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A la une / Contribution

RÔLE DES ARTISTES DANS LA SAUVEGARDE DES LANGUES ET DES CULTURES SANS ÉTAT

YIDIR, L’ALCHIMISTE

© Archives Liberté

Par : NACER HADDAD
ANCIEN MEMBRE DU CONSEIL NATIONAL DU FFS ISSU DU 1er CONGRÈS

“Yidir est une émergence inattendue, une imprévisibilité, au sens d’Edgar Morin, dans le long cheminement de réappropriation par l’Afrique du Nord de son identité amazighe, souvent marqué par la violence, par des drames et parfois même par de véritables tragédies.”

Rendre hommage à Yidir, c’est réfléchir sur le rôle des artistes dans la sauvegarde des langues et des cultures sans État. Alors ! Par quel bout commencer, quel axe choisir, quelle facette de cet immense personnage aborder ? L’homme, l’ami que j’ai connu ou l’artiste aux dimensions internationales, qui fut le plus grand porte-flambeau de la culture amazighe. J’ai hésité entre les deux, entre le défunt Hamid Cheriet, l’homme généreux et affable, le père de famille exemplaire, le militant à la modestie légendaire et l’éternel Yidir.
J’ai hésité entre mon ami Hamid qui me parlait de l’enfant d’Ath Lahcen, plongé dans ses rêves, émerveillé par les paysages du pays kabyle fait d’anfractuosités verdoyantes, subjugué par les maisonnettes agglutinées tout au long des lignes de crêtes telles des couronnes, qui, la nuit tombée, se transforment en lumières dansantes, créant ainsi par effet d’optique un feu d’artifice permanent. De l’enfant Hamid, qui, une fois sorti de la fascination que lui procuraient les sites bucoliques qui s’étalaient à perte de vue sous ses yeux, se retrouvait assis dans la maisonnée familiale entouré de sa grand-mère et de sa mère, qui chaque soir lui permettaient de s’immerger dans un monde magique à travers des contes qui retracent, tel un voyage dans le temps, les épopées millénaires du peuple amazigh. 
Qui me parlait aussi du jeune homme, étudiant à l’université d’Alger qui, comme tous les jeunes de cette première vague d’étudiants venus des montagnes de Kabylie, ambitionnait de réussir ses études de géologie pour se construire un avenir. Qui me dit un jour de 1993, chez lui à Vauréal, qu’il faisait son métier d’artiste pas uniquement pour subvenir au besoin de sa famille comme tout père de famille, mais aussi et surtout pour contribuer à la sauvegarde d’une culture, qui a permis à notre identité amazighe de résister et de survivre aux agressions et à la volonté destructrice des empires qui se sont succédé en Afrique du Nord, dont le dernier avatar est l’impérialisme arabo-islamiste.  
J’ai hésité entre Hamid et Yidir. Yidir, l’astre enfanté par une alchimie digne des zarathoustriens, dans laquelle se sont combinés, dans une harmonie parfaite, le hasard, le talent et un brin de chance pour en faire une étoile jaillie du pays kabyle, qui a fait scintiller la culture amazighe dans le ciel de l’universalité. Comment ne pas parler de magie, lorsque l’on apprend que sa carrière musicale a commencé par un pur hasard dû à la maladie de la grande Nouara ? Il accepta timidement de la remplacer pour interpréter à la radio Chaîne II, Radio kabyle à l’époque, la berceuse qu’il lui avait composée. Comment ne pas parler de talent lorsque lui était sous le drapeau en train de passer son service national, alors qu’Avava Inouva, la chanson qu’il venait d’enregistrer, se hissait au sommet du hit-parade en Algérie et dans le monde entier ? Comment ne pas parler d’un brin de chance lorsque l’on sait qu’à la fin de son service national une des plus prestigieuses maisons de disque parisienne, en l’occurrence Pathé Marconi, le contacta pour produire son premier album ? 
Cette extraordinaire alchimie a fait que Yidir, avec sa silhouette frêle, son regard intelligent et sa voix douce et attendrissante, est devenu le symbole emblématique, aux côtés de Lounès Matoub, de l’engagement et de la contribution des artistes et des hommes de culture aux luttes identitaires. Son œuvre est déjà inscrite dans l’histoire comme une expression puissante de la volonté du peuple amazigh dans un de ces moments de transcendance, qui permettent d’enjamber les écueils pour se hisser au niveau de l’histoire. Yidir est une émergence inattendue, une imprévisibilité, au sens d’Edgar Morin, dans le long cheminement de réappropriation par l’Afrique du Nord de son identité amazighe, souvent marqué par la violence, par des drames et parfois même par de véritables tragédies, dont la plus terrible a eu lieu durant le printemps 2001. 
En effet, comment expliquer que l’œuvre artistique d’un auteur, compositeur et interprète qui ambitionnait, certes, de devenir une star de la musique, soit devenue un axe majeur du processus de réémergence de l’identité amazighe en Afrique du Nord, faisant de lui le symbole universel de la noblesse de la cause amazighe ? Une chose est sûre, on n’a pas encore mesuré toute la portée de l’œuvre de Yidir dans la longue lutte pour la reconquête de notre histoire.
J’ai choisi de vous parler de cette émergence, de cette icône de la culture sans frontières, au détriment de Hamid, la fierté des Ath Lahcen, de sa famille et de ses amis.    
Dans le monde des arts tout s’anoblit, se magnifie, se hausse à des niveaux supérieurs. Les différences deviennent richesse, les aspérités des points de convergence et les rencontres une fraternité universelle, faisant ainsi de l’artiste un catalyseur du sentiment humaniste qui, au-delà des trajectoires historiques personnelles, des identités et des langues, transcende les diversités. Yidir était de ce monde. De par son savoir, son talent et sa sensibilité, il a su maîtriser les fondements du langage des arts et rendre ainsi possible le croisement de la chanson kabyle, expression d’une culture amazighe outragée, avec la trajectoire des solidarités artistiques sans frontières. 
L’héraut d’Avava Inouva, que cela soit par le biais des radios, des télévisions ou dans les discothèques, a fait symboliquement asseoir des millions d’hommes et de femmes à travers le monde autour d’un âtre kabyle, pour écouter, émerveillés, nos contes sublimés par ses mélodies harmonieuses. Il avait invité la jeunesse de tous les pays chez nous, dans notre intimité. Il leur a fait découvrir notre civilisation plusieurs fois millénaire, nos valeurs, notre courage, notre esthétisme et notre contribution à la culture universelle. Dans chacune des chansons qu’il avait partagées avec des stars internationales venues de divers horizons culturels, à l’image de Manu Chao, de Dan Ar Braz, de Maxime Le Forestier, de Gilles Servat, de Geoffrey Oryema et de Charles Aznavour qu’il a fait chanter en kabyle, il y avait ce sentiment de solidarité humaine qui protège de toute oppression et qui fait qu’on se sent moins seul. Lorsqu’il sortait épuisé d’un concert, lorsque sa douce voix fuse à travers les ondes, des échos remontent de tous les pays pour dire : peuple amazigh, nous savons qui vous êtes, nous vous aimons et nous vous aiderons dans votre lutte. 
Pour Tamazgha, de Siwa jusqu’aux îles Canaries, pour cette culture méprisée, outragée, foulée aux pieds, Yidir fut cet enfant prodige qui a su par son art rendre au peuple amazigh sa fierté et sa dignité. Face à l’histoire tragique du peuple berbère, face aux outrages que la terre des ancêtres a subis, il a su raviver ce sentiment de grandeur qui porte les espérances et donne des perspectives à ceux qui n’en ont pas.  
Entouré des âmes ardentes de toutes les mères et grand-mères, de tous les poètes et les aèdes, de tous les rhapsodes qui, au prix de leur vie, avaient fondé nos mythes et construit notre odyssée, il fut tellement grand lorsque, avec sa guitare, lors des concerts et des festivals internationaux, triomphalement, il installa la culture amazighe sur le piédestal de l’universalité.  
Chaque revendication identitaire clamée, chaque emblème amazigh brandi avec fierté en Libye, en Tunisie, en Algérie, au Maroc, aux îles Canaries et partout dans le monde sont, pour une part, dus au travail, au courage et au génie artistique de cet homme. Ils expriment en même temps l’illustration, l’empreinte de la contribution des hommes et des femmes de culture dans le combat identitaire. Les peuples ne se trompent jamais, le peuple de Tamazgha ne s’est pas trompé, lorsque les millions d’Amazighs dans une communion totale de Tripoli à Rabat, en passant par Tunis et Alger, ils ont décidé d’accompagner celui qui a bercé leur enfance, éveillé leur adolescence à la grandeur de notre culture et accompagné les joies et les vicissitudes de leur vie, sur le chemin du panthéon du pays berbère. 

 


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