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Culture / Culture

Mohamed Abdellah, écrivain, à “Liberté”

“La fascination pour le passé a créé un immobilisme complet”

© D.R.

Rencontré au dernier Sila, où il dédicaçait son dernier ouvrage Aux portes de Cirta (éditions Casbah), l’écrivain de 21 ans revient dans cet entretien sur l’écriture de ce dernier roman, des rois Syphax et Massinissa qui sont au cœur de l’ouvrage, et de notre rapport à l’histoire en Algérie, élément redondant de sa bibliographie. 

Votre dernier livre Aux portes de Cirta est votre troisième roman. Pouvez-vous nous en dire davantage ? 
Mohamed Abdellah : Mon dernier roman est un roman historique qui parle de la Numidie antique à l’époque où Cirta en était la capitale. Mais ce n’est pas un roman uniquement sur Cirta. Il est plus précisément axé sur la période de la rivalité entre Syphax et Massinissa et le règne de ce dernier. Ce que j’ai voulu montrer, c’était la manière avec laquelle les éléments fictifs peuvent se mélanger avec des éléments historiques. Il y a des batailles historiques dont je parle, mais il y a aussi des éléments que j’ai totalement inventés. Par exemple quand Massinissa est exilé hors de Numidie, on ne sait rien de ce qu’il fait historiquement. 
Moi j’imagine qu’il y a des péripéties avec le fils de son meilleur ami ou des rivalités entre ses deux lieutenants. Je voulais rendre peut-être l’accès à l’histoire plus facile de cette manière-là. Je n’ai pas la prétention de faire un ouvrage d’histoire. Je ne suis pas académicien ou historien, je suis juste dans une démarche de partager une passion et une sympathie profonde que j’ai pour le personnage de Massinissa et une passion pour l’histoire en général, celle de l’Algérie en particulier. 

Justement, l’histoire de l’Algérie revient souvent dans vos romans. D’où vient ce rapport particulier ? 
Mes précédents ouvrages avaient des titres de romans historiques, mais ce n’en étaient pas. Parce que j’étais focalisé essentiellement sur des personnages anonymes qui vivaient dans une période historique, dans des contextes donnés. Là c’est un roman historique qui s’assume, avec de grands personnages qui ont façonné l’histoire. J’ai un rapport particulier avec l’histoire, c’est une passion personnelle. Je pense que c’est aussi une manière pour un peuple de garder un lien avec le passé, sans tomber dans la paralysie. 
Il y a une double attitude par rapport à l’histoire : d’un côté il y a un passéisme total, une fascination pour le passé qui amène à un immobilisme complet, et ça c’est négatif. Mais il y a une autre attitude qui est l’instantéisme absolu, le fait de ne s’intéresser qu’à ce qui se passe en ce moment sans aucun point de référence au passé. Pour moi aussi c’est négatif, parce qu’on oublie tout lien de continuité et on se prive d’un monde très riche. 

De votre point de vue d’écrivain, ce rapport existe-t-il en Algérie, cette sacralisation du passé, notamment dans la sphère politique ? 
Je pense qu’il y a une crispation autour de l’histoire, parce qu’elle a parfois été instrumentalisée et on en a fait un outil politique. Je pense que ce n’est pas une approche saine. Parce que ça crée des divisons, et des parties de la société se trouvent exclues de l’histoire. Dire que l’histoire de la Numidie ne concernerait qu’une partie de la population qui la revendiquerait de manière plus active, c’est courir le risque d’avoir une société morcelée et fragmentée. 

N’est-ce pas ce qui a fini par arriver dans une certaine mesure ? 
Je pense que ça dépend, parce que le rapport à l’histoire c’est le rapport à la société en général. La société algérienne, notamment au cours des derniers mois, a montré qu’elle était encore capable de concevoir son destin comme étant un destin commun. 
Maintenant il faudrait qu’elle soit aussi capable de concevoir son histoire comme étant une histoire commune. Je pense que c’est assez le cas pour l’histoire contemporaine. La résistance à la colonisation, la guerre de Libération nationale, ces évènements-là sont véritablement inscrits dans la mémoire collective. Il s’agit maintenant d’étendre cela à toute l’histoire de l’Algérie et aller au fond des choses. Ce qui est intéressant, c’est que le royaume de Numidie, sous Syphax puis Massinissa, est pratiquement identique aux frontières algériennes actuelles. Et ça montre que c’est une histoire commune. On me demande souvent si je suis Constantinois puisque j’ai écrit Aux portes de Cirta, mais je suis de Tlemcen. 
Cela ne m’empêche pas d’écrire un roman qui parle de l’époque où Cirta était la capitale de la Numidie. C’est pour moi quelque chose de commun et de fédérateur, ça ne doit pas être vu comme quelque chose d’exclusif ou qui diviserait les Algériens, c’est un patrimoine qui peut nous unir. 

Était-ce difficile d’écrire ce livre pour lequel vous vous êtes référé à beaucoup d’ouvrages et qui traite d’une période importante de l’histoire de l’Algérie ? 
En fait, pour arriver à écrire autant de livres, j’ai plusieurs chantiers littéraires ouverts en même temps. En fonction de mon inspiration, j’avance dans l’un ou l’autre de ces chantiers. Ce roman m’a pris deux ans et demi en tout. Un an, un an et demi sur la recherche, et la même chose environ sur l’écriture à proprement parler. C’est quelque chose d’assez difficile, parce que sur les précédents romans Souvenez-vous de nos sœurs de la Soummam et Entre l’Algérie et la France il n’y a qu’une seule page, c’étaient les années 1960, 1970, 1980. Il y a beaucoup d’archives, des vidéos, des enregistrements radio, et encore de gens qui ont connu cette période-là, qui sont vivants et qu’on peut interroger. 
Pour la Numidie antique, il est plus difficile de trouver des sources directes. Je me suis référé à des ouvrages académiques, comme ceux de Gabriel Combs, des ouvrages qui reprenaient des colloques qui s’étaient tenus sur Massinissa et Syphax. J’ai trouvé que c’était un matériau très intéressant, parce que ça me permettait de ne pas écrire de bêtises historiques. Même si j’écris un roman, je ne veux pas induire le lecteur en erreur, même si je m’autorise des libertés d’interprétation. Et je pense aussi que c’est la liberté d’écriture. Voltaire par exemple dans sa pièce à propos de Sophonisbe a fait se suicider Massinissa parce que ça servait l’intrigue, malgré le fait que Massinissa a régné pendant près d’un demi-siècle après ces évènements. Donc Voltaire se permet de disposer d’un demi-siècle comme ça. J’ai essayé de respecter davantage l’histoire, tout en m’autorisant une certaine liberté. 

Avec un peu de recul sur vos deux premiers romans, dont l’un (Entre l’Algérie et la France il n’y a qu’une seule page), publié quand vous aviez 18 ans, que pouvez-vous dire sur vos débuts littéraires ? 
J’ai eu des retours assez positifs encore davantage sur le deuxième, parce que le premier était peut-être un roman pas assez mûr. J’étais encore à trouver des personnages comme ça, dont l’histoire m’était intéressante, à l’intégrer dans le roman tant bien que mal. Dans Souvenez-vous de nos sœurs de la Soummam et Aux portes de Cirta, je réfléchissais tout à l’avance, j’essayais de faire des plans pour structurer mon roman et ça a mieux marché d’un point de vue narratif. Mon écriture a connu une certaine évolution, j’ai un penchant pour un style que j’essaye de rendre limpide et facile d’accès. Je ne cherche pas à faire des expérimentations stylistiques très poussées, même si j’en ai fait quelques-unes dans un chapitre de mon dernier roman, et qui m’ont beaucoup plu, je verrais si ça plaira aux lecteurs. Je ne sais pas si je suis le mieux placé pour parler de mon propre style d’écriture, peut-être qu’un regard externe est nécessaire pour jauger cela. J’ai plus de facilité peut-être que sur les romans précédents. Sur celui-là, les difficultés étaient vraiment d’essayer de créer un univers mental différent. Un monde complètement différent qu’il fallait repenser, c’est là que résidait la difficulté, mais dans le style en lui-même, j’ai ressenti une certaine facilité à avancer. 

Avez-vous déjà une idée de ce que sera votre prochain roman ? 
Actuellement, mon chantier le plus avancé est la suite de Aux portes de Cirta, qui parlera du parcours de Jugurtha. 

Ce sera une série consacrée aux rois numides ? 
Pas nécessairement. Par exemple, dans celui-là, Syphax est présent aux côtés de Massinissa, il y a donc deux rois très importants. Je ne pense pas créer une sorte de série, mais je compte créer un petit univers des rois numides qui m’interpellent le plus.
 

Propos recueillis par : Yasmine Azzouz 


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