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Culture / Culture

Nahla Naïli-Bouhired, présidente de l’association Arts et Patrimoine d’Alger

“Le secteur privé doit être associé au plan de sauvegarde de La Casbah”

© D. R.

À l’occasion du 28e anniversaire de l’inscription  de l’ancienne citadelle sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité, Nahla Naïli-Bouhired préconise l’association du secteur privé pour sauver La Casbah.

Liberté : Vous  organisez  du  5  au  11  décembre “Rêvons La Casbah d’Alger”, un événement virtuel qui se propose de repenser l’ancienne citadelle  28  ans  après  son  inscription  au  patrimoine  mondial  de l’Unesco. Pouvez-vous nous en dire plus ? 
Nahla Naïli-Bouhired : En effet, dans le cadre du 28e anniversaire de l’inscription de La Casbah d’Alger sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité de l’Unesco, et grâce à la suggestion de Si Abdelmadjid Boukacem, archéologue et membre rédacteur du dossier de classement national (1991) et international (1992), qui a également travaillé sur le projet du Bastion 23, avant de le diriger, nous avons entrepris, compte tenu de la situation sanitaire, d’organiser un événement en ligne, auquel pourraient participer des professionnels et des experts du patrimoine. 

C’était pour nous l’opportunité de rappeler la nécessité d’une vision stratégique pour La Casbah et plus largement pour le patrimoine algérien. En effet, les enjeux du patrimoine sont, certes, socioculturels, mais également économiques, environnementaux, voire sécuritaires. Ces enjeux permettent d’affirmer également la souveraineté d’une nation. 

Aussi, nous avons souhaité exprimer l’universalité de ce patrimoine et la récurrence de la problématique “Casbah d’Alger” à travers le territoire national et dans le monde arabe, en invitant des intervenants de Annaba, d’Oran, de Dellys, de M’sila, de Mostaganem, mais également de Tunisie, du Maroc, de la Jordanie, du Liban, de France, de Montréal, du Japon, à exposer durant 20 minutes l’un des multiples aspects de la problématique “Patrimoine/Casbah” et la solution proposée, puis de répondre durant 10 minutes aux questions du public sur l’intervention, tout en la contextualisant à La Casbah d’Alger. 

C’est une façon d’inspirer la société civile, les étudiants, les professionnels locaux à ce qui se fait dans nos grandes villes et ailleurs. Cette année difficile, qui n’est, hélas, pas encore achevée, met déjà en perspective les difficultés économiques auxquelles l’Algérie, mais également tous les pays cités devront faire face. Il nous semblait judicieux de rappeler la valeur universelle exceptionnelle de notre patrimoine national qu’est La Casbah d’Alger. 

Les  sites  algériens  inscrits  sur  la  liste  du  patrimoine  mondial de l’Unesco sont dans leur grande majorité dans un état de délabrement avancé, malgré les plans de sauvegarde lancés çà et là. Comment expliquez-vous cet échec ?
Spontanément, ma réponse est dans la dimension participative du projet de sauvegarde du patrimoine. L’État algérien, seul, même avec toute la volonté et les budgets du monde, ne réussira pas cette mission. Le secteur privé doit y être  associé, c’est  indispensable !  La  société  civile  aussi, car  elle  est détentrice d’une partie de notre patrimoine commun, la partie immatérielle, qui constitue notre identité algérienne, plurielle et diverse. Donc, pour répondre à votre question, l’explication la plus logique à cet échec est que l’État a voulu tout gérer tout seul ! Mais pas que ! 

Je reproche également à certains d’avoir saboté son propre patrimoine. Dans le cas de La Casbah d’Alger, je cite l’exemple de ces individus qui cassent des maisons signalées en état de dégradation rouge par les instances publiques – rouge signifie qu’elle est prête à s’effondrer – qui les squattent pour bénéficier plus rapidement d’un logement. Hélas, cela se fait, parfois, au péril de leur vie ! Car, comme vous le savez, les conditions météorologiques et sismiques augmentent les risques d’un tel danger (effondrement de la maison squattée).

Attention, je ne dis pas que le citoyen n’a pas le droit à un logement, mais quand il le fait au détriment d’un patrimoine aussi précieux que La Casbah d’Alger et sa propre vie, ce n’est pas normal. Ce qui l’est davantage, c’est le laxisme de l’État face à cette situation. 

Enfin, par manque de stratégie nous ne voyons pas le patrimoine comme un levier socioculturel et économique. Pourtant, il l’est. Les chiffres l’attestent ; le pourcentage remarquable de la contribution des activités culturelles privées et formelles au produit intérieur brut (PIB) des nations est incontestable. Le patrimoine réalise efficacement les objectifs du développement durable, et à 10 ans du premier échéancier (2030), il serait, peut-être, judicieux de réorienter nos stratégies économiques vers ce secteur. L’exploitation induit la conservation. L’usage nécessite l’entretien, etc.  Le patrimoine se vit, se pratique et se partage ! Or, je ne pense pas que l’on sache ce qu’on a envie d’en faire. 

Où se positionnent réellement les pouvoirs publics dans la question patrimoniale ? 
Je pense qu’il serait plus judicieux de leur poser la question directement (rires). Notre événement se veut apolitique, c’est juste une question de rêve commun, d’expertise scientifique, d’entreprise culturelle et d’engagement citoyen.  Notre secteur est le privé ; nous pouvons vous en parler, mais cela ne sera pas plus enrichissant que ce qui a été déjà dit au début de cette interview.

La loi 98-04, le décret 11-129... incluent le professionnel privé dans ce processus de conservation et de sauvegarde et nous comptons bien, chez l’inventaire citoyen du patrimoine (Citizen Inventory of Heritage), faire valoir la loi, pour exercer une activité à but économique, mais pas que, qui met le patrimoine au cœur d’une marchandisation de produits, de savoir-faire, d’expériences issues du riche héritage culturel de nos régions.

Beaucoup  d’entreprises locales le font déjà dans le secteur du tourisme. CIH Agency (l’Inventaire citoyen du patrimoine) s’oriente d’abord vers le Big Data, simplement parce l’inventaire est l’un des premiers maillons de la  conservation. Des enveloppes financières faramineuses y sont consacrées sans pour autant aboutir sur des résultats probants et concrets….

En tant que citoyenne algérienne active à l’association Sauvons La Casbah d’Alger depuis 2011, je me suis également, évidemment, posé cette question. Après plusieurs années d’enquête et de tentatives de compréhension, j’en arrive à cette même conclusion. Mais l’opacité des entités administratives qui gèrent ce site rend l’information introuvable.   

Le volet juridique est, selon  beaucoup d’experts, le vrai problème qui se pose, car il empêche d’accomplir un  travail  à même  de  protéger toutes les  habitations, notamment  celles  privées.  Comment  cela  peut-il  être réglé, d’après vous ? 
Je ne suis pas experte juridique, par contre, seront parmi nous, à cet événement, des experts qui vont en parler. Comme cité dans le programme, nous  évoquons cette question, qui est en effet très problématique dans le projet Casbah. À mon avis, cette question est angulaire dans la bonne réalisation du projet.  Par ailleurs, l’État devrait assumer l’expropriation des propriétaires disparus.

En  effet, c’est  encore  là  un  autre  problème  d’ordre  juridique, qui  n’a pas encore trouvé de solution. De nombreux  propriétaires  sont inconnus et leurs maisons s’effondrent sans que l’État puisse y intervenir.  À mon sens, et parce que la loi 98-04 le prévoit déjà, l’expropriation devrait être appliquée à ceux-là. Des procédures légales sont  prévues à cet effet, et  l’administration  publique devrait simplement les appliquer. 

Pour vous, cet endroit revêt une signification particulière ; il est le lieu de mémoire de votre famille maternelle, les Bouhired, dont la demeure témoigne encore du faste d’autrefois de ce haut-lieu de notre histoire… 
Oui, en effet, mon grand-père Mustapha Bouhired, solide et mystérieux militant de la première heure au FLN et propriétaire du laboratoire de bombes où travaillait Abderrahmane Taleb, fut assassiné le 14 mars 1957 par le capitaine Jean-Antoine Toussaint Graziani, dans la bataille d’Alger. 

Ma grand-mère, Fatiha Bouhired, née Hattali, a continué de militer après la mort de son mari. Elle fut arrêtée, avec Yacef Saâdi et Zohra Drif Bitat, ainsi que ma mère Hafida Bouhired, alors âgée de 9 mois, en octobre 1957 au 3, rue Caton, dans La Casbah d’Alger. 

Comment voyez-vous l’avenir de l’ancienne citadelle si rien n’est fait, urgemment, pour sa préservation ?
La citadelle a récemment rouvert ses portes au public, d’ailleurs le ministère de la  Culture  organise, en  marge  de  cet événement, des journées portes ouvertes.  Et  j’encourage  vivement  le  public  algérien  à  découvrir ce site magnifique, à l’image de la fabuleuse histoire de la médina. Je pense que la programmation d’un site fait son prestige, aussi, ce lieu devrait revêtir l’habit mémoriel qu’il porte déjà. 

Notre histoire n’est-elle pas suffisamment prestigieuse ? Je le vois bien en musée de la mémoire millénaire de la ville, avec une bibliothèque numérique et physique des ouvrages scientifiques, littéraires et artistiques qui parlent de La Casbah et  de  la  ville  d’Alger.  Je  vois  sa  splendide  grande  salle de banquets  se  transformer  en  salle de mariage  pour  les  familles  les  plus fortunées du pays, permettant ainsi une totale autonomie financière au lieu, dont la préservation devrait être garantie  par  une caution, aussi importante que le prix de la location.

J’y  vois  une  salle  d’exposition  pour  les  artistes  contemporains  et  des ateliers/boutiques  pour  les  métiers  d’art.  Un  magnifique restaurant qui disposerait d’une petite scène où se produiraient les artistes chaâbi de La Casbah et du pays.  Et une salle d’expériences immersives en  réalité virtuelle dans laquelle nous pourrions voyager dans les différentes époques de la cité. J’y vois la cristallisation d’une mémoire en mouvement permanent.
 

Par : Yasmine AZZOUZ


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