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Escale estivale en Grèce

Athènes, entre splendeurs et chaos

Marche du Parti communiste, en précampagne, sur les grandes artères menant au Parlement © Tahar Houchi / Liberté

Au lendemain des élections législatives en Grèce, une nouvelle page se tourne. La droite libérale vient de triompher et un nouveau jour se lève, les Grecs le rêvent meilleur. L’ère Alexis Tsipras n’est pour certains qu’un souvenir lointain.

Le 8 juillet 2019, la Grèce tourne une page de sa politique et rêve d’un avenir meilleur. Kyriakos Mitsotakis, 51 ans, chef du parti de droite la Nouvelle Démocratie, remporte les élections législatives contre Alexis Tsipras, leader du parti de gauche Syriza et Premier ministre sortant qui a accédé au pouvoir à 40 ans. Ce dernier a été sanctionné pour avoir “trahi” ses promesses tandis que le nouvel élu promet de rendre sa “fierté au pays”. Cette sanction ou victoire a été la résultante de plusieurs années d’austérité alors que la dette reste pharamineuse, à savoir 320 milliards d’euros.  Le tout sur fond de la montée inquiétante du fascisme qui, même représenté au parlement, use de la violence pour s’imposer. 

Le 23 juin, aéroport d’Athènes. La fin de ce mois de juin n’est guère marquée par le flux de touristes. Pourtant l’économie du pays compte beaucoup sur les 36 millions de touristes attendus pour l’année. Sur les bords de la route menant vers le centre-ville, de nombreuses affiches électorales annoncent une campagne qui fait rage dans un pays sous tension. Tsipras, l’espoir du pays, vient de dégringoler dans les sondages. Les dernières élections européennes le prouvent et le mettent en mauvaise posture vis-à-vis des législatives du 7 juillet. Vekri Akathisti, productrice, nous conduit sous les emblématiques sites touristiques. 

La majestueuse Acropole, résidence des divinités, veille depuis sa colline sur une ville aux mille merveilles et soucis. Elle s’enfonce dans la rue commerçante Athinas, laissant derrière les lumières romantiques des sites touristiques. À hauteur de la place Omónia, le décor change : des groupes de migrants côtoient des policiers lourdement armés. “La ville a beaucoup changé”, nous lance Vekri, avec un brin de nostalgie. Elle nous dépose au milieu de la rue Acharnon. C’est Georgi, un Géorgien venu chercher du travail à Athènes, qui nous montre le quartier. 

Après un bref tour, on a l’impression d’avoir été dans un festival international de cultures populaires. Les cafés égyptiens, les coiffeurs syriens, les restaurants afghans, les shops alimentaires de divers pays de l’Est, les kiosques téléphoniques bengalis, les magasins d’habillement chinois… Georgi nous montre la rue de la misère sexuelle, les rues de restauration bon marché et la fameuse rue arabe fréquentée par les migrants cherchant surtout de faux papiers qui les mèneraient en Allemagne, en France ou en Angleterre. Georgi nous quitte en nous rassurant que malgré les apparences, le quartier n’est pas si dangereux que cela.

Le 7e art : une ode au changement
Le lendemain, à Piraeus, ville sur laquelle veille, depuis sa grande église, saint Nicholas qui protège les marins, un énorme ferry nous avale avec un tas de voitures. Il dessert plusieurs îles dont celles des Cyclades. La nôtre qui a donné son nom au 1er festival international du film de Kimolos, nous l’atteignons au bout de 8 heures de traversée. L’Algérie est présente avec la présidence du jury que nous assurons et surtout la projection de notre film Kousayla. Une douzaine d’œuvres sont au programme qui aborde les divers sujets comme la déportation dans le goulag, l’intégrisme en Tunisie, les problèmes de la société iranienne moderne et la revendication amazighe en Afrique du Nord. Les touristes et les locaux, qui semblent de prime abord vivre hors du temps, se révèlent très renseignés. Ils soutiennent tous le festival.

Le boulanger offre des gâteaux, les restaurateurs des repas, les hôteliers des chambres et certains louent leurs services comme guides… Le tout donne impression de vivre un volontariat dans un village kabyle. D’ailleurs, ce n’est pas la seule chose qui rappelle la Kabylie. Le climat, la topographie, la biodiversité de l’île, le chant de cigales, les petits lézards... donnent impression de ne pas avoir voyagé si loin. Les magnifiques pages et les charmantes ruelles de villages nettoyées chaque semaine par des volontaires traduisent l’engagement citoyen des locaux. Leur hospitalité et générosité n’ont d’égales que les hauteurs de leurs collines peuplées de moulins à vent. Tout comme la Kabylie décorée par des mausolées de saints protecteurs, l’île est parsemée d’églises dont les murs sont peints en blanc et leurs toits en bleu. Les Athéniens affectionnent particulièrement cet endroit pour son calme, charme et sécurité.

Constantin et sa femme, en vacances dans le village, regrettent Athènes d’autrefois dans laquelle les portes ne se fermaient jamais. “On vient chercher ici cette ambiance et sécurité perdues”, nous avoue-t-il. Les villageois parlent du nouveau festival qui vient bousculer leurs habitudes, de la crise et aussi des prochaines élections. Il aime l’idée du festival, mais cela n’a pas empêché de polémiquer autour des images osées projetées sur la place de l’église. Pour le gestionnaire du bar Agora au centre du village, la crise est toujours présente. Pendant que le comédien Tasos Noussias pense que la “dette colossale a été créée par les banques européennes”, son ami Giannis Stankoglou s’inquiète de “l’impact négatif de la crise sur le cinéma”.

Au grand bonheur du directeur artistique, Manuel de Coco, chaque soir, pendant une semaine, le public visionne et discute des films. Une octogénaire, accompagnée par son fils qui lui sert de traducteur, a assisté à toutes les projections. Le film tunisien Fatwa de Mahmoud Ben Mahoud, reparti avec le prix du meilleur réalisateur, a particulièrement touché les festivaliers. Une semaine après, le ferry qui nous a avalés nous vomit sur les quais de Piraeus pour renouer dès le lendemain avec les contrastes de la capitale hellénique.

Le problème migratoire au cœur de la crise
La place Monastiriaki grouille de monde. En face de l’ancienne mosquée, hors d’usage, nous avons rendez-vous avec Elena, une comédienne et réalisatrice syro-grecque, pour une visite des bas-fonds d’Athènes. John Pitrezelli, réalisateur vénézuélien, qui connaît bien l’Algérie, nous rejoint. Sur le chemin, nous croisons une monstre marche du Parti communiste, en précampagne, sur les grandes artères menant au Parlement. “Nous voulons barrer la route au fascisme et au libéralisme sauvage”, nous affirme fiévreusement une jeune militante. Le lieu du rendez-vous marque la frontière entre Athènes touristique et Athènes chaotique. À quelques pas de là, les murs sont décorés de graffitis témoignant de la dureté de la crise, de la colère contre l’UE, le FMI et le Premier ministre Sypris.

Espace de migrants par excellence, le quartier est peuplé de réfugiés dont la plupart attendent le départ vers d’autres pays européens. Les seuls Grecs que l’on y croise sont des policiers ou des artistes anarchistes à la recherche d’inspiration. Le décor tranche violemment avec la ville carte postale. Le nom de l’endroit est associé à l’inconnu, au danger et à l’insécurité. La rue Sofokoleos est typiquement une transposition d’une ruelle bengalie à Athènes. On la traverse. Aucune présence féminine et on y vend de tout. Au bout de la rue nous interpellons des réfugiés mineurs. “Je suis ici depuis une année et je rêve de rejoindre l’Italie”, nous affirme Rahman pendant que son ami pense que “la vie est difficile ici.

Je me suis habitué. Ailleurs c’est l’inconnu. Donc je reste ici”. Schizophrénique, la capitale hellénique l’est outrageusement. On se glisse dans la luxueuse rue piétonne de Voukourestiou, entre Kolonaki et la place de Syntagma, ornée de vitrines des maisons de mode où le luxe s’expose scandaleusement. Plus loin, on découvre des façades de bâtiments sales, les rues mal entretenues et certains endroits déserts. C’est le cas du marché Varvakeio, marché municipal d’Athènes, surnommé marché des fantômes. “Nous sommes au cœur de la crise alors que la rue avoisinante expose le luxe”, s’exclame Elena.

Nous remontons une artère coupant la prestigieuse rue Academia pour tomber nez-à-nez sur plusieurs camions de police marquant la frontière entre Exárcheia, le quartier des anarchistes, et le reste de la ville. Foyer d’anarchisme, pour faire face à la crise et de la politique d'austérité libérale, le quartier s'est transformé en un lieu d'autogestion et d'initiatives citoyennes afin de combattre collectivement la misère sociale. Dès le début de la rue piétonne Valtetsiou qui mène vers le jardin Exárchia, les posters d’Engels, de Marx, des évènements du Parti communiste rivalisent avec de divers graffitis. Les policiers antiémeutes se faufilent entre les tables des terrasses bien remplies.

L’indifférence des citoyens devant ces scènes filmiques nous interpellent. “Normal. Mais la violence peut se manifester d’un moment à l’autre”, nous explique Elena. Au milieu de la rue, une façade lumineuse scintille. C’est celle du cinéma Riviera qui donnait ce soir, La Piscine de Jacques Deray avec Romy Schneider et Alain Delon. C’est là que la comédienne Kléopâtra nous rejoint. Elle a ardemment souhaité en vain inclure Alger dans sa tournée internationale lors de la présentation de l’Etranger de Camus sous forme de pièce théâtrale. Nous lui demandons des nouvelles de Yorgo Voyagis qui a débuté sa carrière en 1964 dans Zorba le Grec de Michael Cacoyannis avant de tenir la vedette dans Chronique des années de braise de Mohammed Lakhdar-Hamina (1975) et La Ballade du Mamelouk du Tunisien Abdelhafidh Bouassida (1982). “Il est très connu, mais je crois qu’il vit à l’étranger”, nous affirme-t-elle.

Ce soir, dans un café anarchiste, décoré de photos de révolutionnaires, nos guides nous parlent de leurs inquiétudes relatives à la montée du fascisme. Des émotions les traversent en parlant de Pávlos Fýssas, rappeur et antifasciste, assassiné le 18 septembre 2013 à Keratsíni, par un membre de Aube dorée, parti d'extrême droite. Nous quittons l’endroit tardivement, les rues sont vides. Soudain nous tombons sur un café où la chicha, le thé à la menthe et la musique orientale enchantent les clients composés de jeunes Éthiopiens, Somaliens, Soudanais, Égyptiens, Irakiens… 

Des migrants qui font peur aux Grecs. Certains sont là de force. C’est le cas de Amjad qui veut rejoindre l’Allemagne. Nia Foes, engagée dans la vie politique locale, nous l’a confirmé auparavant : “Les migrants veulent rejoindre leur famille dans les autres pays européens. Mais ces derniers font des pressions pour les garder en Grèce.” Il se fait très tard. La peur installée imperceptiblement est amplifiée par des sirènes de polices.

De l’autre côté, les Dieux antiques, vénérés par les touristes, ne s’intéressent guère aux souffrances des migrants. Mais pour Elena, la peur est à chercher dans la paupérisation de la société au profit des nantis. La nuit tire vers sa fin. Le jour qui s’apprête à se lever, les Grecs le rêvent meilleur. La droite libérale qui vient de triompher sera-t-elle à la hauteur ? Pas sûr, pour la journaliste Evanna Venardou. Pour sa part, Georges Smaha, homme d’affaires libanais, installé à Athènes, pense que “la Grèce en tant que nation, au-delà des tous les clivages politiques, saura relever tous les défis qui lui sont imposés”.       
 

T. H.