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Culture / Culture

Arezki Larbi, artiste peintre et cinéaste

“Garder sa liberté est le plus important dans l’art”

© D.R

Il  incarne  le  côté  rock’n’roll  de  la  peinture  algérienne, à  la  fois  plasticien, scénographe pour le théâtre, primo-réalisateur avec le court-métrage Winna (L’Autre), Arezki Larbi est l’épitome de l’artiste  accompli. Il revient  dans  cet  entretien  sur  sa  première  expérience  derrière  la  caméra, ses  créations épurées où seule compte “la vérité du geste”.  

Liberté :  Artiste  peintre, scénographe  pour  le  théâtre, vous  êtes désormais réalisateur pour le cinéma. Pouvez-vous nous parler de cette nouvelle expérience dans votre carrière  artistique  et  du court-métrage Winna (L’autre) ?

Arezki Larbi : C’est dans la logique de mon parcours que d’arriver à réaliser pour le cinéma, ce n’était qu’une question de temps. J’espère que ce n’est que le début d’une autre route, parce que la prétention est là. Cette prétention est merveilleuse d’autant plus qu’elle est partagée avec d’autres disciplines (écriture, décoration, création de costumes, d’accessoires…) Le cinéma a toujours manqué à mon travail de peintre.

J’ai comme l’impression que certaines choses vivent mieux dans un film que dans une peinture. Winna est à l’origine une nouvelle, qui n’a pas été écrite pour le cinéma. C’était juste un exercice littéraire qui a trouvé des oreilles attentives. Un producteur s’est intéressé à ce texte et m’a donc demandé de le scénariser et de l’adapter en court-métrage. Le projet a bénéficié de l’aide du Fdatic, le producteur est revenu à la charge pour me demander de le réaliser. 

Le teaser de ce dernier a été diffusé en mars. Quelles seront la suite du film et sa projection en pleine crise sanitaire ? 
Nous attendrons  la fin de la  crise  sanitaire  et  nous  verrons  avec le producteur et le CADC, comment le sortir et organiser des projections. Nous l’avons inscrit  à certains festivals  en Algérie et à l’étranger.  Tout dépendra de l’évolution du confinement et du retour à la mobilité des gens. Gardons l’espoir que ce sera pour très vite.

L’œuvre évolue dans une ambiance des débuts du siècle dernier avec quelques clins  d’œil  au  présent.  Beaucoup  de  nostalgie  pour  ce premier passage derrière la caméra… 
Non, c’est l’inverse, l’œuvre évolue au présent avec des clins d’œil à certaines ambiances du passé, comme vous dites.  Il n’y a rien de nostalgique dans le film. Nous sommes juste passés dans un lieu chargé de choses du passé et non d’une époque donnée. Un teaser n’est qu’une mise en bouche, le film peut traiter d’une autre chose. 

Votre peinture se démarque par un retour à la simplicité. Une grande part de philosophie l’entoure également. Comment cela se traduit-il dans vos toiles ?
On aboutit à la simplicité on n’y revient pas. C’est rendre que seul l’essentiel soit visible à l‘œil. On est dans la simplicité quand on sait comment signifier ce que l’on veut et l’art est justement là, il nous apprend à discerner et à choisir.  C’est du moins le premier enseignement que j’ai saisi en pratiquant l’art. J’ai donc arrêté de surcharger, de fatiguer les gens avec des fioritures. Un objet parle de lui-même, deux images mises côte à côte dialoguent et trois motifs réunis sont un débat. L’art est un jeu qui nous dit quand il faut s’arrêter de jouer. 

La vérité n’est pas une chose de l’art, mais la vérité du geste et du trait nous rapproche de la vérité de celui qui regarde notre travail. J’ai fini par comprendre que ce qui m’attirait, c’était plus la matière des choses que leur signification. Le silence qui ponctue une œuvre, doit laisser le bruit de la matière parcourir le papier et écouter. C’est ce que j’ai recherché en travaillant sur une série de pliages. En pliant je dessinais des traits qui me sont donnés par la matière seule. Et mon geste n’a fait qu’accompagner. Je pense aux poteries monochromes anciennes dont les couleurs sont données uniquement par la terre utilisée.

Vos toiles sont un parfait équilibre entre l’authenticité et la sobriété des traits, un modernisme et un symbolisme qui cohabitent pour donner lieu à une œuvre unique…
Authentique veut dire ne pas être faux. L’art étant une projection, nous nous exposons nous, les artistes, aux regards et aux critiques. Nous sommes facilement catalogués, classés.  De voyeurs on devient regardés. C’est être constant, qui fait que l’on dure dans l’art.

Nous manipulons des matières en usant de manières et l’important c’est de toujours garder sa liberté et garder à l’esprit que l’art n’est qu’un propos parmi mille.  C’est ce qui laisse la liberté aux autres… Je sors à chaque fois, de ce que je crois être mon style pour ne pas être prisonnier de ma propre “idiologie” et de mes propres “folies”.

L’Autre est très présent dans votre art, et votre dernière exposition “Alter ego” en témoigne. Qu’il soit anonyme ou proche de vous, l’individu, dans sa complexité, vous inspire… 
Cela me prouve que je suis sensible, que je suis reconnaissant. Dans “Alter ego”, deux techniques ont été utilisées pour leur facilité à saisir l’instant : le croquis et la photographie. Le dessin pour traiter de l’anonyme et la photo comme preuve de rencontres. Complice de l’humain, je ne cache pas ma mémoire, je la retravaille et la fructifie.

En manipulant des photos d’identité de mes amis, j’invite ce qui n’est pas fini en moi à continuer la lecture. Un proche est une musique qu’il faut réécouter souvent. En prenant le croquis d’un visage, je ne recherche pas l’exactitude, mais les traits qui le rapprochent de moi et qui me rapprochent de l’humain et de la vie.

Le théâtre est pour vous un métier, mais surtout une passion. Vous avez été membre du jury du Festival national du théâtre professionnel en 2018 et plusieurs fois scénographe pour des pièces assez remarquées. Quelle vision avez-vous du 4e art algérien ?  
Je ne parlerai que de ce qui est positif. Il y a du talent. Le théâtre algérien vit de nouvelles expériences. Un théâtre au verbe direct, fougueux et osé. Qui ne travaille pas selon un système qu’il rejette. Beaucoup vont vers un théâtre visuel où la scénographie, la musique, la chanson, la chorégraphie et les costumes prennent de plus en plus de place — on voit beaucoup de metteurs en scène qui sont scénographes —  et c’est bien.

Certaines représentations se font à guichets fermés, ce qui nous renseigne que des œuvres sont suivies par un public qui est fidélisé et qui répond. On découvre aussi un théâtre où le texte n’est pas l’essentiel et convoque des langages “contemporains” et universels avec des motifs plus visuels. Il se développe aussi un théâtre de spectacle qui remue et qui regroupe. Il faut remarquer et saluer.

En  ces  moments  difficiles, beaucoup  se  sont  réfugiés dans  la peinture, l’écriture et la création en général. Comment avez-vous vécu cette période assez particulière et quel a été son impact sur vous ?
Je la vis encore avec le maximum de prévention et la sérénité qu’il faut. Une catégorie d’artistes dont je fais partie est habituée à travailler dans la solitude ou dans un confinement volontaire, mais un virus aussi soudain que contagieux, invisible et invincible est venu chambouler nos habitudes. L’homme se découvre sans défense, et dans l’angoisse, il ferme ses frontières et verrouille ses portes, s’impose des distanciations et s’interdit les bises.

Ce mal nous a révélé la misère sociale de certains pays des plus riches au monde. Et le seul remède du moment reste la solidarité. C’est un moment d’arrêt nécessaire, on se pose des questions sur nous-mêmes et sur nos vies. C’est aussi, dans ces moments difficiles, qu’on se rend compte de la nécessité de l’art. Il nous permet de rapprocher nos “géographies” personnelles. 

Je pense à tous ces artistes qui sont actifs sur le Net et à toutes ces personnes qui redécouvrent l’art et ses bienfaits, en le pratiquant ou en le diffusant. Ces nombreux échanges virtuels qui regroupent les cœurs et rassurent ceux qui ont peur. Un premier espoir : le ciel commence à guérir d’une de ses plaies.  

Pensez-vous que vos créations en devenir seront marquées par ce que vit l’Humanité aujourd’hui ? 
C’est possible, mais je ne sais pas encore de quelle manière ce que nous vivons aujourd’hui  va ressortir dans mes réalisations futures. J’ai souvent travaillé dans l’urgence, mais il me faut du temps pour que les idées macèrent pour trouver à l’humanité une nouvelle image. Nous sommes nombreux à penser que le monde de demain ne sera plus comme celui d’aujourd’hui, et qu’il ira vers de nouvelles valeurs parce que nous avons compris, enfin, que nous sommes interdépendants.

Les efforts doivent être unis pour la santé de tout le monde. Mais je sens que le monde restera toujours malade, rongé par l’argent et la course au profit. L’art ne peut pas guérir des virus, mais l’argent de l’art avec sa volonté le peut.

Qu’ont pu apporter ces différentes expériences à Arezki l’artiste, mais aussi à l’homme ? 
Toutes ces formes d’art m’ont permis de ne pas être un artiste de bibelots et d’être dans ce qui bouge, dans ce qui est vivant, dans ce qui se fait, et de remettre sans cesse mes acquis en jeu et, surtout, de ne pas m’installer dans les privilèges d’une discipline. L’art est multiple. L’art est vie.
 

Propos recueillis par : Yasmine AZZOUZ


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