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Culture / Culture

Documentaire de Mustapha Kessous

Au-delà du consensus politique, appliquer son désir de liberté

© D.R.

Tout le monde peut reconnaître que ce qui tue en Algérie aujourd’hui. Ce ne sont pas les jeunes couples qui s’aiment hors mariage. Incontestablement, ce sont le sexisme et la superstition religieuse qui motivent les crimes les plus abjects.

Le documentaire réalisé par Mustapha Kessous, journaliste au Monde, n’en finit pas de faire réagir les Algérien(ne)s. Un certain nombre de ces réactions sont principielles et infondées puisque leurs auteurs les ont eues avant même de voir le film qu’ils ont accusé de dénaturer le Hirak et de satisfaire la curiosité coloniale du Français qui ne chercherait qu’à dévoiler la femme algérienne.
On a même invoqué précipitamment la pensée de Frantz Fanon pour achever de condamner Algérie, mon amour. Hélas ! Personne ne fit référence à ce qui, des écrits de Fanon, annonce l’échec de l’indépendance algérienne, surtout quand ces écrits concernent la mentalité du colonisé qui attend que les autres agissent à sa place et qui, loin de construire une pensée qui le sorte de ce que Jean El Mouhoub Amrouche appelle “l’âge de la magie”, se contente de réagir par la satisfaction ou l’insatisfaction face à l’œuvre d’autrui.
Ce qui nous intéresse dans ces réactions, c’est moins ce qu’elles ont de tristement fondé (la pensée coloniale structure toujours l’imaginaire médiatico-politique français) et de bêtement infondé (le réalisateur est un agent au service de l’État français et de l’État algérien), mais ce qu’elles révèlent de l’état d’esprit de bien des hirakistes et de l’avenir de la contestation politique en Algérie. 
Sans verser dans le jugement approbatif ou dans la condamnation infertile, il nous faut voir ce qu’il y a de négatif, mais aussi de positif dans le flot de commentaires qui ont été tenus sur les réseaux antisociaux et dans les différents groupes sociaux avec lesquels nous échangeons.

Un documentaire qui s’adresse aux Français ?
Manifestement, le documentaire de Kessous tient compte de l’image de l’Algérie en France. Sans vouloir nous exprimer à la place d’un journaliste dont nous ignorons les intentions, il nous est possible, en tant que téléspectateur conscient de la réalité sociopolitique française, de dire que ce documentaire s’éloigne des clichés véhiculés par les médias étrangers sur l’Algérie. 
Ces clichés, qui n’ont de cesse de révolter les Algériens, publicisent l’image d’un pays d’islamistes profondément marqué — pour ne pas dire constitué — par la pauvreté intellectuelle de sa population et par les violences en tout genre qui le caractérisent depuis la nuit des temps. 
Prenant le contre-pied de ces stéréotypes, Kessous montre des jeunes ouverts sur le monde, désirant vivre libres. Polyglottes, sensibles au “Beau”, ils sont aussi intéressés par la “littérature-monde”. 
Quant aux commentaires accusant le journaliste d’avoir sélectionné des témoins non représentatifs de la réalité sociologique algérienne, ils dénotent une certaine incapacité à accéder à l’implicite d’un documentaire. En effet, les différents témoins ont dit tout ce qui, en Algérie, ne correspond pas à leur vision du monde et qui freine leur émancipation : manque de curiosité des gens, rupture du dialogue, pression sociale exercée tant par le pouvoir que par la société elle-même, violences policières, corruption, absence d’espaces de loisirs et de culture… D’où vient donc que les Algérien(ne)s se révoltent contre un documentaire qui se veut bienveillant à leur égard ?

Début et fin de la démocratie
En l’espace d’une soirée de polémiques, nous avons découvert l’envers du Hirak algérien. Le révolutionnaire est devenu le contre-révolutionnaire de sa propre révolution, quand le manifestant qui réclamait tant la liberté se met à exiger la limitation de celle-ci pour les autres, et donc pour lui-même ; celui-ci qui jurait de ne plus tomber dans le piège de “la main de l’étranger” en voit une derrière la caméra d’un simple journaliste, celui-là refusait la division des Algérien(ne)s, à cause de la langue qu’ils parlent, rejoint le pouvoir dans sa guerre contre la langue française et accuse les protagonistes de ne pas représenter l’Algérie car ils sont francophones…
Il nous est arrivé de dire dans un de nos livres que l’État algérien avait programmé la folie du peuple. Il semble que le peuple ne veuille s’en déprogrammer que quand cela l’arrange. En vérité, les commentateurs — pro- ou anti-Kessous — ont conscience d’une chose qu’ils ont écartée de leur champ de vision depuis le début du hirak. Il s’agit de la fragilité du pacte qui rassemble les manifestants. La cassure est historiquement profonde entre islamistes et non-islamistes. Pour continuer à manifester ensemble, ces derniers sont prêts à limiter leur liberté afin de ne pas heurter les premiers qui les tolèrent à leur tour, tant que personne ne s’aventure à dessiner le visage de l’Algérie nouvelle. En d’autres termes, nombreuses et nombreux sont celles et ceux qui confondent la liberté d’expression avec le consensus politique. Pourtant, la première est le commencement de la démocratie, le second sa fin. Cette confusion est la conséquence d’une insuffisance du Hirak : il n’y a pas eu de débat franc entre les diverses tendances politiques algériennes pour évaluer les attentes des unes et des autres avant de construire un programme commun avec un contenu plus consistant que les slogans créatifs et rassurants pour tou(te)s.
Cette insuffisance s’explique par l’histoire, notamment celle des années 90, qui laisse penser que contrarier les islamistes, c’est risquer de briser l’entente affichée lors du Hirak. Chacun(e) s’enferme ainsi dans son imaginaire. Et pour éviter toute mésentente qui serait fatale au Hirak, on préfère penser que le problème n’est pas la mentalité qui limite les libertés, mais la mentalité qui assume les siennes. Finalement, certains peuvent continuer à dire que les violences des années 90 sont des actes terroristes, quand les autres, avec qui nous manifestons la main dans la main, les appellent des “actes de contre-violence”. Une nouvelle question s’impose ici : jusqu’à quand un désaccord aussi profond peut-il permettre de faire communauté ?

La liberté abstraite et la liberté appliquée
Si nul n’est en mesure de répondre à cette question aujourd’hui, nous pouvons affirmer ce qui nous semble être une évidence : cette communauté se maintient grâce à un pacte tacite qui exige la limitation des libertés individuelles et collectives. Pour preuve, ces femmes et ces hommes qui, pendant plus d’un an, ont chanté “la Liberté”, ont explosé comme un volcan longtemps contenu à cause, et seulement à cause, d’un baiser. Bien avant cela, dans les rues de certaines villes, des manifestants ont considéré que les droits des femmes ne pouvaient pas faire partie des revendications du Hirak. Cela rejoint le sens de la polémique actuelle. Le statut de la femme algérienne est, à ce jour, éminemment soumis à l’autorité religieuse qui en fait le lieu privilégié de l’exercice de son pouvoir. Cela signifie que les hirakistes sont nombreuses et nombreux à revendiquer une liberté abstraite, une notion dont ils sont loin d’imaginer les effets si elle venait à être réalisée. Sinon de passer de la liberté revendiquée à la liberté appliquée par un couple d’adolescents amoureux n’aurait pas provoqué autant de réprobations tranchées… et tranchantes. Bien au contraire, le progrès d’une société se mesurant aussi à sa capacité à aimer, il convient de se réjouir de voir des jeunes afficher enfin leur amour au lieu de la trop habituelle volonté d’entraver le bonheur des autres. 

Un avenir prometteur ?
Néanmoins, cette polémique est porteuse de promesses quant à l’avenir du Hirak. Cela peut sembler contradictoire avec notre précédente lecture, certes. Mais force est de constater que certains éléments viennent rassurer sur la suite de la contestation politique. Le premier élément vient des protagonistes eux-mêmes. Aucun(e) n’a renié ses propos, ni sa position. Tous ont assumé leur liberté d’opinion et les choix de vie qu’ils font au quotidien. Il semble donc que l’ère où la menace dicte ce qui est tolérable ou pas est finie. Quant à la frustration que ces témoins ont exprimé de ne trouver qu’une partie seulement de leurs propos, elle est compréhensible. Or, tout le monde sait qu’un journaliste recueille la plus large matière qu’il peut recueillir avant de ne retenir que ce qui peut permettre de développer un angle parmi tant d’autres. Le second élément positif est l’échec des mouches électroniques et de la sphère islamiste à prendre le dessus. Nombreux sont les Algériens et surtout nombreuses les Algériennes qui ont dit, sans se cacher derrière un pseudonyme, qu’ils s’identifiaient à ces témoins qu’ils comprenaient et soutenaient.

Tout cela permet de penser que les interlocuteurs du documentariste ont participé à lever une nouvelle aliénation sociale qui sacrifie l’idée personnelle sur l’auteur d’une morale rigoriste qui ferait de tou(te)s les Algérien(ne)s une communauté unie dans le désamour de l’amour et dans une foi si excessivement ostentatoire qu’elle en devient une tartufferie. C’est là en effet que résident la force et le succès du Hirak : la levée des aliénations héritées de la colonisation ou constituées depuis l’indépendance. Quant au programme politique, il est toujours à faire. Pour l’avenir du Hirak, le désaccord et la polémique soulevés par le documentaire de Mustapha Kessous offrent l’occasion d’ouvrir un débat franc et courageux sur ce que chaque Algérien(ne) est prêt(e) à accepter et à exiger comme un droit inaliénable. C’est ce débat seulement qui permettra de définir les valeurs citoyennes qui méritent d’être défendues lors des manifestations. Chose que l’actualité épouvantable rend urgente. Tout le monde peut reconnaître que ce qui tue en Algérie aujourd’hui, ce ne sont pas les jeunes couples qui s’aiment hors mariage. Incontestablement, ce sont le sexisme et la superstition religieuse qui motivent les crimes les plus abjects.

Par :  Ali chibani
(*) Écrivain, journaliste


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