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Culture / Culture

Khadija Al Salami réalisatrice yéménite de “Moi, Nojoom, 10 ans, divorcée” à “Liberté”

“Mes films sont un combat sur la condition de la femme”

Khadija Al Salami © D.R

Khadija Al Salami revient dans cet entretien sur son combat contre le mariage forcé de filles mineures au Yémen, sur son parcours personnel (mariée à l’âge de 11 ans), et de son expérience dans le cinéma. Elle était présente à Hassi Messaoud, où son film a été projeté dans le cadre des rencontres cinématographiques dédiées aux films arabes présélectionnés aux Oscars.

Liberté : Votre film Moi, Nojoom, 10 ans, divorcée, tiré d’une histoire vraie, relate la vie de cette fillette qui a osé demander le divorce à son mari. Originaire du Yémen, vous-aussi, avez été mariée de force. Est-ce que cela a été facile pour vous de réaliser cette œuvre qui revient sur votre vécu personnel ?
Khadija Al Salami : J’ai été mariée très jeune, exactement à l’âge de 11 ans. On peut dire que j’ai vécu la même histoire que celle de Nojoom. C’est un sujet qui me tenait à cœur.  Quand j’ai commencé à écrire le scénario, c’était plutôt difficile, car cette vie d’avant fait partie d’un passé que j’ai laissé derrière moi, et je ne voulais pas rouvrir les plaies. C’est une blessure que j’ai refermée et en écrivant cette fiction tout est ressorti. En entamant le script c’était dur, mais par la suite, cela m’a beaucoup aidé, et c’est devenu comme une sorte de thérapie. Ce film représente un combat parce que c’est mon histoire, et celle de toutes les petites filles yéménites qui souffrent jusqu’à nos jours à cause de ces traditions. J’ai réalisé Moi, Nojoom, 10 ans, divorcée pour dénoncer ces pratiques, et sensibiliser les gens sur ces coutumes. À travers les médias, les gens entendent parler du mariage forcé des filles mineures, mais ils ne connaissent pas réellement l’ampleur des dégâts physiques et psychologiques causés sur l’enfant. Alors qu’au cinéma les images parlent d’elles mêmes. Quand la presse a rapporté l’histoire de Nojoom, tout le monde en a entendu parler, mais il n’y avait pas d’images pour décrire son vécu.  L’impact de l’image est plus fort car il touche toutes les catégories de la société.

À travers votre œuvre, vous avez tenté à votre manière de dénoncer ces traditions moyenâgeuses. Pensez-vous pouvoir changer les choses grâce à votre film ?
Les gens ont peur d’aborder des sujets tabous. Alors, il faudrait briser ces tabous. Ces thématiques choquent les gens, et les poussent à réfléchir. Ce genre d’initiatives donne du courage aux filles confrontées à ces coutumes. Ce film peut donner du courage à ces fillettes, les pousser à demander de l’aide. Suite aux projections, il y a eu plusieurs filles qui sont sorties de leur silence. Personnellement, j’ai aidé une dizaine de Yéménites à divorcer de leur mari. Ce genre d’œuvres peut apporter du changement, malgré la confrontation avec les personnes qui ne veulent pas changer les choses. À travers ce film, nous pouvons sensibiliser les gens, et les pousser à réfléchir sur ces pratiques, et cette démarche concerne même ceux qui nous accusent de donner une mauvaise image du pays.

Nous constatons dans votre film que les hommes ne sont pas conscients de leurs actes. Pour ces Yéménites épouser des fillettes de 10 ans (ce qui relève de la pédophilie), est une pratique ancestrale “approuvée” par l’islam. À votre avis, ces hommes sont-ils prêts un jour à abolir ces traditions ?
Ma famille pensait que le mariage précoce était une chose “normale”. Après mon divorce, je suis devenue le mauvais exemple pour mes proches. En revanche, depuis ces dernières années, le regard de ma famille a évolué. Je constate un changement, car ils encouragent les filles à aller à l’école et les laissent choisir leur mari. Ces coutumes commencent à disparaître dans les grandes villes, grâce au progrès et à l’éducation. Cependant, le problème perdure dans les régions rurales où l’accès à l’école est limité pour les filles. En fait, l’éducation de ces filles n’est pas la priorité des parents qui sont pour la plupart des analphabètes. À cet effet, il ne faut pas s’arrêter seulement dans les grandes villes, il faut se déplacer au niveau des villages pour encourager les parents à envoyer leurs enfants à l’école, et pour leur dire que ce que vous faites n’est pas une bonnes chose…
Cette campagne de sensibilisation, et ce combat doivent se faire à travers les médias et l’éducation. En tant que réalisatrice, je voulais le faire à travers les images. Nous devons tous travailler ensemble, chacun dans son domaine pour lutter contre plusieurs facteurs dans notre société, notamment l’ignorance, la pauvreté, l’incompréhension de la religion…

Depuis la rébellion de Nojoom contre ces traditions (première fillette à avoir demandé le divorce), y a-t-il des associations qui ont été créées pour venir en aide à ces enfants ? Et l’Etat a-t-il élaboré une loi pour la protection de ces mineures ?
Il y a des ONG et des femmes activistes qui travaillent sur les ayants droit des enfants, des familles et des filles. Dernièrement, nous avons travaillé sur l’élaboration d’une loi qui interdit le mariage précoce. Il y a aussi des associations qui sensibilisent les familles sur les dangers du mariage des enfants. Mais cette coutume de marier les mineures persiste toujours, surtout dans le milieu rural.

Vous avez évoqué dans “Moi, Nojoom, 10 ans, divorcée”, un autre problème au Yémen, celui du trafic de garçons (esclavage, abus sexuels) en Arabie Saoudite.
Au Yémen, il n’y a pas seulement les fillettes qui sont victimes de l’ignorance de leur parent, il y a également les jeunes garçons. Ce film se concentre sur le mariage précoce, mais je montre aussi un autre aspect de notre société. Il y a un grand trafic de garçons en Arabie Saoudite, ils sont des centaines à être vendus pour le travail, le sexe, et tant d’autres choses dont on ne parle pas. Ce qui est horrible dans notre pays est que les enfants des deux sexes sont des victimes à différents degrés. Je dis toujours que les hommes sont victimes de leur société, mais ce sont eux les responsables de leur situation, car ils sont responsables de leur crime envers les filles. C’est un cercle vicieux !

Vous êtes la première femme à avoir réalisé un film au Yémen. Comment s’est déroulé le tournage dans un pays où le cinéma est inexistant ? (En plus vous avez touché un sujet sensible)
Au Yémen nous n’avons pas de cinéma, l’Etat a créé un bureau de cinéma et de théâtre, mais nous n’avons aucun produit cinématographique. La réalisation du film était très compliquée. J’ai mis quatre ans pour trouver des financements, parce qu’il n’y a pas de soutien étatique dans ce domaine. Le tournage aussi était difficile, parce qu’il fallait tout ramener sur place comme le matériel, en plus nous faisions constamment face au problème d’électricité. Pour le côté artistique, je ne trouvais pas de vrais comédiens, j’ai dû former les acteurs ! Le tournage a tourné au cauchemar, je me demande comment j’ai pu sortir tout ce que j’avais envie de faire.  Pour le tournage, je n’ai pas eu d’autorisation, on a fait le film clandestinement.
Vous avez réalisé une vingtaine de docs qui traitent des conditions de la femme. Peut-on vous décrire comme une artiste engagée ou une féministe ?
Il y a des réalisateurs qui utilisent la caméra pour la création artistique, pour moi, c’est plutôt une arme pour changer les choses et faire passer des messages. J’essaye de faire de mon mieux avec cette arme ; c’est une manière de manifester. Pour l’éducation, je ne suis pas un professeur, avec ma caméra je peux réaliser quelque chose de concret. Pour moi l’éducation est la base de tout. Le plus grand ennemi de l’être humain, c’est l’ignorance. Je ne sais pas si je peux dire que je suis féministe. Le fait d’avoir vécu une vie douloureuse dans mon enfance m’a amenée à ces combats.
Ce sont ces circonstances qui m’ont mise dans cette situation, comme je déteste l’injustice il fallait que je fasse quelque chose. Pour ne pas être soumise, j’ai choisi de lutter pour avoir une vie meilleure. Quand nous grandissons avec ce genre de combat, ce dernier devient un « ami » très proche qui fait partie de notre vie.
Si je n’avais pas vécu tout cela, je n’aurais pas été la personne que je suis aujourd’hui. Quand on passe par de mauvaises expériences et que nous avons mal, il faut avoir du courage pour changer les choses, et non pas de l’ignorer. Et dans notre société, on essaye d’ignorer pour ne pas confronter le problème, et cette démarche ne permet pas le changement.   

Vous avez reçu une vingtaine de prix avec cette première fiction. Avez-vous des projets de réalisation d’autres longs métrages dans le même esprit que le précédent ? (Dénoncer les injustices dans votre pays).
J’aimerais bien parce que j’ai plein d’idées. Avec ce film je n’arrête pas de voyager, et il faudrait que je me pose pour écrire. J’ai réalisé 25 documentaires, ce genre de production est facile à réaliser parce que je le fais moi-même ; je prends ma caméra et je réalise discrètement mes films à ma manière. Pour la fiction, il faut avoir une équipe, et ça demande beaucoup d’argent.
Pour Nojoom c’était une belle aventure malgré toutes les difficultés. J’ai reçu 20 prix pour cette fiction, mais le plus important est que ça touche le public.
Les thématiques que j’aborde me touchent personnellement, ce sont des histoires personnelles et des sujets qui sont proches de mon cœur. Je ne fais que des choses qui me touchent humainement. Il y aura des histoires d’amour, mais aussi des combats sur les souffrances de la femme.


H. M.

 


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