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Culture / Culture

Le réalisateur Fabrice Benchaouche à propos de son film “Timgad”

“Ce n’est pas un documentaire qui montre l’Algérie dans sa beauté”

Le réalisateur Fabrice Benchaouche © D.R.

Pour son premier long métrage, le réalisateur vient de recevoir le “Prix mention spéciale du jury” au Festival international du film oriental de Genève (Fifog). Rencontré lors de cette 12e édition (du 1er au 9 avril), Fabrice Benchaouche évoque dans cet entretien son rapport avec l’Algérie et revient sur cette comédie mêlant l’amour du foot et l’importance du patrimoine.

Liberté : Votre film raconte l’histoire de Jamel, un archéologue français d’origine algérienne, qui s’installe dans un petit village à Timgad pour travailler sur les ruines romaines. Mais, rapidement, il est amené à entraîner l’équipe de foot locale. Pour votre premier long-métrage, pourquoi avoir choisi l’Algérie comme lieu de tournage, et précisément cette région du pays?  
Fabrice Benchaouche : Je n’ai pas choisi Timgad à proprement parler, mais j’ai surtout choisi un thème qui parle de l’Algérie. Mon père est Algérien, j’ai de la famille en Kabylie. Enfant, j’ai été élevé en Kabylie pendant la guerre de Libération. Comme j’ai grandi en France, cela me paraissait naturel d’avoir cette double perception de la vie. D’ailleurs, en France, on me dit souvent que j’ai un côté oriental, et en Algérie, on doit penser que j’ai un côté occidental. Je n’ai pas de perception particulière de l’Algérie, je ne la connais pas réellement. Je vais être un petit peu sévère, mais j’ai l’impression que l’Algérie ne fait pas attention à ses enfants, alors que sa richesse, c’est ses enfants.

Le titre “Timgad” prête à confusion, il fait référence à la ville, aux ruines. Alors que le film aborde le thème du sport…
En fait, le film, à l’origine, s’appelait le “Gardien des chaussures”, ensuite c’est devenu “La Juventus de Timgad”, pour des raisons marketing qui ne m’appartiennent pas, le distributeur peut changer le titre d’un film en fonction du pays. En Algérie, il aurait très bien pu s’appeler “La Juventus de Timgad” (le nom de l’équipe dans le film, ndlr), donc ce ne sont pas des choses qui m’appartiennent forcément. Les producteurs algériens auraient pu le nommer autrement, mais ils ont gardé le titre français. L’histoire aborde le thème du foot. Ce sport est carrément une religion dans tous les pays du Maghreb, et au-delà du Moyen-Orient et de l’Amérique du Sud… Le foot a une particularité, il réunit l’opulence la plus insolente à la pauvreté, c’est-à-dire, dans un stade vous trouvez des tribunes VIP, avec des gens qui gagnent des millions, tout en ayant des fans qui sont à la limite de la misère, et qui supportent des joueurs qui gagnent des millions. Je trouve que c’est une chose incroyable d’avoir cette distorsion absolument démente de la société réunie dans un stade sur un sujet. Aussi, le foot est un sport phare dans le monde, et j’ai trouvé que c’était un vecteur qui me permettait de parler d’autre chose, et ce, en arrière-plan et en filigrane.  

Vous évoquez énormément l’importance du patrimoine. Est-ce que vous vouliez, à travers votre œuvre, alerter les autorités concernées ?
J’ai fait des études en histoire de l’art, et cette thématique m’intéressait. J’ai beaucoup voyagé  en Italie, et j’ai retrouvé au Maghreb cette trace latine. On dit souvent des Maghrébins qu’ils sont arabes, alors que ces derniers se trouvent au Moyen-Orient. C’est d’abord les Berbères qui étaient là ; après les Romains, les Arabes, les Ottomans… et ces couches-là, je pense qu’il ne faut pas les occulter, car elles existent dans les paysages et les ruines, mais aussi au niveau de la langue algérienne. C’est une langue constamment en mouvement, et elle est extrêmement volubile. J’ai été bercé dans mon enfance par une langue que je ne comprenais pas. D’ailleurs, le public n’est absolument pas gêné par ce mélange, avec Aziz Chouaki (scénariste du film, ndlr), avons tenu à la conserver.

Vous venez de citer l’importance de la langue algérienne, alors que dans le film la plupart des personnages parlent en français.  N’avez-vous pas l’impression d’avoir trahi la réalité, car, dans la campagne, les gens ne sont pas francophones ?
C’est un film assez universel, il a été présenté en Ukraine et à Hanoï, et les gens se retrouvent totalement dans cette histoire. Quand il y a la misère, quand nous n’avons plus rien, il nous reste toujours le rêve. La richesse de cette histoire ce sont les enfants, et ce sont les enfants qui permettent aux adultes de rêver : nous avons le chômeur, l’instituteur désabusé… ce sont de vrais choix de mise en scène et de discours. Dans le film, il y a 65% de français et 37% d’arabe. Il faut rappeler qu’en Algérie, il y a une importante communauté francophone. Ce n’est pas un documentaire qui montre l’Algérie dans sa beauté ! C’est une fiction, un conte oriental où les choses peuvent arriver de manière magique. Il faut dire qu’on montre rarement l’Algérie des campagnes, beaucoup de films sont faits sur l’Algérie des villes.

Le personnage de Jamel (campé par le comédien Mounir Margoum) reflète le sauveur. Un Franco-Algérien qui débarque dans ce village en ruine pour aider sa population, notamment les joueurs…
Jamel n’est pas un sauveur, il est pris contre son gré. Au départ, il n’a pas vraiment envie d’entraîner cette équipe, mais il se prend de sympathie pour ces gamins. À un moment, l’équipe se retrouve à jouer à dix contre onze, et ce n’est pas Jamel qui apporte la solution, mais c’est une gamine, une enfant du pays, une femme qui donne la solution. Jamel défend cette solution ! Pour moi, c’est un film où les femmes sont libres : la veuve qui fait le choix d’un homme et non celui qu’on lui imposerait, et c’est une gamine qui fait le choix de se couper les cheveux et de ressembler à un garçon pour pouvoir sauver l’équipe. Je trouve que c’est un message très fort. Jamel ne vient pas porter la bonne parole, à aucun moment il ne prend position. Je vous apprends les choses.

Nous avons constaté dans votre film quelques clichés sur l’Algérie. Nous les retrouvons dans les personnages de l’instituteur blasé du pays et cette veuve qui réplique à son fils : “Ici, ce sont tous des chiens”. Ne pensez-vous pas avoir porté un regard plutôt français sur la société algérienne ?
Ce n’est pas un film qui cible l’Algérie. Le personnage de l’instituteur (campé par Sid Ahmed Agoumi, ndlr) est désabusé et blasé. En clamant “J’ai envie de partir”, j’évoque l’ensemble du Maghreb, c’est l’ensemble des pays qui ont besoin de travail. C’est symbolique. En Amérique du Sud, ils veulent partir aux USA, au Maghreb ils veulent partir en Europe… C’est une volonté d’accéder à une vie meilleure ! C’est ce que transmet Agoumi dans son rôle. Nous voulions désamorcer le drame avec le rire. Le personnage de Jamel écrit des lettres à son frère en France, où il parle de la banlieue française. Ce personnage n’est pas cette “caillera” dans laquelle on voudrait transmettre toujours l’image de ces jeunes en France  (vendeurs de drogue, voleurs, casseurs). C’est pour désamorcer aussi cette image permanente que nous avons des gamins des cités. Ce film a une grande qualité, il présente de manière positive ces gens à la recherche de leurs racines.
Le petit Mustapha dit à sa mère : “Jamel est bien”, car cet homme arrive avec une culture et une approche différentes. Il trouve cet adulte sympathique, proche de ses préoccupations. Quant à la maman (veuve), elle vit une pression sociale, et en disant “les chiens d’ici”, elle ne vise pas les Algériens, mais les gens du village qui ont tenté des rapprochements avec elle, et c’est la réalité des villages algériens. Ce n’est pas un regard franco-français ! J’ai écrit ce film avec Aziz Chouaki (écrivain, dramaturge, ndlr), tous les deux sommes en parfaite connexion intellectuelle. Il a vécu 45 ans en Algérie, et il connaît parfaitement les us et coutumes, d’ailleurs, nous en avons discuté. J’ai énormément voyagé, cela m’a permis de voir des choses, et je me suis toujours intéressé aux cultures du Maghreb. Ce dernier a une identité, quand vous allez au Maroc, Libye ou en Algérie vous trouvez cette trame par rapport aux femmes, par rapport à la pression culturelle et sociale.   


H. M.


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