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Ali Ghanem, réalisateur et auteur, à “Liberté”

“Aucun producteur algérien ne prend en charge les frais d’un film”

Le réalisateur Ali Ghanem. ©D. R.

Ali Ghanem est un réalisateur, scénariste et écrivain algérien natif de Constantine et vivant actuellement à Paris. Ayant disparu de la scène culturelle algérienne depuis de nombreuses années, nous apprenons ces jours-ci qu’un projet de film est en cours de réalisation. Rencontré lors de son passage à Alger pour le tournage du film dont l’essentiel se passe à Paris, il a bien voulu répondre à nos questions.

Liberté : Après le cinéma, le journalisme, la littérature, que devient Ali Ghanem aujourd’hui ?
Ali Ghanem 
: Je continue à faire des films mais cela devient très difficile. Vous savez que je vis en France et les scénarios que j’écris et que je propose n’intéressent pas forcément les Français. Je touche à des thèmes sociaux qui ne les concernent pas vraiment ou auxquels ils ne sont pas sensibles. Et c’est pareil en Algérie, mes projets n’intéressent pas les producteurs algériens. Si production il y a. Car le constat est là : aucun producteur algérien ne prend en charge les frais d’un film. Ils ont peur de prendre ce risque alors que c’est une part essentielle du métier de producteur. Souvent, ils préfèrent ne rien tenter, et se contentent de solliciter des fonds auprès des institutions publiques telles que le ministère de la Culture et la Télévision qui, souvent d’ailleurs, les gratifient généreusement pour un travail médiocre, sans réelle consistance et qui restera dans les tiroirs des bureaux ou, s’il est projeté, ne dépassera pas nos frontières.

Avez-vous sollicité vous-même une aide ?
Oui, car je suis algérien et j’y ai accès. Je l’ai fait et j’attends… Cela ne m’empêche pas de continuer à faire ce que j’aime. Aujourd’hui, après quatre longs métrages, trois documentaires, trois romans et des collaborations dans la presse nationale et française, j’ai repris le cinéma et actuellement je tourne un film Retour au bled, un film sur la mémoire. Il est difficile actuellement de faire des films en Europe, alors au Maghreb n’en parlons pas…

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur ce film en préparation ?
Oui, il s’agit de l’histoire d’un homme qui revient dans son douar natal après de longues années d’absence. C’est en fait un film sur la mémoire. Un retour vers le passé et les lieux d’enfance et de jeunesse. Mais il ne retrouve rien. Tout a disparu. Sa vie a disparu. Il se voit étranger. Il se rend compte qu’il a beaucoup perdu de la mémoire qu’il était venu chercher. Il aura quelques souvenirs, quelques bribes de ce passé. Sans plus. C’est un film qui me tient à cœur. Et j’ai envie de me faire plaisir en le produisant. C’est peut-être un film à public restreint, un film personnel, une sorte de film d’auteur ou d’intellectuel si vous voulez, qui ne va pas forcément séduire tout le monde, mais je tiens à le faire. Je suis arrivé à un moment de ma vie où plus rien ne m’impressionne, ou tout m’est égal. J’ai eu une belle existence, j’ai réussi à bien vivre grâce au cinéma et à mes romans, j’ai rencontré des gens passionnants, surtout des écrivains, le livre que je leur consacre va bientôt sortir… Je m’estime donc comblé et je veux me faire encore plus plaisir en réalisant et en produisant ce film, certes “personnel” mais dans lequel je pense que beaucoup se reconnaîtront, car la mémoire est l’affaire de tous…

Que pensez-vous du cinéma algérien et arabe aujourd’hui ?
Quel cinéma ? Pour moi, il n’existe pas de cinéma arabe, encore moins de cinéma algérien. Aujourd’hui, le cinéma est devenu une vraie industrie avec tout ce que cela nécessite comme budget et moyens techniques. Chez nous, on réalise peu de films car tout le monde sait à quel point c’est budgétivore. Mais on dépense des sommes folles pour des productions à peine satisfaisantes, qui passeront peut-être à la télévision locale… Et justement, pourquoi la télévision ne produit pas de films pour ses téléspectateurs ? Un film qui passe à la télévision est nettement plus regardé que s’il est seulement présenté dans les salles de cinéma. D’ailleurs, il est difficile d’aller au cinéma quand les salles n’existent pas ! Mais combien de productions soutenues par le ministère de la Culture dorment dans les tiroirs ou restent en boîte ? C’est scandaleux ! Pour résumer ma pensée concernant le cinéma, en Algérie comme dans tous les pays arabes, je crois que ce qui nous bloque et réduit nos capacités à produire de bons films, c’est le fait d’être victimes de la censure, le manque de moyens et l’absence de salles de cinéma et par conséquent de circuits de distribution.

Justement à propos de la censure…
Nous sommes hélas victimes de la censure et des bannissements. Beaucoup de thèmes de la vie de tous les jours, de scènes du quotidien, d’images de la vie des couples, de descriptions de la réalité du terrain algérien ne peuvent pas être représentés dans nos films. Alors comment voulez-vous que nos tournages intéressent les spectateurs et soient crédibles ? Quant à ce qui est d’ordre politique ou historique, n’en parlons pas.
Certains cinéastes et producteurs s’autocensurent pour bénéficier des aides publiques ou censurent les films de leurs collègues s’ils sont à la tête d’une commission. Le pire c’est qu’ils font cela un jour et le jour suivant, dans d’autres circonstances, ils seront les premiers à dénoncer la censure dont ils sont victimes, mais dont ils ont eux-mêmes été les complices ou les acteurs. Ce n’est pas évident de faire un bon film lorsqu’on se heurte à la censure et à l’interdit. Vous avez beau avoir du talent et tout l’argent qu’il faut, si on ne vous laisse pas vous exprimer, si on vous confisque votre liberté de dire, si on vous interdit de montrer la réalité sans tabous, il est impossible de faire un bon cinéma. Ça restera toujours du bricolage et en deçà de vos attentes et de celles des spectateurs. Vous savez, je ne me considère pas  comme  un opposant au régime, en revanche, j’ai l’esprit critique et je crains que nos cinéastes n’aient pas encore de réelle liberté d’expression.

Et ces jeunes réalisateurs algériens, qu’en pensez-vous ?
Nous avons de jeunes réalisateurs talentueux et prometteurs, mais je crains qu’ils ne déchantent vite. Ils me rappellent la fougue de ma jeunesse. Certes, ils font ce qu’ils aiment faire et  s’y donnent corps et âme. Ils sont heureux et fiers de sortir leurs films, mais après ? La suite ? Peuvent-ils vivre de leur métier ? Peuvent-ils y consacrer tout leur temps ? Et qu’advient-il de leur œuvre ? Il y a certes quelques projections dans de petits festivals, mais ça c’est juste pour faire “politiquement plaisir”, de la même façon qu’on fait du “politiquement correct” sans la moindre retombée économique.  Leurs films vont rester moisir dans des boîtes parce qu’ils ne passent pas dans les salles – il  n’y en a pas – ni à la télévision, - qui n’achète ni ne produit les films –. J’insiste encore une fois sur le rôle moteur que pourrait avoir la télévision dans la production cinématographique, et à ce propos je pense qu’il serait intéressant de promouvoir la coproduction internationale.

S. B.-O.