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Youm el Ilm à l’aune du hirak et du Covid-19

© D.R

En ces temps de stress, de morosité et de privations imposés par le virus Covid-19 et ses nombreuses contraintes dont le couvre-feu, comme nécessité impérative pour réduire la propagation de cette pandémie à l’échelle planétaire, il serait salutaire de faire un retour en arrière à l’occasion du Youm el ‘Ilm. C’est pour se rappeler le rôle et la place de la mobilisation du savoir et des ressources humaines nationales, notamment celles que représente la jeunesse, comme facteurs et acteurs efficients de tout changement au profit de l’Etat-nation. Il ne faut pas ruser avec l’Histoire en prétextant la raison d’Etat, ni l’instrumentaliser.

Une leçon magistrale nous a été donnée par le hirak qui s’est réapproprié à juste titre les symboles usurpés de notre historique nationale. Il va sans dire qu’il a surtout mis en exergue les capacités inventives insoupçonnables qui sommeillaient chez nos jeunes. La réactivité, en ces heures sombres où la mort rôde partout, de nos chercheurs, universitaires, ingénieurs, de notre corps médical avec ce qu’il compte de spécialistes, généralistes, infirmiers, ambulanciers etc… qui ont brisé les chaînes pour faire barrage à un ennemi d’une très grande dangerosité, est une preuve du haut degré de responsabilité d’une jeunesse qu’il serait dangereux pour la nation de marginaliser.

Ceux qui ont la charge des affaires de ce pays sont dans l’obligation de compter, une fois sorti du confinement, avec ce double et formidable élan patriotique loin de toute démagogie, de toute surenchère. La France coloniale l’a appris à ses dépens. Le défunt régime, surtout. Conscient de la place du savoir et confiant en les capacités de la jeunesse algérienne, cheikh Abdelhamid Ben Badis, dont nous fêtons le 80e anniversaire de son décès, lui consacrera la quasi-totalité de son temps et de son œuvre. Il n’hésita pas à braver les interdits, les tabous, à prendre ses responsabilités et à faire cavalier seul quand il constata, un jour, que son Conseil d’administration allait à contre-courant de la marche de l’Histoire du pays. Son arme, son dévouement total pour son pays, sa détermination, sa sincérité, le don de soi. Sa force, il l’a puisa dans l’indéfectible lien qu’il tissa avec la partie patriotique de son peuple. Il en fut ainsi pour les dirigeants de la Révolution de Novembre.

Révolutionner la savoir traditionnel
Dès 1925, et avant que son nom soit connu des Algériens et des officines du pouvoir colonial, cheikh Abdelhamid Ben Badi appela ses compatriotes dans l’éditorial du premier numéro de sa publication El Muntaqid en date du 2 juillet 1925, à s’instruire et à instruire leurs enfants dans la langue arabe, langue du Saint Coran, la langue des sciences mais aussi à apprendre les langues étrangères dont le français. Loin d’avoir la prétention d’avoir tout lu sur Ben Badis en langue arabe, je n’ai pas trouvé trace dans les travaux universitaires de son appel à s’instruire dans les langues étrangères et plus particulièrement dans la langue du colonisateur. Peut-être que derrière ce silence se cache une grosse gêne. Celle des fondateurs et des voix  dominantes de l’Islah qui n’hésitèrent pas à envoyer leur progéniture dans les universités françaises et par la suite en pleine Révolution, leurs élèves dans les différentes capitales européennes et aux USA pour poursuivre leurs études supérieures. Ceci dit, revenons au pourquoi de l’appel de cheikh Ben Badis et essayons de le décrypter.

En fin observateur de la société algérienne, il ne manqua pas de relever que ce qui faisait la force de la société coloniale, c’était son organisation, son modernisme. Au moment où les colons labouraient le sol avec des tracteurs, qu’ils moissonnaient avec des moissonneuses-batteuses, le fellah algérien grattait son lopin de terre, qui avait échappé au séquestre, par une charrue armée d’un socle en bois tirée par un ou deux faméliques baudets. Cette domination économique, impacta négativement et durablement les mentalités rurales de nos paysans accentuant par là même leur assujettissement au colon et soumission à leur malheureux sort.  

Savoir et développement ont toujours été synonymes d’émancipation sociale, étape primordiale vers une émancipation politique. Toutefois, le savoir tel que le concevait cheikh Ben Badis  n’avait de sens et ne pouvait remplir sa fonction que s’il s’inscrivait dans une large et profonde transformation de la société algérienne. Le prêche qu’il prononça au mois d’août 1932 à la salle des fêtes de la mairie de Tlemcen, fut centré autour d’une trilogie socioculturelle plus que jamais d’actualité en ces temps de reconstruction de l’Etat-nation : “Instruisez-vous, aimez-vous, pardonnez-vous”. Tel était le message qu’il adressa de la capitale des Zyanides à toute l’Algérie musulmane. Ce prêche-instruction ne laissa pas indifférents l’administration coloniale et les observateurs officiels. Les rapports de police, les services de renseignement, la presse locale et régionale rapportèrent l’événement avec force détails. Le Bulletin du comité de l’Afrique française, dont l’une des voix les plus écoutée, Joseph Desparmet, lui consacra un fort long commentaire, attirant l’attention des plus hautes autorités locales et du gouvernement général sur la nécessité de surveiller de très près ce personnage aux yeux si doux et si flamboyants à la fois. 

Moderniser en profondeur la société algérienne
Cette transformation en profondeur de la société algérienne se devait d’inclure la femme, mise jusque-là au banc de la société. Des villes traditionnelles comme Tlemcen ou Constantine, se transformèrent du jour au lendemain au vu  de processions de jeunes filles qui abandonnèrent les fabriques de tapis tenues par les Européens et ateliers de couture par les Juifs, pour suivre des cours d’arabe dans les medersas islahistes. 
La ville perdit le temps des débuts et fins des cours des filles, sa masculinité. 
Les plus fermes soutiens de ces jeunes médérisiennes furent leurs mamans qui souvent forcèrent la main au père pour que leurs filles fréquentent la medersa islahiste et s’instruisent en arabe. Le désir d’apprendre gagna les mamans, qui parfois accompagnées de leur époux, venaient suivre les prêches du cheikh. Une micro société féminine apprenante vit le jour dès la seconde moitié des années trente.

Ces femmes-là n’apprenaient pas seulement à lire et à écrire. L’art de devenir une femme moderne, responsable d’elle-même, de son environnement humain, de son devenir figurait au programme de celles qui furent de plus en plus nombreuses à fréquenter le “ders”. Le savoir quittait chaque jour davantage les chemins battus de la connaissance au sens étroit du terme pour celui du savoir militant. Apprendre, simplement apprendre devenait un acte militant. Filles et mères en tirèrent une fierté qu’elles ne dissimulèrent point. Le réalisateur Saïd Oulmi dans un remarquable documentaire consacré à Dar El Hadith, a retracé le parcours de ces jeunes medersiennes devenues muderricettes entre 1948-1956, date de la fermeture administrative des merdersas islahistes et leur transformation en mess des officiers comme ce fut le cas de Dar El Hadith. 

La medersa d’abord
Contrairement à une idée reçue, la medersa islahiste, réduite souvent à un simple local, précéda la construction de la mosquée islahiste. Un mode de pénétration discret, simple, facile ne nécessitant pratiquement aucun investissement sinon un tableau, dans le meilleur des cas, quelques tables et bancs d’écolier. Cheikh Bachir El Ibrahimi, pour ne prendre que son exemple, commença par enseigner dans une mansarde sise à Zaqaq er Rouman, place Medress à Tlemcen. C’était vers fin 1932. La médersa Dar El Hadith, véritable complexe culturel et religieux, ne sera inaugurée qu’en septembre 1937. Il est important de relever la symbolique de cette institution inaugurée en grande pompe par le président de l’Association des Ulémas, cheikh Abdelhamid Ben Badis.

Il y a d’abord sa dénomination à forte connotation prophétique, ensuite son emplacement en plein cœur de Tlemcen, et plus important que cela, elle est mitoyenne au collège de Slane, une des citadelles culturelles du savoir colonialiste et enfin, de construction plus haute que le collège. Le savoir étant l’arme de l’émancipation, les méderdas et les muderricines furent de tout temps dans le viseur de l’administration qui leur appliqua une législation des plus répressives allant jusqu’à l’emprisonnement en 1937-1938 des muderres et de leurs élèves début 1954. 

Ce qui confirme la prépondérance des médersas sur les mosquées islahistes. D’ailleurs il n’exista pas d’imams islahistes, c’était le muderres qui officiait dans les mosquées de l’Islah. En un mot, le savoir avec un grand “S” a été le credo de cheikh Abdelhamid Ben Badis tout au long de sa vie, riche et tumultueuse à la fois. Sans travestir son action dans sa globalité, ni l’Histoire nationale, je dirai qu’il a été, d’abord, un militant du savoir avant d’être un réformateur de l’Islam en Algérie. S’il a réussi à réformer l’Algérie, il ne l’a pas fait en solitaire mais bien avec une armée de jeunes, des deux sexes, que le colonialisme ne parvint pas à dompter. 

Quelles leçons ?
Les décideurs politiques, qu’ils fassent partie des grands de ce monde ou de ceux qui les subissent, ont subitement découvert le rôle et la place primordiale du savoir dans un monde gangréné par l’argent et pourri par la politique. Comme par magie, ils se sont mis à encenser ceux qui dans un passé tout proche avaient été tabassés comme de vulgaires délinquants, connu les pires humiliations, traduits devant les tribunaux pour avoir simplement réclamé de décentes conditions de vie et de travail. 

C’est contre cette exploitation et son prolongement, l’asservissement, que la société algérienne s’est révoltée contre le colonialisme. C’est pour sauver le pays d’une catastrophe annoncée qu’est né le hirak. C’est pour pallier les insuffisances criantes d’un système de santé obsolète, que des patriotes, jeunes et moins jeunes mettent leur vie en danger, chaque jour, chaque instant pour sauver celle des autres. Hirak et Covid-19 constituent un seul et même catalyseur pour un changement profond et radical des mœurs politiques. Ne tournons pas le dos à l’Histoire, sachons en tirer le meilleur pour l’Algérie.

 

 

par : MohameD EL KORSO professeur d’histoire à l’Université d’Alger


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