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Culture / Culture

…SOUFFLES…

Jacques Derrida aux yeux des Algériens

AMIN ZAOUI

Je suis optimiste. Et j’ai mes raisons de l’être. En 1994, alors directeur du palais des arts et de la culture d’Oran, j’ai décidé de rendre hommage à Jacques Derrida. C’était les années où l’Algérie habitait le feu. La saison de la haine. Le temps de la sédition et du sang. El fitna ! La géhenne terrestre ! Les islamistes menaçaient toute petite lumière culturelle qui tentait de repousser l’obscurité et l’intolérance. Le défi était au rendez-vous. Le colloque autour de Jacques Derrida est organisé. Des journaux arabophones se sont acharnés contre cette initiative, la qualifiant d’appel au retour des juifs et des pieds-noirs dans notre pays indépendant. Nous avions résisté, certes nous avions payé et cher cette position, notre conviction. Quelques mois plus tard, mon collaborateur le jeune écrivain universitaire Bekhti Benaouda est assassiné. Moi, miraculeusement j’ai échappé à un attentat à la voiture piégée. En 1998, en marge d’une conférence organisée au centre Pompidou à Paris, à l’occasion du cinquantième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, à laquelle j’ai pris part, pour la première fois je rencontre Jacques Derrida. Il participait à cette rencontre. Je l’ai trouvé modeste, humaniste et passionné de son pays l’Algérie. La Nostalgérie ! Avec admiration, il parlait de la résistance des intellectuels algériens face au mal historique. Le mal de la colonisation et le mal de l’islamisme. En 2006, douze ans se sont écoulées depuis la tenue du Colloque d’Oran, alors directeur général de la Bibliothèque nationale d’Algérie, avec l’appui d’un nombre d’intellectuels et universitaires, j’ai décidé d’organiser un colloque universel en hommage à Jacques Derrida. A l’occasion du deuxième anniversaire de sa mort. Un ensemble de philosophes européens, arabes et maghrébins ont répondu favorablement à notre appel. Madame Derrida n’a pas raté ce rendez-vous dans le pays cher à son mari. Cette fois-ci, le colloque a été hautement accueilli par la presse algérienne, indépendante et étatique. Le colloque a été inauguré par le chef du gouvernement ! Pendant trois jours, un débat libre a régné sur les travaux du colloque. L’Algérie rentre dans une autre ère. Les voix haineuses se sont tues. Je suis optimiste. L’Algérie a changé. La peur a reculé. Un pas géant vers le rêve a été réalisé. Mais le chemin à parcourir est encore long, très long et très ardu ! Parler de Jacques Derrida, dans son pays natal, n’est plus un tabou. N’est plus une accusation. Cette année, 2014, huit ans après le Colloque de la Bibliothèque nationale, plus de vingt ans depuis la tenue du Colloque d’Oran, les universités algériennes ont bougé. Les jeunes universitaires prennent la relève. En novembre dernier, deux universités ont organisé, en deux dates rapprochées, deux colloques successifs autour de la philosophie de Jacques Derrida. Le premier a été organisé par l’université de Mostaganem et le deuxième par le laboratoire de la phénoménologie et ses applications dirigé par le professeur Abdelkader Boudouma de l’université de Tlemcen. Le tabou appelé Jacques Derrida est tombé. D’autres tabous sont encore levés. Il est de notre devoir de les faire briser. Oui l’Algérie a changé. Et je suis optimiste. Si en 1994 l’organisation d’un colloque sur les travaux philosophiques de Jacques Derrida était un risque, une menace, une accusation et un tabou, aujourd’hui ce genre de manifestation culturelle est devenu une activité qui brille uniquement par sa qualité scientifique. L’idéologie a reculé, le débat culturel a avancé d’un pas. La paix aussi. Et je suis optimiste.

A. Z.


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