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#LiberteVENDREDI: Contribution (*) pour la Rédaction Numérique

Voyage au fil de l'eau : Science contre rites et croyances

Source intermittente Lamchaki dans le massif des Babor de Jijel. Photo : D.R

Une source intermittente, des milliers de visiteurs, de l'eau bénie pour certains, et des rites et croyances qui ont la peau dure. La source Lamchaki à Jijel a des attraits alors qu'elle n'est guère unique dans son fonctionnement. Est-ce que la Science est en mesure d'élucider son énigme? Voyage au fil de l'eau et aux entrailles de la terre jijelienne pour rendre à la nature ses lettres les plus nobles.

La fameuse source d'eau intermittente Lamchaki située dans les massifs montagneux de Selma dans la région de Jijel est rendue célèbre par les nombreux visiteurs en quête de curiosité et qui ne daignent pas à exprimer leur émerveillement. La source coule pendant dix à quinze minutes pour s’éclipser ensuite  pendant quarante à cinquante minutes environ, une énigme, nous-dit-on! Le phénomène est cyclique d'où son appellation de source intermittente. Mais y'a-t-il lieu de s'émerveiller à outrance ou encore de s'abasourdir? Si cela aurait un sens c'est dans les sciences de la nature et de la terre que l'on doit creuser. Alors que ce phénomène est décrit directement ou indirectement dans les manuels scolaires les plus élémentaires, il est observé sur d'autres sites en Espagne, en France, en Italie ou en Grèce. Rien ne suppose à croire donc que la magie des lieux est unique.

Initialement, la terre est faite de roche et d'eau, à l'intérieure de laquelle l'eau s'y coule. Les gaz y prennent place également. L'eau rentre dans le massif par un endroit situé en haute altitude et appelé l'impluvium et en ressort par un autre endroit de plus basse altitude et appelé exsurgence. Après avoir parcouru un trajet que l'on estime à des dizaines de kilomètres selon le cas. La majorité des sources de montagne répond à ce schéma simplifié illustrant le trajet de l'eau au sein de la roche. L'eau est naturelle et pure, bien qu'elle provienne de la pluie, elle se purifie au cours de son transit dans la roche. Si polluants existent initialement dans l'eau de pluie, ils se seraient fixés ou relâchés par des processus d'équilibre et de réaction propre à l'interface eau-roche. Jusque là, aucune magie n'a droit de cité, la nature fonctionne depuis des millions d'années en équilibre avec tous les éléments qui la composent.

Tout d'abord il faudrait imaginer l'existence de un à deux  réservoirs souterrains pour expliquer l'intermittence de Lamchaki. Ces réservoirs sont creusés dans le calcaire karstifié des montagnes de Selma et peuvent être reliés les uns aux autres par des conduits. Mais qu'est ce que c'est un karst? C'est l'ensemble des paysages façonnés par la dissolution de l'eau en surface et le creusement de réseaux souterrains en profondeur. Est-ce qu'on trouve du karst à  Jijel? Evidemment car trois conditions sont réunies pour que se forme un karst dans ces massifs de Petite Kabylie. Il s'agit de la présence de formation carbonatée, le pouvoir dissolvant de l'eau qui accélère la dissolution de la roche et la formation des grottes et conduits et enfin l'écoulement souterrain au sein du massif fissuré. Les grottes merveilleuses de Ziama ne sont qu'un échantillon de grottes présentes dans les massifs des Babor.

Dès lors nous parlerons de karstification, qui est un processus dynamique en perpétuelle évolution et conditionnée par deux facteurs clés. Tout d'abord, le potentiel de karstification qui est fixé par des paramètres climatiques en relation avec la quantité d'eau et le CO2 disponible, par la géométrie externe du massif et par la structure géologique du massif carbonaté et puis nous avons l'état du massif tributaire de sa structure interne à travers sa fracturation, sa porosité et sa lithologie et son degré de karstification.

Dans notre cas de figure, un réservoir souterrain existe et est relié à une conduite vers l'extérieur du massif à l'aide d'un siphon, le tout est façonné par Dame Nature. Comment se forme un siphon dans de la roche? En effet, la tectonique demeure active dans la région, conjuguée à l'effet de la dissolution, ils offrent tout les deux de plus en plus de figures et d'images de distorsion, de formes et de plissements dans la roche calcaire aussi impressionnantes les unes que les autres, un travail d'eau et de roche de très longue haleine sur des milliers d'années. L'alimentation du réseau de fractures se fait à partir de l'impluvium  qui représente la surface de captage et de collecte des eaux de pluie sur laquelle l'eau de pluie est collectée naturellement et infiltrée dans le massif. Le débit d’alimentation du réservoir et le temps de transit de l'eau sont régulés en fonction du degré de fracturation de la roche qui se traduit par la surface du réservoir, le diamètre des conduits et la longueur du trajet. N'est-il un voyage dans les entrailles de la Terre?

Nos même observations ont conclu que pour que ce réservoir se vide partiellement, il faudrait au moins dix à quinze minutes

A Lamchaki pour que le réservoir se remplisse, il faudrait d'après nos observations au moins quarante minutes. Une fois ce réservoir est suffisamment rempli avec un taux de remplissage dit optimal, l'eau atteint le supposé siphon et monte graduellement pour se déverser naturellement à travers la conduite forcée. Mais eu égard de la pente de ces conduits, la vitesse de vidange à travers la conduite forcée qui peut être inclinée ou même verticale, serait supérieure à la vitesse de son alimentation à travers le conduit faiblement incliné ou même horizontal, d'où les quarante minutes nécessaire à son remplissage optimal et à la réapparition de la source en bas du massif.

Nos même observations ont conclu que pour que ce réservoir se vide partiellement, il faudrait au moins dix à quinze minutes, donc pendant ce temps le débit atteint son apogée mais pas pour longtemps car à fur et mesure que le réservoir continue sa vidange, le débit aurait tendance à décroître jusqu'à tarissement. Mais est-ce que le réservoir se vide entièrement? Pas du tout, car il est réalimenté en permanence par le haut avec un débit d'alimentation constant mais surtout inférieur au débit de vidange,  à ce moment, le niveau d'eau est inférieur au niveau du sommet du siphon, le réservoir se remplit, mais aucun écoulement d'eau n'est possible par la conduite et le siphon finit par se désamorcer lorsqu'il n'y a plus assez d'eau. Nous admettons que comme le débit d'alimentation est trop faible pour empêcher le siphon de se désamorcer, tout se passe comme si on n'apportait pas d'eau dans le réservoir et le siphon se désamorce rapidement lorsque de l'air est ingéré par celui-ci. Cela provoque parfois, de l'avis des visiteurs, un grognement de la terre digne d'un début de tremblement de terre qui n'en est pas un.

 En hiver où les pluies et la neige sont plus abondantes à Jijel, dépassant la barre des milles millimètres en hauteur, le débit d'alimentation devient plus important, une stabilisation de l'écoulement serait donc observée. Alors le siphon débite évidemment un débit égal au débit d'alimentation, mais plus faible que le débit de vidange.

Il faudrait admettre que ceci n'est qu'un modèle schématique conçu sur la base de nos observations, un modèle qui compte parmi d'autres en attendant que des chercheurs hydrogéologues de la région saisissent l'occasion pour lancer les premières études de prospection et d'exploration.

L'étonnement devrait se dissiper maintenant car la Science a le pouvoir d'élucider les énigmes de la nature et de couper court à des rites et croyances du moyen-âge. Il n'y a pas lieu donc d'associer ce phénomène à de quelconques référentiels imaginaires non-fondés, nés d'un besoin de spiritualité, de confession ou du vide estival tout simplement. En contre partie, des campagnes d'explication, de sensibilisation et d'information scientifique devraient substituer à la prolifération de tout genre de croyance, à travers des visites guidées par des connaisseurs et des naturalistes reconnus.

"Ecrire ou lire au fil de l'eau"

La culture y trouvera sa place également en organisant des rencontres et des lectures littéraires "Ecrire ou lire au fil de l'eau", un festival de montagne fait d'eau et de roche où les thèmes se référeraient à la nature. Il y'a tant de choses à faire avec l'eau dans toutes ses dimensions humaines et sociales que de réduire une source naturelle à un folklore populaire rythmé malheureusement au son de la derbouka et des tam tam.

 

Par : Dr. Farès KESSASRA

Hydrogéologue

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