Scroll To Top
FLASH
  • L'intégralité du contenu (articles) de la version papier de "Liberté" est disponible sur le site le jour même de l'édition, à partir de 11h (GMT+1)
  • Pour toute information (ou demande) concernant la version papier de "Liberté" écrire à : info@liberte-algerie.com

Culture / Culture

Alberto Ruy-Sanchez, écrivain mexicain, à “Liberté”

“Mon métier, c’est celui de l’émerveillement et de la réflexion”

Alberto Ruy-Sanchez ©Louiza Ammi-Liberté

Alberto Ruy-Sanchez est l’auteur d’une quinzaine d’œuvres (romans, recueils poétiques et essais) . Traduit dans plusieurs langues, cet écrivain mexicain a reçu tout au long de sa carrière divers prix nationaux et internationaux. Présent à Alger lors de la dernière édition du Salon international du livre  (27 octobre - 5 novembre), dans cet entretien Sanchez revient sur sa fascination pour le Maghreb et ses œuvres qui traitent de l’identité et les frontières.

Liberté : Vous avez tissé un lien particulier avec le Maghreb, d’ailleurs, votre premier roman Les visages de l’air (1987), son histoire se déroule à Mogador, au Maroc. Pourquoi une telle fascination pour cette région ?
Alberto Ruy-Sanchez :
Je suis arrivé au Maroc par hasard, et j’ai ressenti un envoûtement progressif pour cette région. En plus, il y a des liens profonds entre le Maghreb et mon pays, et ce sont des liens que je ne soupçonnais pas. Ces liens passent par l’histoire, notamment la présence de la culture arabo-andalouse dans les deux pays. Et en connaissant tous ces liens, on s’étonne, et on est surpris qu’on soit si semblables. J’avais un vide de devenir écrivain, c’est vrai, j’avais écrit des nouvelles, et des poèmes. Mais, je n’avais pas encore trouvé ma voie dans le sens d’une quête, d’ailleurs à mon premier contact avec le Maghreb, je commençais plus ou moins à savoir par où aller…

Vous êtes classé avec la nouvelle vague des auteurs contemporains sud-américains qui s’interrogent dans leurs œuvres sur l’identité et les frontières. Pensez-vous appartenir à cette génération d’écrivains ?
Amin Maalouf, dans son livre Les identités meurtrières, quand il parle de ces identités il se demande : “Je suis mi-libanais, mi-français. Je suis né au Liban, mais je suis chrétien, et j’écris en français. Qui suis-je ?”. Et à ces interrogations, il répond : “Je suis tout ce que je suis, et tout ce que je possède n’est pas seulement mes racines. Je ne suis pas seulement mes racines, mais ce que je suis en train de devenir, et ce que le hasard m’a fait être”. La somme de tout cela : nous sommes plutôt les fleurs que les racines, et il faudrait donner plus d’importance aux fleurs qu’aux racines. Je pense que mon histoire a fait de moi un voyageur, et j’ai essayé de m’informer le plus possible. Lors de mes voyages, tout m’a marqué : quand je suis parti au Vietnam, j’ai été marqué par ce pays. À Bali, j’ai été marqué par l’Indonésie. Mais aucune culture des pays que j’ai visités ne m’a autant marqué que la culture maghrébine.

Par le Maghreb, vous insinuez seulement le Maroc ?
Je connais moins les autres pays, mais je connais davantage le Maroc, et je me rends compte qu’il y a beaucoup de choses à connaître dans le Maghreb, notamment en Algérie. Les gens ne se rendent pas réellement compte que le Mexique, avant d’être un pays occidental, c’est le sud : le Maroc ; l’Algérie… Et avant d’être un pays oriental c’est aussi le sud. Je pense qu’il y a un lien, une fascination “sud-sud”. Cette  fascination est partagée par les Maghrébins qui sont partis au Mexique. En fait, ils ont trouvé des ressemblances, et j’ai constaté qu’ils éprouvent exactement le même sentiment que le mien. C’est un échange “sud au sud”. La grande découverte d’Edward Saïd quand il évoque l’orientalisme comme quelque chose lié à l’impérialisme, il ne parle pas d’un rapport orient-occident, mais d’un rapport nord-sud, et quand on vient du sud ça change complètement.

Par la critique vous êtes présenté comme un “explorateur du désir”…
Quand, j’ai commencé à écrire, je n’avais pas encore compris que j’étais un mexicain éduqué avec beaucoup de limite, c’est-à-dire peu de possibilité à comprendre le monde des femmes, et pour les comprendre, il fallait surtout commencer par écouter et s’arrêter de parler : écouter un corps.
À partir de là, j’ai commencé à prendre des notes, et à partir de ces notes, j’ai appris à construire des récits. Des récits avec des doutes, des récits avec une quête : des quêtes de connaissances, de la conscience, et de ce que l’on ne domine pas, et qu’on ne maîtrise pas. En fait, ce sont des quêtes sur un sujet qui n’en finit jamais. Mon métier, c’est le métier de l’émerveillement, et de la réflexion. Je dis souvent : “Il faut ajouter au plaisir de la contemplation de quelque chose que l’on aime, le plaisir de comprendre”.

Vous n’êtes pas seulement écrivain, mais aussi directeur de publication de la revue Artes de Mexico, qui a reçu une centaine de prix nationaux et internationaux d’art et d’édition. Comment vous est venu ce penchant pour l’édition ?
Artes de México avait disparu durant des années, alors en 1988, j’ai décidé de la relancer. C’est une revue sur la culture mexicaine qui est publiée d’une manière thématique, c’est-à-dire, il y a quatre numéros par an. Tous les trois mois, un numéro est publié. Mais en réalité, pour sa réalisation, on travaille pendant un an à six ans pour établir les sujets et le contenu.
Nous voulons que cette revue soit une référence ; une encyclopédie mexicaine, une monographie. Elle est traduite en anglais et il y a eu quelques numéros en français.

Ces dernières années, l’industrie cinématographique mexicaine est en plein essor. Avez-vous pensé à adapter vos œuvres sur le grand écran ?
Quelques-uns de mes livres ont été adaptés au cinéma, mais ce ne sont pas des films d’action. Dans mes œuvres, je parle énormément de la vie intérieure, par exemple la manière dont j’aborde l’érotisme, c’est une manière de mener une quête sur ce qui se passe à l’intérieur de nous.
Dans la littérature érotique, on se satisfait seulement de relater une description extérieure :  la manière de faire l’amour. Il y a énormément d’auteurs qui décrivent cet acte comme s’il n’existait que l’extérieur ! Quand on fait l’amour face à un miroir, il reflète des choses ; si vous réduisez tout ce qui passe dans le miroir et vous laissez échapper ce qui se passe à l’intérieur : les délires, la vie interne de l’acte amoureux, c’est le plus important, sinon la mécanique peut être répétitive. Beaucoup de pornos sont ennuyeux parce qu’ils ne décrivent pas ce qui se passe de l’intérieur. Tandis que si l’on donne de l’importance au délire et à la vie intérieure, on se retrouve dans une autre dimension. N’importe qui peut devenir écrivain s’il décrit quelque chose d’explicite.

Le 13 octobre dernier, le Nobel de littérature a été attribué au chanteur Bob Dylan, cette distinction a suscité un débat dans le milieu littéraire. Quelle est votre opinion sur ce prix ?   
Je pense qu’avant de se définir pour ou contre, il y a deux choses à comprendre : d’abord ce sont des personnes qui décident d’attribuer ce prix et non un jury divin qui a la dernière des opinions. C’est vrai, c’est un prix prestigieux, mais ce n’est pas la dernière parole. Il s’agit d’un comité de vieux sages qui passe son temps à lire, à discuter et à faire de la politique littéraire. Ils ont des choix à faire ! J’adore quand ils choisissent des écrivains que je ne connais pas. En revanche, il y a des gens qui préfèrent que le Nobel soit attribué à une personnalité qu’ils apprécient. Ils sont comme des supporters d’une équipe de foot qui préfèrent voir gagner son équipe. Pour Bob Dylan, le premier mouvement est de démystifier l’ineffabilité du prix.
C’est un prix important, mais il n’y a aucune raison pour qu’ils choisissent l’un ou l’autre. Il faut comprendre qu’il ne s’agit pas d’une chose révolutionnaire de la part du jury, ou quelque chose de nouveau. Il s’agit seulement d’un comité de vieux amoureux de l’amour, il y a une nouvelle génération qui est arrivée, c’est-à-dire, la génération des années 60, c’est simplement ça. C’est une génération qui a été émue par Dylan, et c’est bien pourquoi pas, c’est leur goût. Peut-être dans quelques années, le Nobel sera attribué à un chanteur de rap, et c’est formidable de l’attribuer à des artistes qui font de la poésie chantée.
Pour les derniers poèmes que j’ai écrits, j’ai fait une escale musicale, c’est un travail qui m’a pris trois ans, et j’ai réalisé une composition mais je doute avoir un prix de musique. Les prix ça aide à faire connaître l’œuvre. Ces distinctions, on ne les reçoit pas exactement dans le même contexte de ce qui a été proposé de le faire. Un prix littéraire, c’est toujours un malentendu, il vaut mieux un malentendu heureux, qu’un malentendu malheureux.

Entretien réalisé par : Hana Menasria


Publier votre réaction

Nos articles sont ouverts aux commentaires. Chaque abonné peut y participer dans tous nos contenus et dans l'espace réservé. Nous précisons à nos lecteurs que nous modérons les commentaires pour éviter certains abus et dérives et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à notre charte d'utilisation.

RÉAGIR AVEC MON COMPTE

Identifiant
Mot de passe
Mot de passe oublié ? VALIDER