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Culture / Culture

Contribution

Pour une révolution d’encre !

© D. R.

Le Sila n’aura pas lieu cette année. Pour garder le lien entre écrivains, éditeurs et lecteurs, Liberté ouvre ses colonnes et leur donne la parole…

“ L’État qui n’encourage pas le bon livre, celui qui fait les lumières, est en train d’encourager inconsciemment et indirectement l’obscurantisme qui est le facteur destructeur de l’État moderne, l’État de droit.”   

Seule une société civile libre est capable de créer le dynamisme dans le paysage culturel et livresque. Là où les partis politiques classiques avec leur vieille réflexion, tous sans exception aucune, ont échoué en abandonnant la chose culturelle et essentiellement le livre, les associations culturelles libres, par leur café littéraire libre, leur salon intellectuel libre, se sont chargées de la prendre dans leur giron.
On ne peut pas s’attendre à une bonne santé du livre dans un pays où on est obligé de demander une autorisation pour organiser un café littéraire dans un petit village ou une ville de l’intérieur en présence d’un écrivain algérien qui présente un livre édité en Algérie pour une assistance algérienne ! C’est absurde, tout simplement absurde !    
On ne peut pas s’attendre à des jours meilleurs pour le livre dans un pays de plus de quarante millions d’habitants et qui n’a qu’une poignée de librairies. Et même cette poignée miraculée est menacée de disparition totale. Dans un pays où les libraires n’ont pas de syndicat ni d’association. 
dans un pays où le nombre des éditeurs ne dépasse pas celui des doigts d’une seule main ! une seule main, et je suis optimiste ! On ne peut imaginer un rayonnement futur pour le livre, dans un pays où les taxes sur les produits qui entrent dans sa fabrication sont exorbitantes. Dans un pays où la chaîne du livre n’existe pas, on ne peut pas parler non plus d’un lectorat stable.  
On ne peut pas être optimiste, et je suis triste de le dire, pour l’avenir du livre dans un pays où le commerce du livre, aux yeux des décideurs politiques et législatifs, est considéré comme celui des chaussures ou des fast-foods, avec tous mes respects aux travailleurs des chaussures et aux acteurs des fast-foods.
Il faut définir la notion de librairie. La librairie n’est pas un espace où se vendent articles cosmétiques, shampooing, henné, bonbons et journaux. 
La librairie, ce n’est pas un espace pour “flexy” les crédits des opérateurs de téléphonie mobile. 
Le livre a besoin d’une révolution. Une vraie révolution d’encre bleue ou noire dont les acteurs sont les écrivains, les éditeurs, les libraires, les bibliothécaires et les décideurs politiques et économiques, ceux de bonne foi. Et nous avons tous les moyens et toute la volonté pour faire gagner cette révolution d’encre au profit du lectorat, de la culture et de l’économie.  

Ni pleurnicher ni pleurer l’absence du Sila 2020 !     
Pour moi, le Sila ne représente pas la vraie vie du livre en Algérie. Plutôt, il est l’arbre qui cache la forêt ! Une hirondelle ne fait pas le printemps. Le Sila n’est qu’un rendez-vous annuel occasionnel de sept jours, un peu plus, qu’importe. Un bon bazar livresque. Le livre doit mener sa vie quotidienne sur toute l’année, pour toute la population et dans toutes les villes et tous les villages et non pas qu’à Alger et pour une semaine. Dans la célébration quotidienne du livre, le lecteur, l’écrivain, l’éditeur, le libraire, le bibliothécaire, tout ce beau monde, trouveront leur oxygène, leur miroir et l’énergie du rêve. Certes, le Sila est une occasion commerciale pour quelques éditeurs nationaux survivants, mais il n’est pas la réponse radicale à la crise du livre ni à la misère de l’économie de la culture en Algérie.
Toutes les capitales arabes et méditerranéennes organisent des salons du livre, mais je n’ai jamais entendu parler d’une participation solide ou d’une récolte commerciale réalisée par des éditeurs algériens. Par contre, les éditeurs moyen-orientaux ou maghrébins font une bonne moisson au Sila. Il y a quelque chose qui ne marche pas !       

Le livre est le chemin de la liberté  
Il n’y a pas, et il n’y aura pas, de culture du livre en l’absence de la liberté d’expression, de la liberté d’échange et de la libération du champ économique. Le livre est un investissement économique rentable, dans un pays où l’environnement culturel, scolaire et universitaire est en harmonie avec l’actualité et avec la compétition libre et loyale. 
L’État qui n’encourage pas le bon livre, celui qui fait les lumières, est en train d’encourager inconsciemment et indirectement l’obscurantisme qui est le facteur destructeur de l’État moderne, l’État de droit.    
Pour apporter une aide sociétale au livre, il faut encourager la création des cafés littéraires. Et pour apporter une aide politique au livre, il faut se mobiliser pour la liberté d’expression et la liberté de création. Il n’y a pas de lecteur averti sans le débat public libre. Et il n’y a pas d’écriture sans la liberté. La lecture culturelle et créative est primordiale dans le scolaire. De ce fait, il est impérativement urgent de faire un état des lieux dans les bibliothèques scolaires. Un grand secret pédagogico-culturel à dévoiler ! Nous avons plus de onze millions de scolarisés, cinquante mille établissements scolaires ! C’est un trésor inestimable pour placer le livre culturel et littéraire, et qui par conséquent aide à la libération de l’imaginaire de l’élève.
La lecture passe par l’école, d’abord. Mais à l’école on ne peut imaginer un engouement à la lecture chez les élèves si les enseignants, eux-mêmes, ne s’intéressent pas à la lecture créative. Il faut revenir à la belle ancienne tradition qui est “la fiche de lecture” ! Dans les établissements scolaires, il faut encourager les enseignants, les encadreurs pédagogiques et les élèves à la lecture. Et pour arriver à ce but, il faut créer l’opération chèque-livre pour les enseignants et pour les élèves. Chez nous, en Algérie, la bibliothèque scolaire est souvent un espace réservé au livre de la propagande religieuse. Il est urgent de revoir la qualité intellectuelle des fonds documentaires existant dans ces bibliothèques. On ne peut combattre l’obscurantisme dans le livre placé dans la bibliothèque scolaire sans l’encouragement de l’édition, de la création et de la traduction de la littérature universelle pour nos enfants. Notre génération et celles qui nous ont précédés ont débuté leur belle aventure d’amour du livre dans les bibliothèques municipales. Cet espace magique jouait un rôle de proximité culturel livresque primordial pour le citoyen lambda. Je pense que la bibliothèque municipale est l’institution culturelle la plus sensible et en même temps la plus délaissée dans notre combat culturel. 
Dans tout bouleversement social, politique ou administratif, la bibliothèque municipale est toujours la première victime. Pendant la décennie noire, on a fait de ces lieux des refuges pour les déplacés, squattés par les terroristes, sièges pour les forces de sécurité, bureaux administratifs…   Il est dans l’urgence de revoir le statut de la bibliothèque municipale, en tant que premier maillon de la chaîne de la lecture et de la circulation sociétale du livre. La bibliothèque municipale est le lieu adéquat pour les activités des jeunes écrivains, pour les cercles de lecture, les cercles de conteurs… 
La bibliothèque municipale est un lieu de rencontres et d’échanges pour cimenter les rapports sociaux entre les citoyens du quartier. Elle est aussi la première tribune pour découvrir les nouveaux talents dans la littérature, la poésie et la prose. 
Entre la bibliothèque municipale, d’un côté, et l’école ou le collège, de l’autre, existait une grande relation culturelle autour de la lecture. Sous la recommandation des enseignants, les élèves fréquentaient la bibliothèque municipale. Et une fois dans cet espace, ils sont pris en charge par des bibliothécaires, eux aussi engagés dans l’amour du livre. Ce tableau nostalgique, peut-être, mais réel de l’image de la bibliothèque municipale, on peut le faire revivre en activant d’autres nouveaux moyens et d’autres nouvelles approches socio-culturelles. Certes, le temps a changé, mais la fascination du livre est toujours là, elle traverse les générations, les langues et les géographies.
 

Par : AMIN ZAOUI
        ÉCRIVAIN

 


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