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Culture / Culture

Ben Mohamed, poète et parolier à “Liberté”

“La renaissance culturelle de tamazight a besoin d’une volonté politique”

Le poète Ben Mohamed © D.R

Depuis longtemps, des hommes et des femmes travaillent pour la culture amazighe. Parmi eux, Mohamed Benhamadouche, dit Ben Mohamed, poète, animateur à la radio Chaîne 2, parolier ayant écrit des textes aux grands noms de la chanson kabyle : Matoub Lounès, Nouara… Son texte-culte sera porté par la célèbre chanson d’Idir A Vava Inouva qui a connu un succès mondial. Enfant d’Ath Ouacif qui a grandi à Alger, il vit à Paris depuis 1991 où il continue, toujours discret, de nourrir de ses œuvres la culture amazighe, en véritable “ciseleur du verbe, de ces paroles justes et pointilleuses pétries dans le vrai et l’authentique”. Il a bien voulu nous accorder un entretien.

Liberté : La culture amazighe doit beaucoup à des personnes comme vous...
Ben Mohamed : Sans fausse modestie, je ne me sens aucun mérite et s’il devait y en avoir un, je dirai qu’il serait pour mes parents, mon environnement familial et social qui m’ont transmis des valeurs qu’ils ont eux-mêmes héritées et sauvegardées. J’ai essayé de transmettre ce que j’ai reçu en héritage et les acquis de mon expérience. Il y a de l’oralité, de l’écrit et de la réflexion personnelle. Cette dernière me permet de faire le tri nécessaire dans cet ensemble, pour en garder les éléments dynamiques qui peuvent s’adapter aux nouvelles réalités de notre époque. Pour nous, il est vital de sortir de la stagnation en isolant les éléments statiques sur le terrain du folklore.

Comment concevez-vous le passage de l’oralité à l’écrit et le système de transcription ?
Le passage à l’écrit est essentiel et le choix de la transcription relève normalement des seuls producteurs de textes dans cette langue et des spécialistes en linguistique. Le débat est souvent pollué par les idéologies de ceux qui ont pendant longtemps combattu tout éveil identitaire et culturel dans notre pays. Je suis pour l’apprentissage de tous les systèmes de transcription existants. Cela permettra d’exploiter les anciens écrits et d’offrir aux auteurs la possibilité de découvrir les avantages et les inconvénients de chacun des systèmes. Ceci dit, nous sommes arrivés à un moment où il nous faut surtout repenser les idées essentielles relatives à notre langue. Il nous faut d’abord un regard introspectif pour revisiter sereinement notre Histoire et notre Patrimoine matériel et immatériel. C’est en nous connaissant nous-mêmes qu’on peut mieux faire face à notre avenir. Les glorifications mensongères ne sont pas de bonnes assises pour une communauté ou une nation. Ensuite, tenons compte de certaines réalités basiques et universelles. Une langue est faite pour communiquer. Les idées qu’elle véhicule sont plus importantes que le langage sophistiqué dans lequel on chercherait à les exprimer. Aussi, nulle part au monde, il n’existe de langue pure. Toutes les langues s’enrichissent par des emprunts. Enfin, il n’existe pas de langue supérieure à d’autres, mais il existe des communautés ou des sociétés qui, pour des raisons diverses, peuvent avoir à un moment donné, du retard dans les domaines de la création intellectuelle et de la recherche scientifique ou technique. La langue n’est qu’un outil de travail. Et quand il y a retard, il ne peut être celui de l’outil. Il est bien entendu et souvent, le produit des pouvoirs autoritaires, adversaires de la libre pensée, de l’esprit critique et de l’esprit créatif.

Le but est-il atteint ou reste-t-il du chemin pour tamazight ?
Il y a des avancées considérables à partir du moment où le problème identitaire n’est plus un sujet tabou. On ne court aucun risque en parlant notre langue maternelle et en revendiquant notre histoire antérieure au VIIIe siècle.
Cependant, on ne peut dire que le but est atteint, car la renaissance culturelle, en plus de la reconnaissance constitutionnelle, a besoin d’une volonté politique, d’un support intellectuel solide, de sérieux moyens matériels, d’un soutien pédagogique de haut niveau et enfin d’une réelle prise de conscience de tous ses enjeux.
 
Quels sont les dangers qui guetteraient encore tamazight ?
Ils viendraient surtout de nous-mêmes. En premier lieu, on ne peut plus dire que tamazight est la langue maternelle de nos enfants. La majorité des mères parlent en français ou en arabe à leurs petits. Il ne s’agit pas de fermer les portes devant d’autres langues, mais de savoir qu’une particularité de notre langue est qu’elle doit être “tétée” au berceau, car elle comporte des sons qui ne sont plus accessibles à l’âge adulte. Combien de kabyles citadins peuvent-ils prononcer correctement la lettre “k” de “akal” (terre) ou la lettre “g” de “igeni” (le ciel) ? Ces sons et d’autres encore n’existent ni en arabe, ni en français, mais ils existent dans d’autres langues dont l’apprentissage nous est donc facilité. Ensuite, il y a l’enseignement et les outils pédagogiques qui le soutiennent. Par une espèce de paresse intellectuelle, les maîtres de tamazight se contentent de pratiquer les mêmes méthodes d’enseignement qu’en arabe sans tenir compte des spécificités de chaque langue. Il est demandé à l’élève d’apprendre par cœur son cours sans nécessité de comprendre chaque mot de ces leçons bourrées de néologismes. Au bout du parcours, on lui fait détester sa langue au lieu de l’aimer. Enfin, il y a tous ces commerçants de l’amazighité qui s’autoproclament chercheurs, linguistes, historiens... Nous devons un peu plus de sérieux à notre Histoire, notre Culture, notre travail dans tous les domaines.

Vous êtes poète, ce qualificatif vous convient-il ?
Il m’a été attribué surtout par le public car c’est à lui que revient la décision de reconnaître ou non un poète. Je serais fier de savoir que je le mérite, car la poésie peut s’exprimer dans un large domaine de la vie et de la création culturelle.

Vous étiez une référence culturelle incontournable dans les années 70-80, et aujourd’hui encore. Les nouvelles générations ont d’autres repères. Comment faire les jonctions nécessaires ?
Chaque individu a une identité, une personnalité propre, produit de la famille, de l’école et de son environnement social et culturel. Cette chaîne de transmission tend à s’amenuiser et à se standardiser. Le savoir de la famille devient ringard aux yeux des enfants. L’école actuelle formate au lieu de former ; elle entrave l’esprit critique et créatif de l’enfant.
En face, les réseaux sociaux, les médias lourds… deviennent les principales sources du savoir et imposent leur vision du monde. Il faut sortir des discours de mobilisation dans lesquels on demande aux jeunes de nous suivre, pour entrer enfin dans le domaine d’un travail de conscientisation qui doit conduire les jeunes à ne suivre que les seules voies dont il connaissent les issues.

Durant les années 90, vous avez dû quitter l’Algérie.
J’ai quitté l’Algérie en 1991 en raison d’une absurdité: formé dans la comptabilité publique en français, je fus affecté au ministère de l’Éducation à l’époque de la loi dite de “généralisation de la langue nationale”. Comme mes collègues et moi étions formés en français, on nous a affecté un pseudo-bilingue pour traduire en arabe toutes nos correspondances. Situation cocasse et inconfortable, où je recevais une lettre écrite en français, je répondais, puis donnais mon courrier à un traducteur dont j’ignorais tout des propos qu’il allait me faire tenir surtout dans un domaine où la justesse des mots est de première importance. Cette aberration m’a poussé à partir et j’ai commencé à travailler en France. S’agissant de l’ancrage de mon travail artistique, je n’ai eu aucune difficulté à le garder, parce que mentalement, culturellement et affectivement, je n’ai pas quitté l’Algérie et mon village natal. Je suis toujours accompagné du souci d’authenticité mais aussi d’universalité.

Vous êtes resté culturellement très actif.
J’interviens dans le mouvement associatif en Algérie et en France, ainsi qu’avec des contributions ponctuelles au HCA et à quelques-unes des 12 premières sessions du Festival du film amazigh.
J’ai participé à l’élaboration d’un documentaire sur Kamal Hamadi qui a obtenu deux premiers prix aux Festivals du film amazigh de Tizi Ouzou et d’Agadir. Cela m’a permis de comprendre que le chemin parcouru par nos artistes n’a pas été un long fleuve tranquille.
Ensuite, j’ai travaillé sur les dialogues du film de Belkacem Hadjadj sur Fadhma N’Soummeur. Riche expérience car il me fallait adapter notre langue au langage cinématographique, puis dutiliser la langue du XIXe siècle, mais qui devait être comprise aujourd’hui. Enfin, il fallait apprendre le texte kabyle aux deux acteurs principaux, une Française et un Marocain. En plus, il fallait être sur le plateau de tournage pour régler des répliques en fonction des séquences.
J’ai également contribué à des travaux de réflexion dans des revues et ouvrages collectifs ayant pour thème “Traduction, une expérience en langue amazighe de Kabylie” (Expressions maghrébines – Université de Floride), “Prise de conscience identitaire” (Algérie arabe, en finir avec l’imposture - Ed. Koukou – Alger), “Mémoire et identité” (Colloque organisé par le Centre de la mémoire commune pour la démocratie et la paix – Meknes 2016), “Itinéraire d’un enfant de Kabylie” (À l’école en Algérie, des années 1930 à l’indépendance – Ed. Bleu Autour – France). Actuellement, je travaille simultanément sur deux projets de publications que les lecteurs découvriront à l’avenir.

On constate un dynamisme culturel des Algériens à l’étranger. Y trouvent-ils plus de moyens ?
Depuis quelques années, il y a des nouvelles données qui influent sur les politiques culturelles. En France comme en Europe, la crise économique, les attentats terroristes et l’afflux de migrants, ont servi de raisons pour réduire ou supprimer les subventions de soutien des actions sociales et culturelles en faveur des étrangers.
En Algérie, l’argument de la crise économique est également évoqué pour réduire les subventions aux actions culturelles. Il cache cependant une volonté de contrôle avec son lot de tracasseries administratives. De plus, la méfiance dissuade le mécénat et le versement de cotisations régulières aux associations. Pis encore, cette méfiance devient légitime là où règnent cupidité et corruption. Pourtant, ces associations ont leur importance pour compenser les échecs de l’école et le déficit de la transmission des valeurs culturelles.
Heureusement qu’il y a encore des exceptions et personnalités qui essaient de réactiver quelques bonnes volontés démobilisées.


A. B.


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