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Culture / Culture

Sonia Amori, comédienne et auteure, à “Liberté”

“Promouvoir le métissage est mon but absolu”

Sonia Amori. © D.R.

Dans cet entretien, la comédienne algéro-française et désormais créatrice de mode, Sonia Amori, revient sur le lancement de sa ligne de vêtement “La petite Kabyle”, et le livre éponyme, dont la suite paraîtra à la rentrée, ainsi que son parcours cinématographique en France.

Liberté : Vous avez joué dans plusieurs productions cinématographiques, dont le dernier le court métrage Jardin d’essai (2016) de Dania Raymond. Pourquoi avoir opté pour des rôles de composition ?
Sonia Amori : Oui, j’aime les rôles de composition. J’essaye constamment de proposer de nouvelles choses. Et c’est vrai que les rôles que j’ai pu interpréter n’étaient pas forcément les mêmes. Chaque personnage avait un background différent. Mais je trouve qu’il y a beaucoup de lectures linéaires vis-à-vis du Nord de l’Afrique et des Nord-Africains en particulier. Je le répète chaque fois, mais c’est une vérité, on a une origine, une religion. On est arabe et musulman, point. On nous cantonne à la même chose. Après, dans les pays arabes c’est aussi une volonté politique que de se dire arabe et musulman. Mais ce qui est triste, c’est que dans ces mêmes pays, le régionalisme existe. On connaît le couscous et aujourd’hui on est réduit à la burqa ou au hidjab. Ce qui est désolant parce que quand on vient en Algérie, au Maroc ou en Tunisie, il y a une effervescence au niveau de la création et de la créativité. Beaucoup de choses s’y passent. Pourquoi toujours regarder l’aspect négatif ? Rester dans un fatalisme, je le comprends pour certaines personnes qui ont envie de voir les choses changer. Moi je me suis dit, et si nous nous concentrions sur le positif ? Faisons ça. Oui, on sait qu’il y a des poubelles dans la rue, que la situation de la femme est compliquée. Mais si on creuse, on constate que les choses sont en train de bouger. Je donne l’exemple des femmes entrepreneurs qui émergent. Je pense qu’il faut se concentrer sur ça et donner l’envie à d’autres.

Est-ce votre but de changer l’image de la Maghrébine dans le cinéma français ?
Pas forcément dans le cinéma, mais surtout au niveau des médias. Les médias les plus influents aujourd’hui sont Instagram et Facebook. C’est incroyable à quel point une photo peut en quelques instants faire des millions de vues. Ce qui m’avait épatée, c’était cette mode limite “halal” qui s’était développée. On voyait des femmes en hidjab, avec beaucoup de maquillage. Ça me faisait halluciner. Je me suis dit tiens, même les femmes voilées veulent se rendre plus trendy. Pourquoi les femmes de tous les jours qui marchent en jeans et baskets ne le font pas ? C’est parce qu’elles sont humbles ou parce que, finalement, on n’a pas créé de choses pour elles ? Je me suis dit, et si on regardait de ce côté-là ? Et si on montrait la femme de tous les jours ? Avec tous les corps, toutes les formes, tous les visages et tous les parcours qu’on puisse avoir. Mon combat n’est pas d’exporter une image ou une identité, mais de faire porter une identité nouvelle à des gens qui en sont étrangers. “La petite Kabyle” a aussi bien été portée par des Françaises, Espagnoles et Canadiennes, que par des Algériennes ou même des Asiatiques. Lorsque j’ai ouvert mon pop-up store l’hiver dernier à Paris, c’était le boom. Tout le monde repartait avec un vêtement estampillé “la petite Kabyle”.  Ouvrir au métissage est mon but absolu. Je ne veux pas faire de marque communautariste. Je ne veux pas dire : “Tu la portes parce que t’es Algérienne” par exemple. J’aurais raté mon coup.

Vous avez dit que votre sensibilité vous donnait une certaine beauté. Un trait qu’on ne perçoit pas forcément au premier regard. Est-ce que cette sensibilité vous aide dans le cinéma ?
Je n’ai pas une image fragile, mais des yeux un peu larmoyants. Par contre quand on me rencontre dans la vraie vie, je suis du genre un peu surexcité. Je peux paraître hautaine aussi, mais ce n’est pas du tout moi. Dans le cinéma bizarrement, on m’a toujours identifiée comme une espèce de victime, chose que je ne suis jamais dans la vie. On me donne des rôles de femmes de ménage par exemple. Je veux qu’on arrête d’identifier la femme comme quelque chose de doux, qui ne répond pas, qui est conciliant. On a le droit aussi d’avoir nos défauts, et nos rôles de “sorcières” ne doivent pas s’arrêter à celui d’une peste séductrice, un peu méchante envers la femme. Elle peut aussi prendre position face à un homme, au groupe. Je suis très fière d’avoir été élevée avec l’idée de quoi qu’il arrive, dans n’importe quelle situation, que si je dois me battre pour quelque chose, je le ferai.

Outre une carrière dans le cinéma, vous avez lancé l’an dernier en France la marque “La petite Kabyle”, inspirée des traditions vestimentaires berbères. Elle est aussi Vegan. Pourquoi ce choix ?
Effectivement, le Vegan est ma ligne de conduite. Je voulais créer une ligne de vêtements qui soit la plus éthique, qui soit respectueuse et de l’être humain et de la nature et bien évidemment des animaux. Je veux être honnête avec mes clientes. Je sais d’où viennent mes produits, je les crée, je travaille avec de petits ateliers, et chaque design est unique. Je me bats pour qu’il n’y ait pas 30 000 personnes qui aient le même. Ce que je fais surtout ce sont des séries limitées, qui changent tous les trois mois. On n’utilise pas de matières animales. Mais, dans tout ça, j’essaye surtout de proposer une nouvelle lecture du nord de l’Afrique, par rapport à la vision occidentale de notre culture.

D’ailleurs, vous avez déjà organisé un festival “Vegan-Berbère” à Paris l’an dernier. Comptez-vous l’introduire en Algérie ?
Avec plaisir ! Je cherche des sponsors pour le faire. J’aimerais créer des ponts en organisant des soirées liées à ça. Pas pour faire du prosélytisme vis-à-vis du Vegan, mais le fait de faire ce genre de buffets, ça supprime toutes formes d’allergies. Ça permet aux gens qui ne mangent pas de viande d’y prendre part et de s’asseoir autour d’une bonne table. Pour le moment, je prépare un petit projet autour des Berbères. Si ça se concrétise, la soirée de présentation de ce projet sera consacrée à un buffet Vegan-Berbère. Je proposerai un plat typique de nos régions.

En quoi consistera ce projet autour des Berbères dont vous venez de parler ?
C’est un petit peu secret pour l’instant. Mais je peux dire qu’il relève du domaine culturel. Nous sommes en pourparlers avec les sponsors pour le moment. Disons que je vais essayer de faire voyager les gens autrement. Pour une fois ce sera une femme qui le fera. Et ce sera d’ailleurs un projet qui se fera entre femmes.

Vous avez publié à compte d’auteur le livre de jeunesse La petite Kabyle. Le personnage a-t-il été inspiré de votre enfance ? Était-ce une manière de vous libérer de cette période qui a eu lieu durant la décennie noire ?
J’ai eu la chance de ne pas vraiment vivre la décennie noire. En Kabylie on n’a vraiment été touchés par le terrorisme qu’à partir de 1994, année à laquelle ma famille et moi sommes partis en France. Avant cette année, c’était un peu un murmure intense, mais on ne l’entendait pas vraiment. Puis quand on est petit, les parents nous protègent. La dernière image terrifiante que j’ai eue, c’est nous qui allions à l’école avec maman en voiture, et tout d’un coup, on passe par un barrage un peu flippant. On a eu la chance d’avoir un oncle à Paris, chez qui nous avons passé des vacances prolongées. Mon père était resté en Algérie. Nous visitions l’Algérie tous les six mois. Quand les gens vivent la montée de l’obscurantisme, ils ne se rendent pas compte des changements qu’il peut y avoir. Sauf que pour nous, c’était comme si on clignait des yeux pour constater les nombreux changements. On était passés des enfants qui jouaient dans les rues, complètement heureux, à des ruelles vides. Je ne voulais pas vraiment me libérer de la décennie noire. Mais La petite Kabyle, c’est la petite fille que j’étais quand je suis arrivée en France. Hyper souriante et qui avait une forte identité kabyle, avec un fort accent. Sauf qu’on avait la tête blonde et la peau très blanche. Les gens, quand ils nous voyaient arriver, se demandaient qui nous étions. Je disais que je venais de la Kabylie, et c’est devenu un peu la blague de la petite Kabyle qui circulait dans le quartier. Plus tard, quand j’ai voulu parler de mes origines et de mes racines, c’est tout naturellement que je me suis tournée vers la petite fille que j’étais. Parce que la femme que je suis aujourd’hui est empreinte de plein de cultures, de mouvements, de croyances. Je suis un mélange de tout. J’ai habité à Londres, à New York, à Madrid, en France. Mon algérianité, je l’ai par mon enfance.

Envisagez-vous de publier un deuxième tome avec l’illustratrice Coralie Paquelier ?
En fait, par rapport à Coralie, c’est qu’elle dessine d’une seule manière. Elle s’est rendu compte que le succès des dessins dans le livre était en train de lui prendre son identité d’artiste. Les gens croyaient que ses autres personnages c’était la petite Kabyle, mais habillée autrement. Ça avait pris beaucoup d’ampleur. Elle n’a pas voulu perdre son identité, sa patte.  Elle n’a pas souhaité poursuivre l’aventure et j’ai voulu respecter son choix. À aucun moment je ne forcerai quelqu’un s’il ne se sent pas libre. La suite de La petite Kabyle, qui sortira fin septembre, se fera donc avec un autre dessinateur. J’aurais aussi peut-être une très bonne boîte d’édition cette fois-ci, vu que le premier livre avait été publié à compte d’auteur.


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