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Grande vedette de la chanson kabyle dans les années 60

Oukil Amar, un “rossignol” privé de parole

Qui aurait dit que cette belle voix retentissante des années 60 serait un jour inaudible ? C’est du maître incontesté de la chanson kabyle de l’exil Oukil Amar qu’il s’agit. Depuis son hospitalisation en 2012 à Paris suite à  un AVC, il est toujours alité chez lui dans son village natal à Bounouh dans la région de Boghni. Ironie du destin, lui, qui nous promettait de retourner aux studios en dépit de son âge avancé, ( 80 ans  passés ) ne réalisera pas ce rêve tant souhaité depuis des années. Certes, Dda Amar que nous avions rencontré chez lui, n’est pas aussi robuste qu’autrefois mais il garde toujours cette bonne mine,  cette lucidité et cette modestie que doivent lui envier  beaucoup de gens de son âge. Même s'il n'arrive pas à parler, ses petits yeux pétillants expriment encore sa joie de vivre et ses sentiments actuels. Ses gestes signifient aisément qu’il ne regrette rien comme dirait la mythique Édith Piaf. En lui rappelant quelques uns de ses succès, il sourit avant de laisser couler de grosses larmes sur ses joues décharnées et ridées sous le poids des années.  Mais, c’est peut-être son premier succès de 1959, alors qu’il posa ses pieds sur cette terre d’exil Chmin difir vurfan qui le replaça  si longuement dans la nostalgie d’autant plus que cette chanson immortelle composée en pleine guerre d’Algérie lui valut des remontrances de la part du directeur de Radio Paris lui signifiant qu’il défendait la cause algérienne, c’est-à-dire la guerre de Libération nationale. Et sa grosse frustration réside justement dans cette carte d’ancien moudjahid qui ne lui a jamais été délivrée en dépit de son engagement dans l’ex-Fédération de France du FLN. C’est son frère qui nous apprendra qu’il avait tapé à toutes les portes mais en vain. “Il cotisait comme tous ses frères à l’époque. C’est un déni  de nos responsables à l’égard de  ces militants qui  avaient contribué financièrement au profit du FLN mais qui  avaient aussi combattu avec leurs voix et leurs textes au service de la cause algérienne à l'étranger”, regrettera  son frère.  Aujourd’hui, alors qu’on parle des droits d’artistes, cette ancienne génération est complètement ignorée. Dans un entretien que Dda Amar nous avait accordés, il y a quelques années, il avait affirmé qu’il n’avait reçu aucun sou de l’ONDA. Si aujourd’hui, cette icône de la chanson algérienne  survit, c’est grâce à la petite pension que lui accorde  la Caisse de retraite française.
Oukil Amar est souffrant et peu de gens lui rendent visite. Il serait souhaitable  qu’à l’occasion de la Journée nationale de l’artiste, des représentants du monde de la culture viennent à son chevet ne serait-ce que pour le réconforter un tant soit peu car son éloignement de la scène artistique est dur à supporter. “J’étais encore sur le bateau en pleine mer mais je n’avais aucune idée sur ce qui m’attendait là-bas en France pour un montagnard qui allait débarquer sur une terre inconnue. Tout de même, je m’imaginais dans un studio. C’était mon rêve de tenir entre mes mains une mandoline  oubliant quelque peu  la misère dans laquelle nous baignions en pleine guerre”, nous avait-il confié alors il y a quelques années de cela. “Ma réussite, je la dois à Moh Said Oubélaid, ce grand chanteur de chez nous  qui tenait un café en France. C’était lui qui m’avait aidé jusqu’au jour où j’ai enregistré mon premier 45 tours dont la fameuse  chanson Chmin di fir vurfan sans oublier Slimane Azem, Missoum et bien d’autres. Nous formions une seule famille parce que notre destin était le même” nous avait-il ajouté en ce temps là.  Dès son premier enregistrement, d’autres titres ont eu un gros succès tels que Aman Uzaghar, Lamba thekhus l’gaz  et bien d’autres tubes tant fredonnés par les anciennes générations.
Il est à rappeler qu’Oukil Amar est né en 1932 dans l’aârch des Ath Smaïl ( Bounouh) dans l’ex-commune mixte de Draâ El-Mizan. Il partit en exil en 1956,  soit deux ans après le déclenchement de la guerre de Libération nationale,    pour une carrière artistique pleine de succès sans pour autant oublier les siens et le combat qu'ils menaient contre l'occupant français.
Après l’indépendance, il rentrait de temps à autre au pays jusqu’au début des années 80 où il décida enfin de s’installer définitivement dans son village natal de Tizi N’Chréa au milieu de sa famille. Il aurait souhaité fêter ses quatre-vingts ans en 2012 avec une compilation de tous ses anciens disques mais le destin en  décida autrement. Un AVC eut raison de lui  et il devint aphone au grand dam de ses proches et de ses nombreux admirateurs. Prompt rétablissement à Dda Amar !

O.Ghilès