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Culture / Culture

Dany Laferrière, écrivain canadien et membre de l’académie française, à “Liberté”

“Je viens du pays de mon lecteur” (Vidéo)

©D. R.

Présent à Alger dans le cadre du Salon international du livre, l’écrivain canadien Dany Laferrière revient dans cet entretien sur son rapport à l’écriture, son exil au Canada et sur son installation à l’Académie française en 2013.

 

Liberté : C’est votre première participation au Salon international du livre d’Alger où vous allez animer ce lundi une conférence. Quel en sera le thème ? Avez-vous eu l’occasion de rencontrer des auteurs algériens ?
Dany Laferrière : C’est ma première participation au Salon international du livre d’Alger, mais je suis déjà venu à Alger en 2008, où j’ai été invité par l’Institut français. Pour la thématique de la conférence, je vais parler du rapport de la vie avec la littérature, et ce qui m’intéresse, c’est de trouver les traces de la vie dans la littérature, du moins la mienne. Depuis mon arrivée à Alger, j’ai des entrevues avec la presse, je visite le salon, cela aurait été bien d’ailleurs de rencontrer des auteurs algériens ! Concernant  la littérature algérienne, je connais un peu les classiques comme Mohammed Dib, mais je ne connais pas la littérature contemporaine algérienne.

En quittant Haïti, vous êtes parti au Canada et vous avez travaillé dans des usines. En 1985, vous avez écrit “Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer” qui a remporté un grand succès au Québec et vous a fait connaître dans le monde. Comment s’est faite cette transition d’ouvrier à écrivain ? Vous écriviez dans votre pays natal, mais en Amérique du nord, cela a-t-il été facile pour vous ?
Je n’ai pas émigré, mais j’ai dû partir en exil.  Quand on part en exil, on ne choisit pas le pays dans lequel nous avons la possibilité d’aller, donc je me suis retrouvé à Montréal en juillet 1976, et là, j’y suis d’une manière ou d’une autre depuis 40 ans. J’ai été ouvrier pendant huit ans, j’ai travaillé dans toutes sortes d’usines. D’ailleurs, j’ai relaté cette expérience dans le livre Chronique de la dérive douce. Dans mes livres, je raconte tout ce qui m’arrive, toutes mes expériences vécues j’en fais un livre. Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer est mon premier roman, je pense qu’il n’est pas important qu’un livre soit célèbre, ce qui est important, c’est qu’au bout de 30 ans,  on continue à écrire.

L’écriture est venue comme un besoin, et une volonté. Un besoin parce que je voulais écrire. En travaillant dans différentes usines, je suis resté beaucoup de temps sans écrire, c’est vrai que j’écrivais quand même mais je voulais le faire plus sérieusement, et puis je me disais que c’est la seule chose que je sais faire, si je ne veux pas continuer à l’usine, il faudrait bien que j’exploite cette possibilité. Alors je m’y suis mis, j’ai acheté une machine à écrire et j’ai commencé à écrire.

Les choses ne sont jamais faciles pour moi, donc je ne peux même pas dire si c’est difficile parce que je m’attends toujours à ce que ce ne soit pas facile. Alors, je m’attends à travailler, et je trouve que c’est une bonne chose, c’est une bonne hygiène de ne pas avoir les choses qui tombent du ciel. Par exemple, quand un éditeur me dit que mon manuscrit n’est pas encore « mien », je revois le manuscrit et puis je recommence. Je ne me souviens pas avoir rencontré des difficultés. Mais, je me souviens avoir eu la volonté de quelqu’un qui veut faire quelque chose : écrire un livre. Écrire un livre ne vient jamais tout seul, les gens qui n’aiment pas votre travail, ils vous rendent service des fois : ils vous poussent souvent à remettre en question votre livre, c’est une manière justement de voir le monde. Je trouve cela intéressant, car en vous refusant, vous inventez et vous découvrez de nouvelles manières. Si vous restez confortable, vous n’auriez qu’une seule manière.

 

Réalisation de Imène AMOKRANE/Rédaction Numérique de "Liberté"

 

Vous avez publié une vingtaine de livres qui se regroupent dans la même œuvre : “Une autobiographie américaine”. Dans vos écrits, vous avez évoqué le racisme envers la communauté de couleur noire, la dictature… Vous considérez-vous comme un écrivain engagé ? Ou alors, ces sujets vous parlent-ils par rapport à votre vécu à Haïti et par la suite au Canada ?
Si vous parlez des vingt-cinq livres que j’ai écrits, le racisme et la dictature ont une très petite part dans mon travail. Naturellement, quand on connaît ma vie, ma biographie, on retrouve ces thématiques. Mais, ce n’est pas parce que je l’ai écrit. Dans mon livre L’odeur du café, je raconte mon enfance à petite voix, sans aucun coup de feu. Quant au goût des jeunes filles, il parle de dictature, mais au fond, c’est un avant-plan des jeunes filles éclatées ; éclatantes ; des jeunes filles qui refont la vie sous la dictature ; des jeunes filles qui sont passionnées par la vie ; affamées de musique ; de danse et de toutes sortes de choses. Et puis il y a Le cri des oiseaux fous, il est écrit totalement sur la dictature ; exclusivement sur la dictature : le départ de mon père comme exilé, la mort de mon ami Gasner Raymond qui m’a fait quitter le pays…

Dans ces livres, c’est l’histoire d’une époque, d’un individu qui arrive dans une nouvelle ville et qui doit vivre seul avec un ami. Cette personne  rêve beaucoup plus sa vie, qu’elle ne la vit en réalité. J’ai l’impression parfois qu’elles ne sont pas toutes vraies, et c’est la solitude qui crée cette chose-là. Comme je viens d’un pays de dictature et que je suis noir, donc il est très difficile de sortir de cette image-là, mais en réalité, j’ai à peine écrit cinq livres sur vingt-cinq qui touchent ce sujet, ce sentiment. Ce n’est pas parce que je veux faire de l’autofiction, que je suis un écrivain de ce genre-là (engagé). Dans mes romans, j’utilise le “Je”, c’est un “Je” collectif, en fait, ça ne comprend pas uniquement ma personne. Par exemple, quand un ami me raconte une histoire, je la narre (histoire) dans le livre et puis je la mets au “Je”, donc je vole, je pille les vies, mais c’est pour les restituer quand le lecteur va lire. Et quand il lit, le lecteur a l’impression d’avoir déjà vécu cette histoire. C’est vrai qu’il l’a déjà vécu, parce que j’ai pris des vies et des émotions de beaucoup de personnes qui m’entourent, et ça finit par toucher un grand ensemble, parce que nous sommes des prototypes quelque part.
Il y a des figures, mais il n’y en a pas beaucoup. Il y a une douzaine de figures que nous rencontrons dans notre vie, et si vous regardez autour de vous, vous risquez de voir la moitié de l’espèce en termes de tempérament, de caractère… C’est un “Je” multiple, un “Je” collectif. D’abord, je ne me « considère » pas du tout, j’ai passé beaucoup de temps sans savoir si j’étais « vivant ». Pendant très longtemps, je n’étais pas au courant de moi-même. C’est à l’âge de 13 ans, que j’ai su que j’étais vivant. Comme j’étais très silencieux, les gens ne faisaient pas attention à moi, et moi j’écoutais tout le monde, a cet effet, je pensais que j’étais un gros appareil qui absorbe les émotions et les sons. Alors,  je ne me suis pas considéré,  et je pense que ça me reste un peu : je suis absorbé par les autres, et je ne peux pas savoir si je suis un écrivain engagé ou pas, et je l’ai dit d’ailleurs dans le livre  Je suis un écrivain japonais qui donne un aperçu sur la période où je disais que je ne me « considérais » pas. Dans ce livre j’ai écrit : “Je viens du pays de mon lecteur.” Quand un Japonais me lit, je deviens un écrivain japonais, et quand un Algérien me lit, je deviens un écrivain algérien. Pour que les lecteurs se retrouvent en moi et qu’ils puissent continuer la lecture : pour lire un livre de 300 pages d’une personne qu’on ne connaît pas, il faut qu’il y ait une participation active. Cette participation vient du fait que le lecteur trouve des éléments de sa propre vie, et je trouve que dans ce cas-là, il contribue à la même mesure que moi à l’écriture de ce livre. On peut dire qu’il l’écrit oralement, parce qu’il contribue et il est plus généreux, car j’écris des choses que je connais un peu. Alors que lui, il lit des choses dont il ne sait même pas d’où elles viennent, et au moment où il commence à lire, il ne sait même pas dans quelle destination il va. Quelle merveilleuse confiance ! Je pense que cette confiance mérite qu’il partage la signature du livre avec moi.

Pensez-vous avoir contribué à l’émergence de l’“écriture migrante” au Canada ?
Je suis un lecteur, d’ailleurs, je parle beaucoup des écrivains américains, et c’est tout ce que je voudrais faire, c’est faire connaître des écrivains. Je dis souvent aux gens : “Au lieu d’écrire un mauvais livre, il faut en lire un bon. Et faites au moins connaître un écrivain dans votre vie.” Les histoires de littérature francophone, anglophone me passe par-dessus la tête, c’est l’émotion qui peut séparer une langue qui contient une culture bien sûr, un lieu, des visages, mais tout cela n’a de sens que si une émotion surgit. Et cette émotion-là, c’est le sentiment universel, elle est loin de tout folklore, elle est hors de tout lieu d’origine. Elle n’arrive pas souvent, et quand elle arrive, elle est toute simple, elle n’est pas trafiquée, elle est là et elle n’appartient plus à personne, et même plus à celui qui l’a créée. Ce qui est beau n’appartient à personne, il appartient à l’espèce. On devrait même au fil des années effacer les noms des auteurs, et laisser le livre lui-même.

Depuis 2013, vous faites partie de l'Académie française, comment avez-vous vécu cette annonce ?
C’était un moment extrêmement important pour ma mère qui ne s’intéressait pas du tout à mon truc d’écrivain. J’étais à Haïti le jour de la nouvelle et j’ai eu l’impression que c’était une nouvelle haïtienne et que ce n’était pas un écrivain haïtien à l’étranger qui était reçu à l’Académie française. Je voulais que ce soit un écrivain Haïtien, car c’est dans ce pays que j’ai appris à écrire, à penser, à lire, et c’est là où j’ai lu le plus possible, et j’ai voulu restituer tout cela à mes professeurs de classes primaires qui m’ont appris les lettres de l’alphabet, sans les lettres de l’alphabet, il n’y a plus rien ! J’ai voulu qu’ils me voient à la télé haïtienne et qu’ils s’identifient (professeurs, voisins) à cette nouvelle, et tous ceux qui m’ont tendu la main, qu’ils sachent que cette annonce fait partie d’eux  et qu’ils ont contribué à cela. J’aime beaucoup le Québec, mais je trouve la situation d’Haïti dramatique à cause du tremblement de terre, et je pense que ce pays méritait une bonne nouvelle. Pour moi c’était essentiellement important. Ce jour là,  ma mère pour la première fois, m’a fait un compliment et m’a dit : “Grosse affaire.” Elle était très fière de moi et j’étais très fier d’elle. Elle est à l’origine de cette histoire, elle remonte à l’antiquité, à mon enfance (rires).

Entretien réalisé par : Hana Menasria

 


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