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A la une / Contribution

Enquête sociale

Vivre avec la pandémie Covid-19 à Oran

© D. R.

Par : PAR MOHAMED MEBTOUL
        SOCIOLOGUE

Il nous a semblé à la fois urgent et important de questionner le discours moral qui reproduit des jugements rapides sur la façon dont les différentes populations construisent leurs rapports à la pandémie Covid-19. Les mots récurrents mobilisés : “inconscients”, “indisciplinés”, “inciviques”, dans les médias et par le politique, n’ont pas fait l’objet, nous semble-t-il, d’une mise en perspective et d’un travail d’immersion sur le terrain pour tenter de comprendre finement les sens attribués par les personnes à la pandémie.

La société ne se donne pas explicitement à voir dans sa spontanéité ; en conséquence, l’immersion du chercheur dans les espaces sociaux est impérative pour tenter à un niveau microsociologique d’écouter attentivement les propos de nos interlocuteurs. Cette posture relativise nos certitudes, nos jugements élaborés souvent dans l’urgence, prenant peu en compte la complexité de la réalité quotidienne. 

Notre objectif de recherche a été focalisé sur la compréhension des significations profanes attribuées à la pandémie par les personnes de conditions sociales et culturelles diversifiées. Comprendre avec sérénité et distance les mots des acteurs sociaux, à partir du terrain qui est le nôtre, avait pour préoccupation majeure d’objectiver les tensions, les inégalités sociales et les rapports multiples, diversifiés, noués par nos interlocuteurs à la pandémie dans certains espaces sociaux d’Oran.

L’épidémie est sociétale. Elle va nécessairement perturber profondément les rapports sociaux antérieurs, impulser d’autres configurations sociales de la vie quotidienne des personnes. Comme le rappelle Emmanuel Hirsch (2020), “une pandémie déstabilise et interroge en profondeur la société”. La structuration de notre recherche a permis de questionner les dimensions suivantes : les différentes interprétations élaborées sur la pandémie Covid-19, les façons de la nommer, de s’informer et de l’évoquer dans son environnement social et familial immédiat.

Comment est-elle vécue dans leur quotidien, en centrant notre questionnement sur le faire, autrement dit, sur leurs pratiques sociales ? Il nous semblait important de comprendre leurs rapports aux mesures de protection, en insistant sur la question du masque, de ses usages différenciés et des contraintes restituées par nos interlocuteurs. Il s’agissait aussi de décrypter les significations attribuées au confinement producteur d’une pluralité de pratiques sociales indissociables du statut social, du type du logement habité, des modes de vie antérieurs des personnes.

Enfin, les représentations sociales élaborées sur le mode de gestion de la pandémie par les pouvoirs publics, et la prévention sociosanitaire, étaient importantes à mettre en exergue. Peut-on parler de l’adhésion de nos interlocuteurs ? La confiance a-t-elle été de mise entre les pouvoirs publics et nos interlocuteurs ? L’approche qualitative (entretiens approfondis) nous a semblé pertinente pour mettre en exergue leurs mots, leurs métaphores, restituant et traduisant leurs propos.

Les personnes ne sont jamais passives. La société n’est pas une cruche qu’il est possible de remplir de connaissances et d’attitudes, donnant l’illusion d’une acceptation mécanique des décisions prises par les pouvoirs publics. L’approche qualitative n’a pas pour souci de quantifier ou de rechercher la représentativité du phénomène étudié. Elle est plus attentive à la qualité de l’information et aux sens produits sur la pandémie par les acteurs sociaux. Nous avons réalisé 29 entretiens approfondis avec des personnes de toutes catégories d’âge et de statuts sociaux dans des quartiers d’Oran socialement diversifiés. 

Ce travail de recherche empirique a émergé à partir d’une dynamique scientifique horizontale et autonome. Il a privilégié une logique de réseaux, impliquant deux praticiens de santé très motivés depuis des décennies par les questions de santé publique et de prévention. Kamel Bereksi et Nawal Belarbi, respectivement président de l’association Santé Sidi El-Houari (Oran) et directrice de l’Observatoire régional de la santé d’Oran, ont été mes complices avisés. Ils ont été partie prenante de l’aventure scientifique. 

Ils ont mobilisé huit jeunes de formation universitaire très diversifiée (ingénieur, chimiste, psychologue, spécialiste de la communication, journaliste) et quatre professionnels de la santé. Cette équipe a été initiée aux aspects méthodologiques de la recherche qualitative. Elle a mené avec passion le travail d’enquête auprès de la population. Cette recherche socio-anthropologique sur la pandémie Covid-19 a été réalisée bénévolement. Elle a permis de relever les premiers éléments présentés ici de façon très concise. 

À la quête du sens du mal : une obsession cognitive
La récurrence de leurs propos dévoile une obsession cognitive des personnes de statuts diversifiés, même si les contenus diffèrent selon le degré d’acculturation au savoir médical. En tout état de cause, le souci de donner du sens à la pandémie est prégnant. Ceci déconstruit l’idée formulée a priori sur l’indifférence ou l’insouciance informationnelle des personnes à l’égard du virus.

La Covid-19 est nommée de façon récurrente par le terme de “corona”. Elle s’apparente aussi à une grippe orpheline de tout traitement. Ils reconnaissent que cette grippe est particulière, pouvant conduire du fait de la contamination à la mort de la personne. Le virus s’infiltre de façon subversive, sans prévenir, dans les différents corps des personnes trop proches les unes des autres. “C’est sorte de grippe très forte, mortelle surtout pour les personnes ayant des maladies chroniques et les personnes âgées.” (76 ans, veuve, sans profession, Es-Senia).

La quête d’informations plus précises sur le virus relève du domaine de compétence de la personne : “Bon au début c’était la télé, ils nous informaient en gros ce que c’était le virus et tout. Après c’était sur internet, on s’informait sur ce qu’il fallait faire, ce qu’il ne fallait pas faire. Ou on ramenait des informations sur le virus en lui-même. Étant biologiste, j’aimais ces trucs, tout ce qui est microbiologie on va dire… Du coup, j’avais une certaine connaissance des virus, comment ils marchent, quelles sont les modes opératoires, quel genre de virus, quel type de virus, comment est leur contagion.” (24 ans, biologiste, célibataire, Canastel). 

L’appropriation de l’information se construit en référence à la confiance accordée aux personnes, celles qui sont des proches parents (le frère, le père, etc.), d’autant plus qu’ils exercent dans le champ médical. Si cette hiérarchisation dans la captation de l’information est récurrente, liée à la proximité familiale, elle n’est pas exclusive. Les personnes conjuguent les sources d’information, en s’investissant activement dans les réseaux sociaux. “Oui, bien sûr il y a mon frère, mon grand frère, à la maison. C’est lui le plus informé sur le sujet, c'est la personne qui ordonne à tout le monde de changer les vêtements et de se laver leurs mains et mettre le masque. C'est juste parce qu'il est très informé et il est à jour sur le corona et la pandémie, il voit ce qui se passe à l'extérieur aux hôpitaux, donc son cerveau est bien rempli d'informations sur lesquelles il agit comme ça, voilà il est branché.” (29 ans, masculin, célibataire, artisan, Medioni). 

“Kawrona”: “Ils nous tournent en bourrique”
L’obsession cognitive s’estompe progressivement. La longue durée de la pandémie produit une autre forme sociale de routine pesante, lassante, crispante. Il importe pourtant de continuer à vivre. L’expression “vivre avec...” est récurrente. Il s’agit de tenter d’oublier, disent certains. La reprise du travail pour d’autres permet de renouer les liens sociaux, même s’ils n’ont pas l’épaisseur relationnelle antérieure à la crise sociosanitaire.

Pour beaucoup d’entre eux, l’incertitude est liée aux retournements situations liés à la gestion de la crise sociosanitaire, ne partageant pas ses différents soubresauts (“fermeture, ouverture, fermeture de certains commerces”), qui semblent les avoir perturbés plus que rassurés. L’expression populaire “kawrona” signifie de façon métaphorique “être tourné en bourrique”.

“Les premiers jours, c’était quelque chose de nouveau pour nous, on en parlait tout le temps, et on avait très peur, on cherchait les informations, le nombre de décès, etc. Maintenant on vit avec… Moi je le surnomme ‘Kawrona’, c'est-à-dire qu’ils sont en train de nous faire tourner comme un ballon de foot, rajoute 15 jours, rajoute 10 jours, tu fermes, tu ouvres, on est à 5 mois maintenant avec cette plaisanterie, ‘’rahom ghi ykawro fina’’ (Ils sont en train de nous tourner en bourrique” (22 ans, masculin, célibataire, étudiant, Medioni).

Au début de la pandémie, les personnes insistent sur la rupture temporaire des liens familiaux et sociaux. La séparation avec les proches parents renforce la peur et l’inquiétude. Deux affects négatifs importants qui semblent profondément les marquer. Le paradoxe tragique de la pandémie est celui de se protéger de l’autre, tout en étant un membre de sa famille.

Vivre avec la pandémie, c’est subir profondément des secousses relationnelles (s’interdire d’embrasser sa mère, se forcer à manger seul, rentrer très tard le soir, éviter les gestes affectifs, etc.), obligeant réciproquement les proches parents à privilégier une stratégie d’isolement pour le bien de son fils, de sa fille, de son père ou de sa mère.“Je me suis confinée, je fais très attention, je ne sors plus. Je reçois mes proches parents très rarement on ne peut pas s’isoler du monde.

Ce qui est le plus dangereux pour moi est la contagiosité, l’isolement me paraît dangereux aussi, ce qui est difficile de vivre loin de sa famille et de ses amis. D’un autre côté, parce que c’est une maladie évitable, on respecte les mesures de prévention, le virus ne peut pas nous toucher si on ne va pas vers lui.” (76 ans, veuve, sans profession, Es-Senia).

Certaines personnes quittent provisoirement le domicile par peur de contaminer leurs parents. Le sentiment de peur favorise la distance avec les parents particulièrement atteints de maladies chroniques. “Ma relation a changé, mes parents malades sont tout le temps à la maison, ils ne sortent pas beaucoup, et moi quand je suis à l'extérieur, je risque d'embrasser une personne ou juste de lui serrer la main, je pourrais m'infecter, et je pourrais faire rentrer le Covid-19 à la maison et de faire tomber mes parents malades.”

Moi, je suis une personne jeune, je pourrais guérir rapidement, par contre mes parents ils sont âgés et ils ont des maladies chroniques, ce n'est pas le cas pour eux. À la rentrée de la pandémie, je suis resté un mois en dehors de la maison chez ma grand-mère, pendant un mois je n'ai pas vu mes parents, on se parlait juste au téléphone. C'est juste par peur de les infecter, personne ne sait s’il est malade ou pas.” (29 ans, masculin, célibataire, artisan, Medioni).

La peur fait à la fois référence à la contamination de l’autre et aux difficultés de prise en charge dans les hôpitaux en raison du manque de moyens et d’organisation. “La chose la plus dangereuse c’est sa contagiosité importante et la peur que les services de santé ne puissent plus assurer la prise en charge de tous les patients et donc de les traiter, étant donné les manques remarqués dans nos hôpitaux et surtout leur état et le manque d’organisation.

En Algérie, ce qui me fait le plus peur, c’est la contamination parce que je vois et constate qu’on ne gère plus rien, et pour moi, aujourd’hui qui dit malade, dit décès parce que le système de santé est défaillant.” (40 ans, marié, deux enfants, fonctionnaire, El-Karma). L’autorisation d’ouverture précipitée, le 7 juin 2020, de certains commerces a été beaucoup dans la reprise progressive des liens sociaux dans l’espace public.

La dimension affective, la longue durée de la pandémie, le besoin urgent de retrouver son activité, même de façon informelle et détournée, a prévalu auprès d’une partie de la population. Par exemple, si les cafés sont fermés, il est toujours aisé de contourner la règle, en vendant le café aux clients dans des gobelets derrière la devanture du commerce. Les tactiques de détournement sont mobilisées pour lutter contre l’absence de ressources financières.

Le flou socio-organisationnel, l’absence de tout imaginaire créatif pour dessiner une autre configuration sociale aux quartiers, l’absence de toute coordination entre les autres institutions et celles de la santé, une sensibilisation linéaire, sans concertation avec la population n’ont pas effacé le “vide” dans la société refoulée à la marge.

“Je suis resté chez moi à la maison pendant 20 jours, mais dans le quartier, les gens sont dehors et le marché est resté plein. C’est devenu une routine et maintenant si ça doit venir, ça viendra et si ça ne vient pas… (silence). Au début, on se retenait de rendre visite à la famille, mais maintenant si ça vient, ça vient…” (28 ans, propriétaire d’une salle de jeux, célibataire, El-Hamri).

La double incertitude produite par la pandémie et la misère matérielle et morale est prégnante. Dans cet extrait d’entretien, le taxieur clandestin attend un soutien de l’État qu’il estime juste et impératif pour réduire son mal-être et celui de sa famille.

“Mon quotidien a changé sur le plan des relations sociales, Tu as peur pour les enfants, tu crains les gens, tu ne sais pas d’où ils viennent, Dieu seul le sait, il faut prendre ses précautions tous les jours, tu doutes de quelque chose. Il y a des citoyens qui peinent pour ramener du pain. D’après ce que j’ai appris, ceux qui aidaient les mendiants mendient à leur tour. L’État doit faire des efforts et prendre conscience du mal-être et de la souffrance des citoyens comme moi.”

“Je suis père de famille, j’ai quatre personnes à ma charge et je n’ai pas un travail stable, l’État doit nous aider. Ils ont fait des promesses mais on n’a rien vu. Comment allons-nous vivre avec nos enfants ? Ma vie passée comme ça, je n’ai ni assurance ni rien. Au moins que je vive bien avec mes enfants, et tu sais il y a une assurance c’est celle de Dieu. J’ai été enregistré à deux reprises dans la liste des bénéficiaires de l’aide de l’État, mais je n’ai rien reçu, donc l’aide a été détournée, Dieu seul le sait.” (49 ans, taxieur clandestin, marié, 3 enfants, Boutlélis).

Le masque n’est pas mobilisé de façon permanente, mais aléatoire, selon les situations et les espaces. Il est utilisé lors de la présence de nombreuses personnes dans l’espace public, mais rarement de façon systématique. Nos interlocuteurs insistent sur l’usage différencié du masque. Celui-ci sera spontanément enlevé en présence d’amis.

Le non-port de la bavette fait explicitement référence à la gêne. “Il étouffe, disent-ils. Je ne peux pas le garder à 100%.” Le masque et les gestes barrières n’ont aucune visibilité en termes d’affiches, d’inscription murale, dans les espaces sociaux, particulièrement les marchés non gérés par les autorités, fonctionnant par eux-mêmes et pour eux-mêmes. Ils ne font pas l’objet d’un travail de réagencement dans une logique de prévention socio-sanitaire. Tout se passe comme si la vie sociale n’était pas dominée par une pandémie. Enfin, nos interlocuteurs insistent sur l’absence de ressources financières pour leur permettre d’acquérir le masque. 

“Moi ce que je remarque dehors, c’est qu’il n’y a pas assez d’annonces et publicités sur les gestes barrières, pas d’affiches ni pancartes. C’est très rare où je les trouve.” (24 ans, étudiant en biologie, célibataire, Canastel).
Le masque est rarement utilisé dans le quartier en présence d’amis. Le mimétisme est prégnant. Il s’agit de reproduire les gestes de son copain pour s’inscrire dans une logique de virilité, pour ne pas perdre la face à son égard. 

“Les responsables au travail nous obligent à le porter, mais à l’extérieur je ne le porte que dans les endroits où il y a beaucoup de gens ou en présence de personnes que je ne connais pas. Par contre, si je suis avec mes amis que je fréquente régulièrement, je ne porte pas de masque car je les connais et je leur fais totalement confiance.” (29 ans, masculin, célibataire, artisan, Medioni). Le sentiment de confiance dépend des formes d’interaction entre les acteurs sociaux. Une société sera d’autant fragilisée, risquant sa dislocation en l’absence de la confiance. Celle-ci est centrale dans le déploiement de la coopération et de l’engagement des personnes.

Le confinement : “une prison”
Le confinement est perçu comme un évènement unique. Il est porteur d’une transformation exceptionnelle de la vie sociale de la personne. Il s’agit pour beaucoup d’entre eux d’investir dans des activités suivantes : nettoyage, bricolage, cuisine même pour certains garçons, quête d’information dans les réseaux sociaux, lecture, réactivation des interactions familiales ou amicales par téléphone, pour lutter contre l’ennui. Le confinement est identifié de façon récurrente à “une prison”.  Ne rien faire semble être vécu comme une forme de dépréciation de soi.

Il s’agit de tuer le temps, englouti, notamment par les jeunes, dans leur face à face aux écrans. “En quelques mots, euh ! C’est un événement spécial, jamais on a vécu ça. Sur cette décennie, jamais on a fait ça en Algérie. Obligé de rester chez soi parce qu’il y avait un virus dehors, c’est du jamais vu. Et il y a des personnes qui ne sont pas habituées à ce mode de vie où tu te renfermes. Certes il y a ceux qui n’ont pas pu résister et sont sortis. Et il y a ceux qui ont été déprimés complètement. Il y a ceux dont la santé mentale s’est complètement affaiblie… Donc c’est un côté négatif. Et il y a aussi le problème du travail, s’il doit nourrir sa famille et il ne peut pas sortir travailler parce que le monde du business est “descendu”” (24 ans, biologiste, masculin, Canastel).

“J’en ai assez du portable et d’internet”
D’autres personnes évoquent une lassitude profonde. Elles ne peuvent plus rester indéfiniment prisonnières du portable et d’internet. Il importe d’opérer une petite escapade au bas de l’immeuble pour discuter avec ses amis, oublier temporairement l’enfermement producteur de stress. “Je suis devenu très nerveux et stressé, je suis enfermé à la maison. J’en ai assez du portable, d’internet. Parfois je veux sortir mais j’ai peur. Je sors la nuit près de la porte de l’immeuble, je discute avec les voisins, je fume une cigarette ou deux et je remonte.” (46 ans, masculin, sans profession, Es-Sénia).

La nouvelle “routine” leur semble insupportable. Ils la décrivent par le propos suivant : “Je hais cette vie où chaque jour se reproduit à l’identique.” Elle est appréhendée comme une torture morale. Pour certains jeunes, elle est de l’ordre du tragique. Ils évoquent l’étouffement dans des espaces exigus, habitués à être en permanence à l’extérieur du domicile familial, à des heures tardives. La gestion du temps social est inversée. L’espace domestique redevient hégémonique. Ses réappropriations différenciées peuvent être à la fois objet de tensions entre les proches parents, ou au contraire, ou redessinent d’autres formes sociales plus apaisées, leur permettant de “mieux se connaître” entre membres de la famille.

Le confinement est enfin appréhendé comme une fuite aveugle et passionnée vers le travail durant de longues heures, particulièrement quand le statut social de la personne est élevé dans la société. Il évoque lucidement son mode de vie lui permettant de respecter le confinement.

“Moi, je ne sors pas du tout. Avec tous les genres de confinement : 14h, 15h, 17h et 20h. Je ne sortais pas du tout. Et à minuit, je sors un peu prendre l’air au quartier. Je dors, et je me réveille vers midi et je travaille. Je travaille sur mon ordinateur, dès fois pendant 12 heures, 10 heures, des fois même 16 heures… Ça dépend ! Et je sors après respirer un peu d’air la nuit. Donc je respectais le confinement, parce que mon life style (mode de vie) m’a permis de le faire.” (29 ans, chef d’entreprise/chef commercial, célibataire, Yaghmoracen).

Le discours social profane est focalisé sur l’exigence dès le départ d’un confinement total pour lutter efficacement contre le virus. Les décisions ont été peu discutées. La gestion de la pandémie est perçue à partir de ses discontinuités jugées négatives. Les décisions d’ouverture, ensuite de fermeture, et enfin d’ouverture, n’ont pas favorisé l’adhésion de la population.  Ils rappellent la brutalité de la décision d’interdire tout déplacement dans 29 wilayas, le 9 juillet 2020, sans donner le temps aux personnes de prendre leurs dispositions pour retourner chez eux. 

Des revirements brutaux qui ont renforcé la défiance à l’égard du pouvoir. En tout état de cause, le confinement total au début de la pandémie, pendant une période donnée, devait représenter l’alternative la plus adéquate pour contenir rapidement la propagation du virus. “La première période ça va ; les gens avaient peur mais le confinement ce n’est pas l’heure (couvre-feu). Il faudrait faire le confinement total H24. C’est mieux ! Cela n’affecte pas comme maintenant économiquement ou psychologiquement les personnes. La première période, les gens étaient réceptifs à la situation selon laquelle tout serait fermé car ils ont acheté tout ce qu’ils avaient besoin.” (30 ans, célibataire, femme comptable, Les Planteurs). 

La gestion de la pandémie est identifiée à des injonctions conjoncturelles peu intégrées à une stratégie explicite, transparente et élaborée dans un souci pédagogique et donc démocratique, permettant aux populations de l’intérioriser, de se l’approprier activement, en se reconnaissant dans les mesures prises par les pouvoirs publics. 

L’absence d’ancrage démocratique des pouvoirs locaux dans et pour la société a effacé de façon radicale tout dialogue avec ses agents sociaux. Les médiations crédibles et reconnues par les populations étaient orphelines d’espaces autonomes pour agir en conséquence, contribuant à produire du scepticisme dans la société. Ils évoquent leur profonde défiance à l’égard des informations très parcellaires et routinières diffusées trop mécaniquement par le pouvoir.

“On nous donne des ordres, et c’est tout...”
“Le problème, ce n'est pas la façon dont ça a été géré. Mon fils me dit toujours qu'il y a un manque d'informations, on nous donne des ordres et c'est tout, un jour sortez, deux semaines plus tard, ne sortez plus, si on nous avait expliqué la stratégie dès le début, ça aurait mieux marché à mon avis.

Il n'y a pas de dialogue, personne ne nous parle, personne n'écoute le peuple, alors qu'on ne demande qu'à être écouté, partout où on va, on nous donne des ordres, et il faut appliquer sans rouspéter, je pense que le peuple pourrait beaucoup aider les autorités à gérer la crise, ‘Ndiro el yedfelyed’ (la main dans la main) mais personne ne nous donne la chance de parler, personne ne demande notre avis, alors que ce sont des êtres humains comme nous, de quel droit ils pensent connaître notre bien mieux que nous ?

Je pense qu'à ce stade, les gens n'ont plus vraiment peur du corona, on nous a tellement menti, sur beaucoup de choses, que c'est difficile de recréer un lien, et nous faire peur ne sert à rien, moi je me protège parce que mon fils m'a informé et m'a incité à le faire, et toutes les personnes qui le font, du moins la plupart, je suis sûre que c'est grâce à une personne qu'ils connaissent et non les autorités.” (74 ans, femme, retraitée, veuve, Hay El Dalia).

La crise sociosanitaire a dévoilé ses multiples imbrications avec le politique, le social et l’économique. Elle ne se réduit pas à sa dimension strictement médicale. Elle concerne toute la société. Elle indique ses multiples vulnérabilités, ses valeurs, ses logiques d’acteurs sociaux déployées pour interpréter la Covid-19 dans sa pluralité. Elle met au premier plan les inégalités sociosanitaires au cours du confinement vécu de façon récurrente comme un enfermement (“la prison”). 

Un vécu tragique pour les personnes qui n’ont pas les ressources financières pour subvenir aux besoins de leur famille. La pandémie de Covid-19 aurait pu être une opportunité de changement sociopolitique majeur revendiqué depuis le 22 février 2019 par le Hirak. 

Contrairement à la gestion patriarcale de la pandémie, nos interlocuteurs redonnent un sens pertinent à la nécessité de l’écoute, de la proximité sociale, de la confiance et de la concertation pour impulser un processus de changement social et politique. Le renouveau démocratique leur semble indissociable d’une mobilisation citoyenne propice durant la pandémie.

Références : Mebtoul M., 2020, rapport de recherche préliminaire “Vivre avec la pandémie Covid-19 à Oran”, avec la participation de l’association Santé Sidi El-Houari et l’Observatoire régional de la santé d’Oran, 44 pages.Hirsch E., 2020, “Ces derniers mois, la démocratie a été bafouée”, Le Monde, 19-20 juillet

 

L’ENQUÊTE SOCIALE A ÉTÉ RÉALISÉE
AVEC LA PARTICIPATION DE L’ASSOCIATION SANTÉ
SIDI EL-HOUARI ET L’OBSERVATOIRE RÉGIONAL
DE LA SANTÉ D’ORAN.


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