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Culture / Culture

…SOUFFLES…SOUFFLES…SOUFFLES…

Quand Yasmina sauve Mohamed !

© D. R.

Les livres ont-ils de la chance, à l’instar des écrivains ? Le Fils du pauvre, le roman de Mouloud Feraoun, le plus connu et le plus lu en Algérie et dans la sphère francophone, est un texte chanceux ! Ce roman est un miraculé livresque ! Un survivant littéraire. L’histoire nous raconte que le jeune Mouloud Feraoun, instituteur de profession, a envoyé son manuscrit à l’éditeur Edmond Charlot. Jusqu’ici, rien d’anormal, rien d’exceptionnel. 

En 1936, à Alger, 2 bis, rue Charras, Edmond Charlot ouvre une petite librairie baptisée “Les Vraies Richesses” et en même temps une maison d’édition, et qui va publier Albert Camus, Jules Roy, Emmanuel Roblès, Albert Cossery, Jean Amrouche… 

À Alger, Edmond Charlot s’est entouré d’écrivains algériens et méditerranéens. Il voulait être la voix de cette littérature africano-méditerranéenne. Et parmi les membres du comité de lecture de sa maison d’édition se trouvait Jean Amrouche, journaliste et grand poète. Le manuscrit intitulé Le Fils du pauvre de Mouloud Feraoun arrive chez Edmond Charlot.

Cela n’est pas un événement, la maison d’édition reçoit quotidiennement des dizaines de manuscrits. Jean Amrouche est désigné pour la lecture et l’évaluation du manuscrit. Suite à sa lecture, il rédige un rapport négatif et refuse la publication du roman Le Fils du pauvre ! Par jalousie littéraire ou par sensibilité esthétique ? 

Suite au rapport de lecture, Le Fils du pauvre a été refusé par l’éditeur Edmond Charlot d’Alger. Mouloud Feraoun décide alors de l’envoyer aux éditions Cahiers du nouvel humanisme, Le Puy, où il sera publié. Puis réédité par d’autres maisons d’édition. Et ainsi la condamnation à mort de ce beau roman a été ajournée. Et la guillotine éditoriale littéraire a raté Le Fils du pauvre ! Et ce roman restera l’un des grands textes littéraires universels.

Un roman chanceux ! Dans l’histoire de la littérature universelle, 1984, le roman le plus célèbre de George Orwell, lui aussi, a vécu une histoire, avec le comité de lecture, semblable à celle du Fils du pauvre de Mouloud Feraoun.

En 1949, quand George Orwell a présenté le manuscrit de son roman 1984 à l’éditeur britannique Secker and Warburg, ce dernier a demandé conseil auprès du grand poète T. S. Eliot, Nobel de littérature en 1948. Après lecture, Eliot a recommandé à l’éditeur de ne pas le publier. Il a trouvé le manuscrit vide et le style vieux et anachronique… Le hasard a voulu que l’éditeur n’ait pas respecté les recommandations d’Eliot ! 1984 d’Orwell fut publié. Et au bout de quelques mois, le roman est devenu l’un des livres les plus appréciés dans le monde, dans toutes les langues, et pour toutes les générations. Un phénomène littéraire ! 

Dans les années 1980, un certain jeune écrivain méconnu, appelé Mohamed Moulessehoul, a publié, à l’instar de ses pairs de cette génération d’écrivains de la période socialiste, trois romans et trois recueils de nouvelles :  Amen, 1984 (nouvelles), Houria, 1984, Enal, Alger (nouvelles), La Fille du pont, 1985, Enal (nouvelles), El Kahira – cellule de la mort, 1986, Enal (roman), De l’autre côté de la ville, 1988, L’Harmattan, Paris (roman), Le Privilège du phénix, 1989, Enal (roman).

Le nom de l’écrivain passe sous un grand silence. Ses livres sans écho. Rien de spécial dans cette plume. Un nom comme les autres ou peut-être un peu moins. Mais en 1997 paraît en France, chez l’éditeur parisien Baleine, Morituri, qui révèle au grand public Mohamed Moulessehoul sous le pseudonyme de Yasmina Khadra. Ainsi, Yasmina a sauvé Mohamed !

Si sous le nom de Mohamed, au pays de l’Enal (Entreprise nationale du livre), les livres de Yasmina étaient inconnus, au pays de Baleine et Julliard les livres de Mohamed ont pu conquérir le monde. Si Mohamed dans son pays était un inconnu, dans le pays des autres ce même Mohamed/Yasmina est devenu une star littéraire.

Un des écrivains les plus populaires, les plus lus et les plus traduits dans le monde. Le roman 1984 d’Orwell, comme Le Fils du pauvre, comme Mohamed Moulessehoul lui-même, sont tous des survivants du naufrage de la bêtise littéraire.Oui, les écrivains comme leurs livres sont le fruit, de temps en temps, d’un coup de chance ou d’un coup de guillotine !
 

A. Z.
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