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A la une / Culture

La sociologue Kaoutar Harchi, à propos de la littérature algérienne francophone

“Elle est perpétuellement soumise à une déterritorialisation”

La littérature algérienne francophone est perpétuellement soumise à un mouvement de déterritorialisation, de décontextualisation, a estimé la sociologue algérienne Kaoutar Harchi, dressant un portrait critique de la France littéraire. Cette chercheuse à l’université Paris-Descartes, auteure d’un essai Je n’ai qu’une langue et ce n’est pas la mienne  (Fayard, 2016) pense, dans une interview à L’Humanité dans son édition de mercredi, que les écrivains algériens francophones, édités en France, sont pris entre désir de reconnaissance parisienne et engagement dans les combats décoloniaux. Dans son essai, Kaoutar Harchi retrace le parcours de 5 écrivains algériens: Kateb Yacine, Assia Djebar, Rachid Boudjedra, Kamel Daoud et Boualem Sansal. La littérature algérienne de langue française, a-t-elle dit, est un extraordinaire lieu d’observation des relations entre société et processus créatif, en raison notamment du caractère déterminant du système colonial et de ses traces, soutenant qu’au fur et à mesure de leur passage du néant à la vie littéraire, ces écrivains sont confrontés à des obstacles, des épreuves qui laissent apparaître des conduites de résistance développées par eux. Décortiquant le système des lettres françaises, la sociologue relève qu’à son cœur, se trouve cette fabrique historique de l’altérité littéraire fondée sur la perception d’une altérité ethnique ou sexuée, soulignant que cela s’applique aux écrivains étrangers ainsi que féminins. Focalisant sur les écrivains algériens qui sont l’objet de sa recherche, elle fait observer que pour le cas de Boualem Sansal, dès lors qu’il parle de la montée de l’islamisme, son propos va être mis en avant pour être mieux récupéré dans un processus de “valorisation intéressée”  qui vise à renforcer les représentations ayant cours dans la société française. Il y a ainsi déduit la difficulté pour ces écrivains à demeurer propriétaires de leurs discours et à produire une pensée autonome, soulignant que c’est un régime d’hétéronomie intellectuel qui prévaut chez ce genre d’écrivains. Elle met en opposition à ce cas de figure Kateb Yacine qui, pour elle, a adopté une conduite critique frontale de dénonciation de la domination coloniale, mais en situation postcoloniale, cette situation  n’est plus offerte, note-t-elle.
Pour Rachid Boudjedra, la sociologue estime que son cas est particulier dans le sens où il est parfaitement bilingue et où sa stratégie s’appuie sur un puissant capital linguistique. “Il s’est en partie construit en France avant de devenir un écrivain phare de sa propre nation”, a affirmé Kaoutar Harchi, qui a également écrit plusieurs romans.
Revenant sur les critiques faites à Assia Djebar sur son manque de reconnaissance à la France dans son discours devant les membres de l’Académie française, la sociologue les a expliquées par une forme de procès en ingratitude littéraire, niant le droit à l’écrivain dit francophone de critiquer la politique française. Se révèle ici, dit-elle, de manière très précise, la nature qui lie l’écrivain étranger à la nation littéraire qui l’a accueilli: un lien d’endettement symbolique.

APS


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