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Culture / Culture

Farid Abache, auteur de “Condamnés à vivre” à Liberté

“Le texte littéraire est appelé à être un acteur dans une période de crise”

© D.R.

Encore étudiant en philosophie à l’université d’Alger, Farid Abache publie à l’âge de 22 ans, aux éditions Laphomic, son premier roman, La Camisole de gré, dont la structure éclatée et l’écriture poétique ont été saluées par de nombreux critiques littéraires à Alger. Parallèlement, il a animé les pages culturelles du journal Le Matin et collaboré à tous les numéros de Ruptures, fondé par Tahar Djaout. À partir de 1994, son parcours professionnel l’a conduit vers le commerce international. Vingt-cinq ans après, il fait son come-back littéraire !

Liberté : Après votre premier roman La Camisole de gré (1990), 29 ans après, vous revenez avec Condamnés à Vivre qui célèbre avec exubérance la poésie et l’errance. La prose s’est attelée frénétiquement et passionnément à préparer et embellir davantage, telle une mariée, la poésie. Le début sonne comme un vibrant hommage à Rimbaud, Kaïs et Si Mohand Ou’Mhand. Qu’est-ce qui a présidé à ce choix et ce retour sur la scène littéraire ?
Farid Abache : J’ai décidé de renouer avec la publication littéraire et me consacrer foncièrement à ma passion parce qu’un besoin vital s’est fait sentir. Après quasiment 30 ans où mon parcours professionnel m’a conduit vers d’autres occupations, et pendant lesquels l’écriture s’est cantonnée dans la forme d’un fonctionnement cérébral, j’ai eu envie de la laisser éclore en moi et exploser.
Quant au début du roman, il s’agit de tenter de mettre en lumière la relation extraordinaire qu’il y a entre littérature et errance, en m’appuyant sur Kaïs, Rimbaud et Si Mohand. Trois poètes exceptionnels appartenant à des cultures différentes mais qui ont en commun la fulgurance du verbe associée à la frénésie de l’errance, l’une alimentant l’autre, à telle enseigne que l’on ne sait plus si c’est la poésie qui pousse à l’errance ou si c’est l’errance qui incite à la versification… Qu’est-ce qui a présidé à ce choix ? Si vous voulez parler de la thématique, je pense que mes voyages m’ont permis de ressentir le lien fort entre l’acte d’écrire et celui de voyager. La muse, assez souvent, vient hanter le poète quand il est en partance vers de nouveaux horizons.
Pensons à Baudelaire que son beau-père a fait embarquer sur un paquebot à destination des Indes et qui reçut alors la visite de la muse qui lui offrit l’un des meilleurs poèmes des Fleurs du mal, l’Albatros… Dans tous les cas de figure, dans Condamnés à vivre, ce prologue ayant la physionomie d’un essai cède assez vite la place à d’autres développements inattendus. D’autres pistes littéraires viennent s’y greffer et donner au texte une acception proche des deux citations mises en exergue au début du livre. “L’objet de la littérature est indéterminé comme l’est celui de la vie” (Valéry) ou bien “Plus le texte est pluriel et moins il est écrit avant que je le lise” (Barthes).

Comment peut-on rester loin de la littérature quand cette dernière nous habite, nous obsède et nous hante, telle cette flamme de Layla qui colonise l’esprit et le corps de Kaïs ?
C’est bien le cas de le dire, je suis habité jusqu’à la trame de mon âme par le feu de la littérature et jusqu’aux environs de 1995, je pensais que mon métier ne pouvait être que très lié à l’écriture, passion qui était mon oxygène, ma raison d’être. Toutefois, dans la vie tout peut arriver… Comment je suis resté pendant tout ce temps loin de la littérature ?  Exactement tel un volcan qui n’a pas de bouche dévorant sa propre lave. D’où mon retour à l’écriture pour extérioriser ce magma. Le besoin d’écrire se fait plus insistant et se décline comme un exutoire abyssal et une thérapie indispensable à mon bien-être psychique et moral.  

Votre roman commence presque comme un essai philosophique. Une réflexion sur la poésie et l’errance, la recherche et l’abandon de soi. Pourquoi cette couleur, annoncée dès l’incipit, qui risque de décourager le lecteur ?
Cette réflexion poético-philosophique risque de décourager le lecteur, j’en conviens, mais elle reste en conformité avec ma conception de la chose littéraire et avec ma conception du lecteur. Celui-ci est assez souvent un lecteur passif face à des “textes” qui lâchent tout de prime abord, qui disent au lieu de suggérer, qui racontent au lieu de faire dans le “bruissement” au sens barthésien du terme.  Je m’inscris, quant à moi, dans le sillage de la littérature qui exige un lecteur actif, dynamique, qui, grâce à son effort conceptuel, cognitif, émotionnel, poétique, parvient à s’approprier l’œuvre, à la rendre sienne, fille de sa propre fantasmagorie.
Chacun a ses préférences littéraires ! Moi j’aime qu’un texte me déroute, me renverse, me joue des tours, me trimbale dans des digressions dédaléennes à l’image des labyrinthes cérébraux, et me fasse transpirer et cogiter comme si je prenais part à l’acte créateur de l’auteur ; que dis-je ? Je prends réellement part, en qualité de lecteur actif, à l’élaboration d’une œuvre unique que mon cerveau confectionne au fur et à mesure de la lecture à partir de celle de l’auteur. Contrairement à ce que l’on pense, il y a beaucoup de lecteurs comme moi.  

Quel rôle peut jouer la littérature en moment de crise ?
À l’instar de tous les arts, la littérature permet de transcender les malheurs liés à la période de crise, à baliser le chemin, à déjouer les préjugés, à dénoncer les pesanteurs réactionnaires et à se projeter vers un avenir meilleur.
À mon sens, la littérature, la vraie, est toujours peu ou prou engagée, ça peut être au sens sartrien du terme, comme ça peut être selon d’autres acceptions… Moi je suis enclin à aller vers celle d’Aimé Césaire : “Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche... Ma voix, la liberté de celles qui s'affaissent au cachot du désespoir.” Je veux insinuer que, à mes yeux, le texte littéraire peut être engagé, autant que faire se peut, mais tout en gardant sa fulgurance poétique, ses artifices langagiers, ses ressorts symboliques, somme toute sa quintessence poétique.
Le texte littéraire est appelé à être un acteur dans une période de crise mais sans oublier qu’il doit aller au-delà, il doit détenir suffisamment de poéticité pour pouvoir sauvegarder sa valeur bien au-delà de cette époque de crise.

Pouvez-vous nous livrer votre analyse sur la situation actuelle en Algérie ?
Particulière est la situation et notre implication l’est tout autant. Il s’agit d’un sursaut libérateur qui devait avoir lieu depuis longtemps déjà, celui d’un peuple qui tient à arracher sa survie à un système qui s’est hasardé à prendre en otage tout un pays, à une engeance. C’est bien le cas de le dire, qui a fait main basse sur les richesses de la nation plus voracement que si c’était sa propriété privée, qui intronise l’autoritarisme et la répression comme seul langage, annihile toutes les libertés ; un système où, bizarrement, les marionnettes deviennent des marionnettistes grossiers et malhabiles et le marionnettiste une marionnette usée et loqueteuse ; un système qui ne se soucie même plus des apparences, bien au contraire, pour nous narguer. Il met en façade les personnes les plus risibles et les plus inadaptées à leurs fonctions respectives : un plaisantin comme directeur de campagne, un analphabète, trébuchant sur chaque mot, comme porte-parole du patronat, un vieux mégalomaniaque et thuriféraire du patriarche comme chef du FLN, un capitaliste affiché et insolent comme chef du syndicat, le plus impopulaire et le plus haï comme chef du gouvernement…
Et toute cette smala s’affiche à la place du spectre de la silhouette fantomatique présidentielle ! Si on venait à voir ceci dans un film, on lui reprocherait de verser dans l’exagération et la démesure. La réalité outrepassant la fiction, il est tout à fait normal que le peuple finisse par se rebeller et vomir toute cette engeance ! Nous avons tardé à le faire !

Vous avez vécu la crise des années 1990 comme étudiant et journaliste. Assiste-t-on aujourd’hui à l’éternel recommencement de l’histoire ?
Exact. J’étais étudiant à l’université de Bouzaréah, à l’institut de philosophie et journaliste dans le quotidien Le Matin de Benchicou, puis dans l’hebdomadaire Ruptures de Tahar Djaout. J’ai assisté comme beaucoup de monde aux évènements de 1988, à l’ouverture politique qui s’en est suivie et à la déferlante et effarante montée du FIS. Nous avons cru au changement, nous avons espéré. Les choses ont malheureusement mal tourné.
Nous sommes passés par une période de violence qui nous a tous profondément marqués. Une fois cette violence terminée, nous nous attendions à voir notre pays s’épanouir, se développer, se démocratiser. Ce fut pur chimère. Une caste d’arrivistes engoncés dans la fourberie et la roublardise, de flagorneurs outranciers, gravitant autour d’un patriarche imbu de lui-même jusqu’à la racine des cheveux, s’est auto-proclamée propriétaire exclusive du pays, chassant vers les bas-fonds de la mal-vie le reste de la population.
Paradoxalement, il y avait plus d’espoir pendant la décennie noire que pendant le troisième et quatrième mandats de Bouteflika. Le terrorisme a malheureusement tué beaucoup de personnes, mais il n’a pas tué l’espoir. L’humiliation, le mépris, la prédation mafieuse, l’injustice intronisée en instrument de répression, tout ceci ayant pris des proportions alarmistes pendant ce dernier mandat a assassiné l’espoir de toute une génération qui est la nôtre… Cet espoir s’est défait de son linceul à l’appel de cette nouvelle génération et il s’est ravivé telle une braise dans l’esprit du peuple. Pour revenir à votre question, oui hélas, c’est le recommencement, mais parfois, il faut forcer la main à l’histoire.
La révolte de 1988 a été avortée, ce n’est aucunement une raison pour dire que celle d’aujourd’hui connaîtra les mêmes conséquences ; bien qu’il y ait toujours des doutes à ce propos. Certaines données ont changé, le peuple semble plus éveillé, plus uni autour d’un modus vivendi porteur de progrès. Espérons que cette vision prenne de l’étoffe et aboutisse.  


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