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Culture / Culture

Lamis Saïdi, romancière et traductrice, à “Liberté”

“La poésie d’Anna Gréki répond à notre actualité”

© D. R.

Parue dernièrement aux éditions Terrasses, “Anna Gréki, juste au-dessus du silence” est la traduction  en langue arabe de vingt poèmes de la militante anticolonialiste, réunis sous la plume de Lamis Saïdi,  qui préserve ainsi un patrimoine littéraire souvent méconnu.

Liberté : Vous venez de publier un recueil de poèmes traduits en arabe d’Anna Gréki intitulé Anna Gréki, juste au-dessus du silence (éditions Terrasses). Comment avez-vous entrepris cette initiative ?
Lamis Saïdi : Je  traduis  depuis  quelques années,  je  m’intéresse  à  la traduction littéraire et plus précisément poétique. J’ai commencé par traduire des poètes anglais, français. Mais à un moment, je voulais aussi traduire des Algériens. En 2016, j’animais un espace culturel dédié à la poésie, à la Bibliothèque nationale. Il était important pour nous de présenter des poètes algériens dans les trois langues, mais surtout des poètes disparus, présenter leurs textes, casser cette rupture générationnelle et faire revivre des textes importants. 

On a commencé à chercher dans ce sens-là, à commencer par Djamel Amrani, qui était déjà traduit. Ensuite, par hasard j’ai découvert le recueil Algérie, capitale Alger de Gréki dans la bibliothèque de mon père. C’était un recueil bilingue, publié en 1963 en Tunisie pour des questions techniques parce qu’il n’y avait pas d’imprimeries. Algérie, capitale Alger a été préfacé par Mostefa Lacheraf et traduit par Tahar Cheriaa, fondateur des Journées cinématographiques de Carthage.

Il était parfaitement bilingue, il avait fait cette traduction par sympathie et amitié pour l’Algérie. C’était une étape importante, mais je n’ai pas beaucoup aimé. Cheriaa lui-même n’était pas très convaincu de cette traduction, il était conscient du décalage esthétique entre Anna Gréki et sa traduction. Son arabe était assez dépassé, donc quand il a traduit Gréki dont la poésie était assez moderniste, ça ne collait pas. Mais ce qui est intéressant est que lui en était parfaitement conscient. 

L’avait-il fait dans une sorte d’urgence compte tenu du contexte socio-historique de l’époque ? 
Je crois que ça a dû se faire dans l’urgence effectivement. Mais surtout dans le manque de moyens stylistiques et esthétiques. Même s’il le voulait il ne pouvait pas, parce qu’il n’en avait pas les moyens. Au Maghreb, on était assez isolés de ce qui se faisait au Moyen-Orient en termes d’évolution esthétique et poétique. Leur poésie ne contenait pas de rimes, lui dans sa traduction il les a sur-rythmés en utilisant un jargon et un vocabulaire très anciens.

C’est ce qui a motivé ma traduction, parce que certains me disaient : mais Algérie, capitale Alger a déjà été traduit. Oui mais ça a été mal traduit. Ce qui m’a aussi motivée, c’était la beauté des textes, j’aimerais que les nouvelles générations aient accès à sa poésie en français et en arabe, mais qu’elle fasse partie de leurs références littéraires. 

Comment s’est faite la traduction de la poésie de Gréki du français à l’arabe, et la transcription de la charge émotionnelle et langagière présente dans ses textes ? 
Je traduis ce que j’aime. Aimer un texte, c’est adhérer à son approche esthétique, même si ce n’est pas la mienne. Quand je vois qu’un texte dont les  choix  esthétiques  peuvent  correspondre  aux miens,  j’adhère naturellement.  C’est ce qui s’est passé avec ceux de Gréki, et j’ai vu qu’ils pouvaient facilement passer à l’arabe. Après, ce n’était pas facile, parce qu’elle a des tournures assez complexes. 

C’était surtout le cas pour Temps forts, parce qu’elle se cachait derrière des couches et des couches de métaphores. Le rythme en lui-même était aussi compliqué, Algérie, capitale Alger était optimiste, accessible, gai, mais dans Temps forts, on sent le malaise intérieur, elle l’a parfaitement traduit en rythme et en métaphores.  Ce n’était pas forcément facile, mais je voulais le faire parce que ce sont des textes représentatifs de son parcours humain. 

On voit comment elle a évolué ; elle était emballée par la révolution, puis déçue, puis complètement déprimée. Mais le génie d’Anna Gréki est sa capacité à garder une distance entre l’émotion et la création artistique. Même en écrivant sur un grand moment de désillusion, elle a su garder sa lucidité pour écrire quelque chose de beau qui exprime parfaitement son monde intérieur. 

Ni Anna Gréki et encore moins sa poésie ne sont connues en Algérie, pourquoi selon vous ?
C’est une grande question. On ne connaît pas Anna Gréki, ni Jean Sénac, Youcef Sebti, Rabah Belamri, Djaout… On ne les connaît pas, parce que leurs œuvres ne sont pas disponibles dans les librairies algériennes ni dans les bibliothèques universitaires. C’est-à-dire l’œuvre en elle-même n’est pas disponible. Pourquoi ? C’est une longue histoire !  Parfois c’est juste pour des questions d’édition ou de réédition. Ils ont édité un livre ou deux dans un contexte assez complexe, puis plus personne n’a entrepris de rééditer. 

Il y a aussi le problème des ayants droit, parfois les chercher et avoir leur permission n’est pas évident. Et je pense qu’il devrait y avoir une décision politique pour récupérer ce patrimoine, le rééditer et le rendre accessible, du moins dans les librairies. À mon niveau, la recherche de chaque livre était une aventure. J’ai découvert Algérie capitale Alger comme je l’ai dit plus haut par hasard. 

Le deuxième recueil Temps forts, qui a été édité après sa mort en France aux éditions Présence africaine. Il fallait que je me rende en France, que je contacte ces éditions qui ont pu retrouver un exemplaire de Temps forts. Je ne sais pas si c’est fait exprès, mais on n’évoque pas ces gens-là. Peut-être parce que la poésie n’est plus “à la mode” ou populaire. Mais je dirais qu’ils sont complètement absents du paysage littéraire algérien.

Même les poètes de la nouvelle génération ne les connaissent pas. C’est pour ça aussi que j’ai publié en version bilingue afin que la version originale soit aussi accessible. C’est presque des textes inédits, parce qu’ils n’ont plus été réédités depuis les années 1960. Cette démarche s’inscrit aussi dans la récupération de textes originaux et la mise à la disposition du lectorat algérien de leur traduction en arabe. 

On pointe souvent du doigt le lectorat qui se désintéresse du livre et de la poésie notamment. Mais à la lumière de ce que vous venez de dire, la politique d’édition semble avoir participé à marginaliser ces poètes jusqu’à les effacer de la tradition littéraire algérienne…
Oui, parce qu’on n’a pas cette culture de récupération du patrimoine. Dès que quelque chose devient dépassé, on ne fait aucun effort pour le sauvegarder. Dans d’autres pays, Nietzsche, Voltaire, Camus ou Rimbaud ne sont jamais démodés. Chez nous, si on en parle une fois, on a tendance à ne plus revenir dessus.

Pourtant, ce patrimoine est toujours d’actualité, préserver la poésie de Gréki nous donnerait des réponses par rapport à notre réalité politique et ce qui se passe depuis le 22 février. Anna Gréki répond parfaitement à la question : comment écrire au temps de la révolution. Et elle, c’est vraiment la militante qui a fait de la prison et milité pour l’indépendance de l’Algérie. 

Qu’en est-il de l’héritage de Gréki en France ? 
En France, on ne voudrait pas qu’elle soit connue. Elle ne pouvait pas vivre en France en tant que militante FLN. Aujourd’hui, dans les réseaux officiels, ce n’est pas intéressant de parler d’elle parce qu’on va parler de la question épineuse de la colonisation et celle de l’engagement.

Ni les communistes ni le mouvement anticolonialiste ne sont intéressants. Elle ne correspond de ce fait à aucune tendance littéraire actuelle. Par contre, elle correspond à notre histoire actuelle, je voudrais que les gens la connaissent parce qu’elle s’adresse parfaitement à notre actualité aujourd’hui. 
 

Entretien réalisé par : Yasmine Azzouz

 


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