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Culture / Culture

Salim Dada, Expert national et point focal de l’Unesco en Algérie

La culture dans tous ses états

© D.R

Expert national et point focal de l’Unesco en Algérie pour la Convention 2005, Salim Dada a déposé, au nom du ministère de la Culture et des Arts, le 1er Rapport périodique de l’Algérie sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. 

Liberté : Vous avez rédigé le 1er Rapport périodique de l’Algérie sur la mise en œuvre de la Convention 2005 sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. Pouvez-vous nous éclairer sur ce travail ? 
Salim Dada :
L’article 9 de la Convention 2005 stipule que les parties l’ayant ratifié fournissent tous les quatre ans, dans leurs rapports à l’Unesco, l’information appropriée sur les mesures prises en vue de protéger et de promouvoir la diversité́ des expressions culturelles sur leur territoire et au niveau international.

Cela entre dans le cadre de la transparence et de l’échange d’informations et d’expériences entre les parties. Par ailleurs, la plateforme de l’Unesco offre un fonds inépuisable de données et d’idées inspirantes sur l’état et les systèmes de gouvernance de la culture dans le monde (149 pays et organismes), en plus des 166 rapports périodiques statuaires soumis depuis 2012. L’Algérie ayant ratifié la Convention en février 2015, il était alors temps de faire un état des lieux et un premier bilan sur sa mise en œuvre sur la période écoulée. 

C’est ainsi que j’étais désigné en septembre 2019 comme point focal de l’Unesco en Algérie pour la Convention 2005 et chargé de la coordination et de la préparation de l’élaboration de ce rapport. Dès lors, un planning serré et une méthodologie stricte ont été adoptés en concertation avec les chargés de la Convention aux sièges de l’Unesco de Paris et du Maghreb, ainsi que l’experte internationale allemande, Christine M. Merkel, qui nous a accompagnés dans ce projet. Plusieurs instances et personnes physiques ont été impliquées dans cette opération : le ministère de la Culture, l’Unesco, l’Agence suédoise internationale pour le développement de la coopération, le Conseil national des arts et des lettres que je présidais à l’époque et le Centre national de recherches préhistoriques, anthropologiques et historiques. 

On a créé également une équipe nationale consultative composée d’une trentaine de personnes représentant des établissements sous tutelle, des organisations de la société civile, des professionnels de la culture et différents ministères en lien avec la culture (Travail, Tourisme, Éducation, Enseignement supérieur, Finances, Jeunesse et Sport, Solidarité). Par la suite, j’ai constitué avec des cadres supérieurs du ministère de la Culture un comité restreint de rédaction composé de huit personnes ressources.

Quatorze mois de labeur ont été nécessaires afin qu’on puisse faire le tour de la question, identifier le contenu de ce rapport, gérer la collecte des données et, somme toute, rédiger et soumettre ce 1er Rapport de l’Algérie sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles.  Dans sa structure, le rapport comprend six grands axes à travers lesquels a été observée la mise en œuvre de la Convention 2005 en Algérie sur la période 2015-2020 : les systèmes de gouvernance de la culture ; la mobilité des artistes et les échanges des biens et services culturels ; la culture dans le développement durable ; l’égalité de genre et la liberté artistique ; les initiatives des organisations de la société civile ; et, enfin, un événement transversal et émergent qui est celui de “Constantine 2015”.

Comme tout premier rapport statuaire, une contextualisation a été nécessaire ; je réserve donc une introduction et un aperçu historique sur les politiques culturelles en Algérie entre 2000 et 2020, comme je conclus ce rapport par un chapitre consacré à la discussion des résultats, tout en proposant une série de recommandations et de défis pour les prochaines étapes.

Suite à la rédaction de ce rapport, quel bilan faites-vous concernant le secteur culturel ?
À la lecture de ce rapport, on peut constater l’existence de nombreux indicateurs positifs sur les plans législatif, structurel ou de l’action civile, sur la capacité de l’Algérie à acheminer vers une nouvelle gouvernance de la culture, celle de l’innovation et de la créativité dans une approche sociétale, économique et moderne, dont les fruits peuvent être très prometteurs. Certains de ces indicateurs trouvent un écho dans le programme électoral du président Tebboune, où il a abordé la culture dans une stratégie de renouveau économique basée sur la diversification de la croissance et l’économie de la connaissance.Cependant, entre potentiel et réalité, entre capacité réelle et réalisation, on observe de nombreux écarts malgré les efforts.

Plusieurs problèmes subsistent et des questions requérantes demeurent suspendues, à l’instar du soutien de l’État à la culture, de la qualité de la formation artistique, de la reconnaissance du statut et des métiers des artistes et des acteurs culturels, de la libération des initiatives culturelles et artistiques, des retombées financières et socioéconomiques de la culture, du rôle de la société civile et des indépendants, de la régie des espaces culturels… Toutes ces questions et tant d’autres constituent aujourd’hui un challenge pour “l’Algérie nouvelle”.

Le 11 novembre, vous avez déposé ce rapport au nom du ministère de la Culture et des Arts sur la plateforme de l’Unesco. Quelle est la prochaine étape ? 
Examinant la politique culturelle algérienne, le tableau n’est ni totalement noir ni totalement rose. Le rapport démontre des acquis très significatifs ainsi que des initiatives libres pertinentes qui vont dans le sens de la protection et de la promotion de la diversité des expressions culturelles. Seulement, changer de paradigme et optimiser tous nos moyens nécessitent une stratégie consciente et une action responsable qui observe les principes de la Convention 2005 qui est une charte culturelle internationale qui s’inscrit dans le présent et le futur, contrairement aux autres conventions culturelles qui sont en général de portée patrimoniale ou anthropologique ou archéologiques, et dont l’Algérie est partie prenante et active depuis l’indépendance.

La Convention 2005 propose une gouvernance de la culture adaptée au contexte de l’environnement numérique, des médias émergents et des industries créatives, comme elle met en avant le créateur et producteur culturel quel que soit son mode d’expression ou son style artistique. Concernant le rapport, on arrive à la toute dernière étape, celle de son édition publique. J’estime que le lecteur algérien, qu’il soit professionnel de la culture ou simple mélomane ou amateur, a le droit de lire ce rapport et d’accéder aux maintes informations et données utiles et ajournées, jamais rassemblées auparavant en un seul document. Là, je suis en train de le reprendre, en le reformulant et le restructurant, de manière à ce qu’il soit présentable et accessible à tout le monde. Je souhaite éditer cette nouvelle version incessamment et avec le ministère.

Quand vous occupiez le poste de secrétaire d’État chargé de la production culturelle (janvier-juin 2020), vous aviez lancé des ateliers sur le statut de l’artiste ainsi que d’autres projets. Qu’en est-il aujourd’hui de ces initiatives ? 
Effectivement, les questions liées à la condition professionnelle de l’artiste et à ses relations de travail faisaient partie des axes majeurs du plan de charge du secrétariat d’État de la production culturelle. Les trois éditions algériennes du mouvement culturel mondial “Résili-Art”, consultations multipartites internationales sur la situation de l’artiste face aux crises, que j’ai organisées en partenariat avec l’Unesco les 4, 16 et 30 mai 2020 (les premières dans le monde arabe) sont un exemple de cette implication.

Il serait opportun ici d’annoncer que le 10 octobre dernier le Journal officiel n° 61 est venu modifier et compléter le décret exécutif n° 11-209 portant création, organisation et fonctionnement du Conseil national des arts et des lettres. C’est une révision qu’on avait lancée l’an dernier afin de régulariser la situation juridique des 10 916 “cartes d’artiste” délivrées depuis 2014 et qui manquaient jusqu’alors d’ancrage juridique. Le nouveau décret exécutif n° 20-287 régularise cette situation et définit l’instance en charge, les conditions d’octroi et la durée de validité de cette carte qui reste, faut-il le rappeler, le seul document officiel permettant à l’État de recenser les artistes et de créer un fichier national, comme elle est la seule carte, avec celle de l’Onda, qui confère à l’artiste le droit de s’immatriculer à la Cnas, de cotiser pour sa retraire et d’avoir la carte Chifa. C’est toujours réconfortant de voir les choses aboutir.

Pour les autres projets qu’on n’a pas pu achever, tels que le baccalauréat artistique, l’ébauche du texte de loi sur la situation de l’artiste, les festivals culturels, le projet de l’entrepreneuriat culturel, tous ceux-là ont été transmis au ministre de la Culture et des Arts lors des passations de consignes.

La culture a été lourdement impactée par la crise sanitaire. Selon vous, en tant que musicien compositeur et expert culturel, de quelle manière l’État pourrait-il apporter son aide pour sortir les concernés (artistes, éditeurs, producteurs…) de ce marasme ? 
Absolument, je me sens doublement affecté par la situation actuelle de la culture. Durant la crise de coronavirus, la situation sociale déjà précaire des artistes et des professionnels de la culture s’est aggravée à cause de l’absence de revenus et du manque à gagner de leurs activités. La non-régularisation d’une grande frange de ces acteurs culturels a amplifié la difficulté de leur prise en charge. L’arrêt des festivités et le gel qui a affecté le marché du livre et de l’art en général n’ont fait que trop de dégâts. Le domaine culturel en Algérie se retrouve fragilisé comme jamais auparavant. Paradoxalement, ces préoccupations conjoncturelles ne sont pas exclusivement conjoncturelles.

Les défaillances sont ancrées dans le système lui-même. Entre, d’un côté, une politique protectionniste et d’assistanat et, d’un autre côté, une non-régularisation du statut de l’artiste, de son métier et de ses relations de travail, le chancre est béant. Dans l’urgence et en attendant les textes de loi, la tutelle devrait penser à des mesures exceptionnelles dans ce contexte exceptionnel. Assister financièrement les artistes s’avère un leurre et une demande constamment renouvelée et jamais satisfaisante. Ces mesures devraient permettre aux artistes de continuer d’exercer leur métier, de maintenir leur niveau de performance et de produire du contenu culturel.

C’est là où l’État pourrait être d’un grand secours : en passant des commandes, en organisant des concours, en appelant à des projets créatifs, en achetant des livres et des œuvres d’art, afin de sauver ce qui reste du marché culturel et des professionnels encore productifs. Cela permettra de faire des acquisitions pour nos musées, nos administrations et nos bibliothèques, d’embellir nos rues et nos villes, ainsi que d’alimenter nos espaces médias de nouveaux contenus audiovisuels, tout en préservant la dignité de l’artiste et son image dans la société. C’est un exemple parmi d’autres mesures qui permettent de joindre l’utile à l’agréable en ces temps de crise.

Entretien réalisé par : Hana MENASRIA

 

 


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