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Culture

Gardienne de la mémoire et du savoir-faire chaouis


Le métier à tisser pour les habitants de Baber (petit village à 30 minutes de Khenchela) relève non seulement de l’appartenance, de la volonté de perpétuer une tradition et un savoir-faire, mais représente surtout une fierté d’avoir hérité des anciens et anciennes des gestes millénaires qui sont souvent exécutés avec grande habilité.

Ce métier appris dans un bas âge a été répété et perfectionné en dépit de sa complexité, et fort heureusement, il est toujours initié aux jeunes générations. Tisser le tapis à Baber c’est comme la dot de la mariée de Tlemcen ou le fergani à Constantine. Si respectivement les deux derniers sont plus connus et peut-être même mieux protégés, le tapis des Nememcha n’est ni classé ni protégé, il a trouvé refuge dans les zones les plus recluses. Il a été conservé par la mémoire et le génie populaire, mais aussi par le bon sens paysan. Durant la période coloniale, nous disent les villageois, il (le tapis) s’exportait à l’étranger et rivalisait avec la carpette et le tapis perse, ce qui n’est plus le cas hélas. Si vous cherchez l’une des meilleures tisseuses du village, il faudra se diriger vers la sortie du village, vers la route de Chechar. Nassira Ben Chenouf, avec qui nous avons pris rendez-vous, nous attendait au seuil de sa modeste demeure. Notre hôte a mis ses plus beaux habits et bijoux et nous a préparé, comme nous le souhaitions, un métier à tisser fraîchement entamé. Tant de délicatesse, de disponibilité, de gentillesse vous laissent sans le mot et s’ajoute à cela la modestie et la légendaire hospitalité chaouie. Très à l’aise et semblant être dans son élément, Nassira nous raconte son premier contact avec cet outil archaïque et rudimentaire qu’elle manipule avec délicatesse et amour. “Je connais le métier depuis que j’ai ouvert les yeux.” Et d’ajouter : “Si ma mémoire ne me fait pas défaut, c’est à l’âge de 8 ou 9 ans que j’avais tissé mon premier oreiller en laine, ma défunte mère m’avait certes un peu aidée, mais elle ne m’a jamais laissé toucher le sien, une tradition ou certainement pour ne pas lui fausser les calculs qu’elle garde en tête, chose que nous faisons toujours. Nous n’avons ni patrons, ni modèles, ni calculette, tout est mémorisé et gardé jalousement comme un trésor.” Toute jeune, voire même toute petite, Nassira a vu faire ce métier, un élément qui s’impose dans chaque maison chaouie, non seulement dans l’espace mais dans la vie entière des villageois. Le métier à tisser, il est à la fois un moyen économique, un repère chronologique et possède une valeur symbolique. La tisseuse qui n’est plus à ses débuts nous raconte avec beaucoup d’humour comment elle a fait ses premiers pas au centre, en réalité un atelier (rattaché à l’APC de Baber), où des filles vont apprendre chez les chevronnés ce métier dur et rude. “Je dois beaucoup à ma mère, mais à l’atelier, Yakouta Sid, issue d’une famille de tisseurs, et Messaoud Okbi m’avaient montré les astuces, la façon de faire, de calculer, d’aligner et de mélanger. Je n’oublierai jamais ce qu’ils m’ont inculqué comme connaissances de base qui me permettent aujourd’hui de réaliser et de tisser tout ce que je veux”, nous a-t-elle confié. Et de renchérir : “J’ai 36 ans de métier et d’expérience derrière moi, ce qui me permet de faire vivre ma famille dans la dignité. Il ne s’agit pas seulement de monter le métier et tisser. Il faut choisir les couleurs et les fabriquer.” D’ailleurs, elle nous a expliqué : “J’utilise rarement les couleurs artificielles, beaucoup de mes clients exigent le naturel, et c’est la montagne qui me le fournit et mon jardin aussi : les pelures des grenades, le henné, la peau des pommes, le thym, l’écorce de noix et c’est plus beau et plus efficace même si c’est plus fatigant.” En fait, tous ces ingrédients passent au feu de bois et non pas au gaz, car ce n’est pas la même flamme.

Un patrimoine à préserver

Nassira est sollicitée un peu partout à travers la wilaya et des quatre coins du pays, car son travail parle pour elle : irréprochable, bien fini et dans les règles de l’art. Ces mêmes règles qui reviennent et qu’elle exécute les yeux fermés en utilisant les pinceaux et motifs figurant sur la zarbiya dergana : “Dhfar, ragbete, namel, kelalou, rkham, frache et au centre mahrab. J’ai beaucoup travaillé avec ma sœur. Nous étions capables de finir une dergana (tapis) en un mois. Maintenant, nous mettons jusqu'à 3 mois pour le finir. Nous ne confectionnons pas uniquement des tapis, mais aussi des kachabias et des tapis zarbia blanche quand le client le souhaite.” Nassira Ben Chenouf a obtenu sa carte d’artisan il y a à peine 2 ans. Avant, elle se faisait arnaquer et elle osait à peine le dire. C’est lors du Salon international de l’artisanat organisé à Alger que les responsables du secteur (tutelle) ont remarqué son travail. Elle décroche durant deux années consécutives le premier prix du meilleur artisan et du meilleur travail.
En ce moment, elle est sollicitée par la maison de l’artisanat de Skikda pour initier ce noble métier à de jeunes et débutantes tisseuses. Son rêve de tisseuse chaouia, c’est de pouvoir montrer son travail et son savoir-faire sous d’autres cieux. Sans prétention aucune, elle est sûre qu’il va (le tapis) trouver admirateurs et preneurs. La jeune anthropologue Hala B., qui nous a permis de rencontrer et de connaître cette “passeuse de mémoire et gardienne d’un savoir-faire millénaire”, s’inquiète de l’avenir de cette pratique qui a traversé le temps pour parvenir au siècle du numérique. L’anthropologue espère que des universitaires et spécialistes se pencheront sur ce patrimoine matériel qui n’est pas à l’abri de la contrefaçon et du pillage.
Les anciennes méthodes, celles des anciens qui ont permis de passer le savoir à la jeune génération, comme le fait Nassira avec ses filles, ne suffisent plus pour protéger un tel legs, il faut une vraie politique et une réelle prise en charge.

R. H