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Culture / Culture

Boussad Boucenna, auteur et sociologue

“La ghettoïsation entrave la réussite des jeunes”

© D. R.

L’immigration et les jeunes de banlieue sont l’objet de nombreux débats aujourd’hui en France. Le gouvernement a présenté un projet de loi sur le “séparatisme”, qui vise à contrôler les cultes, les associations ou encore les établissements scolaires. Le sociologue et auteur Boussad Boucenna, qui a consacré un ouvrage aux jeunes des banlieues, revient dans cet entretien sur les causes de leur stigmatisation.

Liberté : De la délinquance au “séparatisme”, un projet de loi qui fait débat en France. Pourquoi les banlieues sont-elles accusées de tous les maux ?

Boussad Boucenna : La mixité sociale et culturelle existait dans les années 1970 lors de la construction des HLM. Toutes les catégories socioprofessionnelles étaient représentées. Le tissu associatif permettait les échanges interculturels, il existait une solidarité dans les quartiers. Cependant, à partir des années 1980, les catégories intermédiaires ont eu accès à la propriété, avec la montée du chômage, les HLM se sont de plus en plus ghettoïsés. 

Une régression, en somme...
Les questions liées à l’immigration et aux banlieues ont toujours été considérées comme la source de tous les problèmes, pour masquer  l’échec de la politique d’immigration et de la politique de la ville. Par ailleurs, plutôt que de mettre en lumière des exemples de réussite, on préfère stigmatiser les banlieues alors qu’elles sont le terreau de belles trajectoires.

Depuis 2016, avec votre ouvrage Ces enfants d’immigrés qui réussissent (L’Harmattan), vous prenez le contrepied des études et des débats médiatiques centrés sur l’échec…
La jeunesse des banlieues n’est pas livrée à la fatalité de l’échec et à la reproduction sociale des parents. L’ascension sociale existe mais reste semée d’embûches qui sont surmontables grâce à la mobilisation des parents et les caractéristiques individuelles de cette jeunesse proche de la résilience. Plutôt que de se victimiser, certains jeunes des quartiers populaires développent une énergie inébranlable permettant de contourner la reproduction sociale. 

Les jeunes déploient des stratégies axées sur l’excellence. Voyez l’exemple d’El Mouhoub Mouhoud, docteur en économie, originaire d’Algérie, récemment nommé président de l’Université de Paris Dauphine. Ces jeunes motivés ont besoin d’ambition et de confiance en soi. C’est possible si on porte le focus sur ces nombreux exemples de réussite axés sur l’excellence et le travail. 

Il est temps d’arrêter de stigmatiser ces jeunes…
Comment se construire une estime de soi lorsque l’on vous montre sans cesse du doigt ? Oui, arrêtons la stigmatisation par l’origine culturelle, géographique (le quartier) ou la religion et véhiculons un message positif. Il faut effectivement contrecarrer les études et les débats médiatiques centrés sur l’échec, la délinquance, la pratique d’un islam radical ou le repli communautaire.

Les volontés et les efforts individuels de réussite sont-ils suffisants ? 
La ghettoïsation des quartiers reste une entrave à la réussite. Le manque de mixité sociale et culturelle est problématique. Le rôle des parents reste parfois difficile à tenir face à un environnement qui interfère sur la construction d’un individu. 

Comment changer de modèle ? 
Tous les acteurs doivent s’articuler autour d’une même finalité. La famille, l’éducation nationale, la politique de la ville et les associations sportives et culturelles doivent se mobiliser ensemble sur un modèle pluridisciplinaire. Au-delà des saupoudrages comme la rénovation de certains quartiers, l’investissement doit se porter sur l’humain.

Les associations doivent permettre aux jeunes de s’ouvrir et de découvrir. Ce processus est favorable à l’émergence des vocations et à la construction sociale d’un individu. Lorsque les politiques publiques laissent du terrain, d’autres entités peuvent se servir du désespoir pour le combler. Les questions liées à l’immigration se poseront toujours.

Un dernier mot...
De nombreux citoyens des quartiers populaires ne se reconnaissent pas dans le discours médiatique et politique, notamment en ce qui concerne leur conception de la religion et de la laïcité. N’oublions pas qu’une partie des jeunes ont la richesse de disposer d’une double culture et qu’il n’est pas impossible de composer avec, bien au contraire. Leur réussite au quotidien le confirme.
 

Propos recueillis à Paris par : ALI BEDRICI


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