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Culture / Culture

…SOUFFLES…SOUFFLES…SOUFFLES…

21 ans déjà : pour Matoub Lounés, le griot

© D. R.

“Pour toucher le ciel, il faut durer debout”, Jean Sénac, Azul fallawen Lounès. Parce qu’il était chanteur, il était simple comme une carte postale noir et blanc. Parce qu’il était chanteur, ivre de promesses, de joies et de rêves, il était comme la fleur qui aimait l’intimité et la terre. L’enfant de quarante ans qu’il était adorait sa maman chanteuse et “transmetteuse” de poésie berbère, son Algérie inachevée – une Algérie qui commence dans le rêve ou dans l’enfance pour finir dans l’infini de la chanson sans bord, sans fin et sans fatigue.

En lui, lui l’enfant de quarante ans, une voix le pressait pour vivre, et une autre lui chuchotait : “La vie est courte.” Un Amazigh courageux, une voix ou une guitare, en lui, lui le chanteur, se dressent mille et un soldats-remparts contre l’oubli qui nous agresse, nous menace. Mille et un soldats-remparts contre la fatigue de vivre. En lui, lui le poète, la voix et le Djurdjura, mille et une Kabylie contre les ruines sans fin et sans fond. L’homme qu’il était vibre pour une corde ou pour une miette ou une sainte poussière de la terre sainte de la Kahina, grande dame berbère, Balkis de l’Afrique du Nord. Les enfants du célèbre Mohand-Ou-Mohand, poète d’amour, de liberté et de foi, de Da L’Mouloud, écrivain et défenseur farouche de la cause berbère. Azul fallawen Lounès. Sur ton corps, il y a encore des taches de sang, des taches d’encre et des taches de musique et le parfum de la fleur des noces. 

Permets-moi, mon ami le chanteur, le poète et le griot sur la place publique du pays des Amazighs, Tamazgha, de dire aux bourreaux islamistes : “En Kabylie, si les hommes ne parlent pas, les pierres crieront fort.” Azul fallawen Lounès. Comme toi, souvent au bord du déséquilibre et du feu, je me demande : “Pourquoi les oiseaux et les chanteurs partent-ils si vite ? Pourquoi les chanteurs et les oiseaux grandissent-ils, en nous, si vite ?” Et le poète répond : “Les oiseaux, comme les chanteurs, sont faits de miel et de lumière. Les oiseaux, comme les chanteurs, ne meurent pas ; ils voyagent en nous, vers nous, dans nos pays de mémoire, de songes, de langues et de liberté. Ils voyagent pour revenir le printemps prochain, demain.” Azul fallawen Lounès. En toi le chanteur, somnole la rose habillée – ou plutôt habitée par l’abîme et par l’alphabet de tifinegh sur une tablette sacrée d’Histoire.

Toi, en mille voix, en mille sonates, qui a donné à la rose son nom et à la Kabylie le mot et le sens du mot. Toi, mon ami le chanteur et poète, de quel enfer sacré volais-tu tes mots ? De quel Dieu, de quel péché, de quelle belle femme, ou de quelle belle terre forgeais-tu ta voix sublime, notre voie possible mais pénible ? Toi, le chanteur, qui ce soir, rejoindras la fête où il y a les autres âmes, les assassinés-vivants : Cheb Hasni le Julio Iglesias oranais, cheb Aziz le rossignol de Constantine, Alloula, Djaout, Medjoubi, Mgr le poète Pierre Claverie et les enfants de Bentalha, Sidi Moussa, Chlef… Azul fallawen Lounès. En toi, la chanson, comme le pays de la Kahina, de Lalla Fadhma N’soumer ressemble à une belle femme qui, à son tour ressemble à un chemin, qui à son tour ressemble à un conte – ou plutôt à un cheval ailé-bouraq – ou plutôt à un papillon. Mon ami le poète, serre contre toi la fleur, la liberté et l’Algérie – plutôt “LES ALGÉRIES”. Oui LES ALGÉRIES. Rentre dans ce pays pluriel, plus grand, plus vaste que les rêves.

Les chanteurs comme les prophètes, délirent dans la pleine raison. Raisonnent dans le plein délire ! J’entends le bruissement de la mort ou de la mer, qu’importe. J’entends la grisaille d’une femme blessée qui crie ou qui nous chante : “Pour ne pas mourir, je suis plurielle.” Géographies de caresses blessées, mais les doigts ne sont pas aveugles ! Ô mon ami qui part ce soir, reste, une heure de plus, une heure encore – nous partageons le reste de ce peu d’ombre de cet olivier centenaire, de ce dernier arbre orphelin, de ce dernier arbrisseau ; nous partageons la pomme de la mort, la tentation. Nous partageons un verre de vin, Cuvée de Mascara ou Cuvée de Président, qu’importe.

Le terroir ! Ô mon ami qui part ce soir de ce premier jeudi de l’été 1998, reste le temps de finir cette tasse de café, de chanter cette chanson – ensemble nous partageons les rues pleines de rien, de rien et de rien, nous partageons l’exil et nous tatouons sur nos écrits, nos peaux et nos chansons : “Toute cette terre, féroce et belle, est faite pour juste y mettre un lit pour une chanson, pour un pays libre ou pour une femme appelée la Kahina.” Fi Lamen, Filamen Lounès. Adieu, adieu le poète, fils de sa mère, adieu Matoub Lounès. (Note : ce texte a été écrit après l’annonce de l’assassinat de Matoub Lounès, repris dans mon livre intitulé La culture du sang : fatwas, femmes, tabous et pouvoirs, publié en 2003 aux éditions Le Serpent à Plumes, Paris). 
 

A. Z.
aminzaoui@yahoo.fr


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