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Culture / Culture

Tristan Leperlier, chercheur et auteur d’“Algérie, les écrivains dans la décennie noire”

“Le témoignage était un engagement politique pour les auteurs établis en France”

© D. R.

Invité au dernier Sila, Tristan Leperlier, chercheur en sociologie au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), a présenté son ouvrage “Algérie, les écrivains dans la décennie noire”. Dans cet entretien, il revient sur ce livre, qui était au départ sa thèse de doctorat, les spécificités des textes publiés dans les années 90 et la notion d’“écriture de l’urgence”.

Liberté : Il y a quelques jours au 24e Sila, vous avez présenté votre livre, intitulé Algérie, les écrivains dans la décennie noire. Avant de voir le jour sous forme d’ouvrage, il s’agissait, au départ, de votre thèse de doctorat…
Tristan Leperlier : Effectivement. J’ai commencé ma thèse en sociologie et littérature à l’EHESS (Paris) en 2011 sous la direction de Gisèle Sapiro, et l’ai soutenue en 2015. Trois ans après, après l’avoir réduit des deux tiers et augmenté d’un quart, le livre est sorti chez CNRS Éditions, en octobre 2018, trente ans après Octobre 1988. En sept ans de recherche et de rédaction, j’ai passé environ sept mois en Algérie, réalisé 80 entretiens, constitué 2 bases de données, dépouillé les archives de cinq institutions ainsi que de nombreux titres de presse, et analysé une vingtaine d’œuvres sur un corpus d’une centaine.

Vous avez dit lors de cette rencontre que la notion d’“écriture d’urgence”, durant la décennie noire, n’était pas représentative de la réalité littéraire et éludait, parfois, la qualité des textes publiés à cette période. Pourquoi s’attache-t-on, selon vous, à y voir un procédé scripturaire uniquement déterminé par le temps ? 
“Littérature de témoignage” et “littérature de l’urgence” sont aujourd’hui des étiquettes commodes utilisées pour disqualifier la littérature algérienne publiée à l’époque en France. Utilisées dès les années 1990 pour marquer la nécessité d’un engagement politique contre les islamistes, ces notions ont aussitôt fait débat chez les écrivains : on craignait que la littérature ne se soumette à l’actualité non seulement sur le plan des thématiques mais aussi sur le plan de l’écriture.

En Algérie, et reprenant en cela la critique ancienne selon laquelle les écrivains publiant à l’étranger ne sauraient être “authentiques”, on commençait à critiquer l’“opportunisme” des écrivains qui réussissaient en France, et l’“ethnocentrisme” des éditeurs et critiques français à leur égard. Ces jugements (qui sont devenus un lieu commun de la critique savante et profane), sans être entièrement dénués de fondement, sont cependant très excessifs, comme je le montre à partir d’analyses de textes et des archives de plusieurs maisons d’édition.

Ces notions se sont par ailleurs rigidifiées à la fin de la décennie dans un sens péjoratif, en particulier en Algérie. Il faut rappeler que pendant la période, les deux tiers des ouvrages des Algériens (toutes langues confondues) étaient publiés en France ! Face à cette place sans précédent de la France dans la littérature algérienne, un certain nombre d’acteurs, dans un contexte sécuritaire et économique plus favorable, ont cherché à se démarquer pour pouvoir exister au niveau local.

Ils ont homogénéisé la littérature publiée en France comme une littérature commerciale et caricaturale d’un point de vue littéraire et politique. La reconstruction de l’infrastructure éditoriale algérienne (en particulier francophone) au tournant des années 2000 s’est ainsi faite contre la France d’un point de vue symbolique ; mais aussi avec le soutien de la France, d’un point de vue économique, avec comme point d’orgue l’“Année de l’Algérie en France” en 2003.

Vous nuancez en disant que les écrivains étaient bien des témoins, surtout ceux qui vivaient encore en Algérie, mais leurs textes n’étaient pas des témoignages…
En effet, si rares ont été en réalité les témoignages, très nombreux furent les écrivains à revendiquer un rôle de témoin. Paradoxalement, c’est surtout parmi ceux qui étaient en exil en France que se développe le plus ce discours. Revendiquer le témoignage est en effet une manière d’affirmer une présence symbolique maintenue en Algérie, de continuer le combat contre les islamistes.

Le témoignage est alors l’autre nom de l’engagement politique. C’est aussi un moyen de donner à la littérature une légitimité nouvelle, au milieu des discours médiatiques et universitaires qui se multiplient alors en France sur l’Algérie : face à eux, la littérature qui témoigne est un discours qui se veut intime et autochtone. 

Vous distinguez par ailleurs entre témoins d’actualité, comme Mimouni ou Khadra, de l’invisible comme Djebar et du doute comme Dib et Bachi. Quel était l’apport de ces trois genres au littéraire et au social algériens à cette période ? 
J’ai distingué entre trois types de témoins chez les écrivains publiant en France, correspondant à trois types d’engagement par la littérature. 

1) Le Témoin d’actualité porte un engagement d’attestation/contestation, reprenant les discours politico-médiatiques du moment. C’est ici qu’on trouve les témoignages d’actualité, qui nous interrogent sur les limites de la “littérature”. Un écrivain comme Rachid Mimouni sacrifie consciemment l’expérimentation des rapports entre littérature et politique pour écrire un roman à thèse (La malédiction). Mais d’autres, comme Maïssa Bey, font entrer en dialogue et en tension la parole politique et la parole poétique (Au commencement était la mer). 

2) Le Témoin de l’invisible. Il porte un engagement d’évocation, qui consiste à donner la parole aux dominés, à rendre vie à ceux que l’histoire a bannis : les femmes, les assassinés, mais aussi les pieds-noirs. Au cœur de cette analyse on trouve Le Blanc de l’Algérie d’Assia Djebar, historienne, féministe, et qui contribue à réhabiliter la figure de Camus. 

3) Le Témoin du doute. Il porte un engagement d’interrogation qui, tout en restant politique, met en doute les assurances des discours politiques. Au cœur de la guerre, l’œuvre de Mohammed Dib (La nuit sauvage, Si diable veut) jette un malaise sur les catégories de Bien et de Mal, qui peut être aussi expérience de poésie ; tandis que Salim Bachi ( Le chien d’Ulysse), à la fin de la guerre, pose la question de la possibilité même de l’engagement.

Vous revenez sur l’idée que la décennie noire aurait été une “guerre des langues”. Comment s’est construit ce clivage entre arabophones et francophones d’après vous ? 
C’est une représentation très réductrice, répandue en Algérie mais surtout en France. La guerre aurait opposé arabophones islamisants et francophones laïcs (ou encore authentiques algériens contre Hizb Fransa), comme dans un “Choc de civilisations” dont parlait Samuel Huntington. Il est vrai cependant que cette guerre est en partie devenue une “guerre des langues” dans les faits. La raison principale est l’exil massif d’écrivains anti-islamistes des deux langues : c’est un quart des écrivains qui s’exile, majoritairement en France. 

Waciny Laredj, ne pouvant publier Sayyidat al maqām en Algérie ni au Liban à cause des islamistes, finit par le publier en Allemagne, avant d’écrire directement en français en France. Au cœur de la guerre, on ne peut que constater que le champ littéraire s’est bipolarisé. En gros, les anti-islamistes publient en France en français ; et en Algérie se maintient en arabe une édition d’auteurs pas trop hostiles aux islamistes. Surtout, des écrivains comme Tahar Ouettar ont fortement contribué au développement de cette représentation, parlant de “guerre civilisationnelle”, et on connaît son mot à propos de Tahar Djaout... 

Pour moi, le basculement de Ouettar (il s’agit du seul grand écrivain à avoir soutenu le mouvement islamiste) s’explique moins par la question linguistique, que, sur le long terme, par sa concurrence avec Rachid Boudjedra, et sa marginalisation par les jeunes écrivains internationalisés qui suivaient Boudjedra (comme Amin Zaoui).
 

Propos recueillis par : Yasmine Azzouz 

 


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