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Culture / Culture

Contribution

HENRI TEISSIER, l’archevêque au grand cœur

© D. R.

Durant  cette  décennie  noire, Henri  m’a  exhorté  à  lui faire  part  des personnes menacées qui n’ont pas d’abris sécurisés et qu’il les recevrait et hébergerait au diocèse situé au chemin d’El-Biar. 

J’ai fait la connaissance de Monseigneur Teissier exactement en mai 1971. Pourquoi cette précision du temps ? Parce que je préparais mon bac et que le bachotage battait son plein. Chaque week-end, on se retrouvait avec un groupe d’amis à Belcourt qui a été mon quartier d’adolescent. Exactement, à la maison de l’abbé Scotto qui avait mis à la disposition d’une association des espaces pour donner des cours d’alphabétisation aux jeunes du quartier Nacera-Nounou (ex-rue Auguste Comte). 
Ce samedi-là, est venu mon ami Tahar Djaout avec qui je révisais l’examen. Entre une première partie de belote pour décompresser, on sonne à la porte. Pierre Laffite, enseignant bénévole à l’association, part ouvrir. Un homme élégant entre avec lui et nous salue tous en arabe. Un arabe algérien. Haut de taille, majestueux dans son costume noir, il vient s’asseoir et nous laisse finir cette première partie. 
A la pause, Scotto fait les présentations. “Messieurs, je vous présente mon chef, Monseigneur Teissier, archevêque d’Alger. Cela ne vous dit rien mais sachez qu’il a succédé à Monseigneur Duval que les Français appelaient Mohamed parce qu’il a été du côté des Algériens pendant votre…pardon notre guerre de libération. Parce que c’est aussi la mienne. Je suis algérien et Henri (c’était le prénom de Teissier) l’est aussi.” Duval, j’ai lu sur lui et je connais sa position pendant la guerre de libération et de son opposition ouverte aux attentats de l’OAS. Apprenant que je donnais des cours de français à titre bénévole, il me prit vite en sympathie. 20 ans après, je le retrouve d’abord dans des réceptions de fêtes nationales d’ambassades, dans des ateliers organisés par la société civile qui connaissait un dynamisme extraordinaire. Nos rencontres n’étaient qu’épisodiques. 
Quand je pris la tête du journal Liberté en février 1995, j’habitais un quartier populaire, avec la montée des assassinats terroristes dont le premier qui a visé les journalistes : Tahar Djaout fut le premier martyr, en mai 1993. Je reçus la visite de Pierre Laffite qui m’informe que Teissier souhaite que je change de quartier pour le bien de ma famille. La ligne du journal en ces temps de terreur pouvait mettre en danger mes enfants. Il met alors à ma disposition une immense villa à la rue des Moudjahidine, située près du boulevard Krim-Belkacem, du côté de la Direction générale de Sonelgaz et de l’École des mal-entendants.
Quand on en a pris possession, il s’agissait d’une grande bâtisse qui était en fait une école de couture tenue par des sœurs blanches. Elles ont été obligées de quitter les lieux puisqu’elles étaient la cible des groupes terroristes. Ma famille a été hébergée dans cette grande maison avec cour, jardin et une multitude de chambres pendant plus de sept ans. Jusqu’à la fin des assassinats au quotidien. Quant à moi, il m’a hébergé à la colonne Voirol chez des frères de Charles de Foucault, Raymond et Hervé, où j’ai été hébergé plus de trois ans avant que je ne déménage au diocèse où habitait Henri pour six mois. Je dis Henri, parce qu’il ne voulait pas que je l’appelle Monseigneur. Je ne connais qu’une seule personne, certainement avant moi, qui avait ce privilège. Il s’agit du professeur Asselah qui m’a dit, plus tard, qu’il connaissait aussi Monseigneur Duval. Durant cette décennie noire, Henri m’a exhorté à lui faire part des personnes menacées qui n’ont pas d’abris sécurisés et qu’il les recevrait et hébergerait au diocèse situé au chemin d’El-Biar. Un ami, en mal avec ses voisins qui habitait Bir Mourad  Raïs et grand poète, mondialement connu, a trouvé porte ouverte chez Teissier qui l’a hébergé près de deux ans.
Plus tard, Henri a été mis à la retraite par le Vatican. Son successeur, un Jordanien, a tout fait pour l’expatrier de la capitale car il était, pour tous les officiels, l’archevêque d’Alger. Prenant son mal en patience, il m’avoua qu’il est parti s’installer à Tlemcen qui était désignée pour abriter la civilisation islamique.
Au ministère de la Culture, je me souviens, en tant que directeur de la coopération, qu’il a été un partisan acharné avec le professeur Mandouze du retour en Algérie de plusieurs copies des archives algériennes détenues en France. Il m’avait dit que c’était normal puisque c’est notre histoire qui n’est pas chez nous. Ce chez-nous, c’était aussi chez lui. Cette Algérie que Duval, allias Mohamed, et bien d’autres ont défendue corps et âme.
Que dire encore de Monseigneur Teissier sinon que ce fut un homme à connaître. Sa thèse de doctorat en arabe avait pour thème “La monnaie chez l’émir Abdelkader.” Quand on frappe une monnaie, c’est qu’il y a existence d’un état. Son vœu a toujours été d’être enterré en Algérie, ce pays de cœur qu’il a aimé avant de choisir autre chose. Il a préféré suivre le choix de son prédécesseur, Monseigneur Duval.
Repose en paix, Henri.
 

Par :  ABROUS OUTOUDERT


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