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Culture / Culture

Malika Bendouda, ministre de la culture

“Réconcilier l’Algérien avec sa propre culture”

© Billel Zehani/Liberté

Une philosophe à la tête de la Culture, de quoi privilégier le mouvement des idées. Cinq mois après sa nomination, Malika Bendouda s’est donné le temps de se familiariser avec le Palais de la culture qui a connu une période “d’instabilité”. Elle décline sa vision d’une culture qui a vocation de “tirer la société vers le haut”

Liberté : Dans quel état avez-vous trouvé le secteur culturel ? 
Malika Bendouda : Le ministère a été affecté par le nombre de changements de ministres. Nous avons eu trois ministres en une année, et cette instabilité a fait que certains projets et dossiers au niveau du ministère ont été retardés et d’autres oubliés. De manière générale, ces dernières années, le secteur de la culture a bénéficié de pas mal d’infrastructures, de projets, de théâtres… mais malheureusement, cela n’a pas été suivi par un lancement véritable de l’action culturelle en Algérie. 

Quelle est justement votre conception de la culture ?
En tant que philosophe, j’ai ma propre conception de la culture. C’est celle qui a pour ambition de tirer la société vers le haut et puis de reconnaître son identité, son être, sa raison d’être aussi. Je pense que la culture est un facteur d’épanouissement et de développement. Notre héritage culturel et notre histoire qui remonte à 2 millions d’années, est porteur d’une grande et riche culture. Elle est aussi très diverse.

Pendant longtemps, nous n’avons pas su nous la mettre en valeur. Comme nous n’avons pas su la vendre comme produit culturel. C’est bien dommage ! Je pense que l’Algérie a raté pas mal d’occasions pour faire valoir son patrimoine culturel, parce que la culture peut être source d’un grand investissement économique qui peut donner un rendement important, qui sera peut-être notre prochaine devise après le pétrole. 

Vous dites que la culture peut être une source d’investissement économique. Comment comptez-vous la redynamiser ? 
Nous n’avons pas eu de chance, nous sommes arrivés au moment de la pandémie. Cela aura permis au moins de nous organiser, de trouver nos repères et de mettre de l’ordre dans tous les dossiers mis à l’écart et oubliés. J’ai mis un peu d’ordre, je vois plus clair. Ma vision est aussi claire.

Premièrement, je pense à réconcilier l’Algérien avec sa propre culture, j’ai envie de démocratiser la culture et qu’elle soit à la portée de tout le monde, d’aider les jeunes surtout à trouver leur place, à montrer ce qu’ils savent faire. Je pense surtout engager certaines réformes, notamment dans le théâtre et le cinéma. Et le plus grand chantier est celui du livre, le maillon faible, et je tiens vraiment à ce que la réforme soit bientôt mise en place. 

Justement, la chaîne du livre est à l’arrêt à cause de la pandémie. Éditeurs et libraires craignent la fermeture. Comment comptez-vous y pallier ?
J’ai donné des directives, et mes objectifs sont clairs. Nous avons des experts et des spécialistes pour nous soumettre un plan de travail et un projet complet, mais surtout pragmatique, c’est-à-dire qu’on arrive à mettre réellement et maintenant en place.

Concernant les retombées de la Covid-19, on propose des mesures d’aide aux éditeurs et c’est à eux de trouver des solutions. D’ailleurs, nous avons reçu pas mal de propositions, nous sommes dans la réflexion, nous pensons mettre en place certaines mesures. Nous n’allons pas les aider directement, nous allons leur donner plus d’opportunités à commercialiser le livre. 

Ils estiment que l’une des solutions se fera à travers le e-paiement et les bibliothèques, ce qui permettra à la machine de tourner…
Il y a des experts qui travaillent sur un vrai projet. Nous ne voulons pas faire les choses dans l’amateurisme et la précipitation, nous voulons vraiment faire les choses de manière professionnelle. L’objectif est bien sûr d’arriver à mieux vendre le livre, à le rendre accessible. Le e-paiement est très important, cela va tout changer.

Malheureusement, cela ne dépend pas de nous. Le ministre des Télécommunications, des Technologies et du Numérique est en train de travailler sincèrement et sérieusement. Si cela peut se réaliser, tout va changer, pas seulement pour le livre. Nous sommes en train de numériser le secteur ; nous préparons le projet e-ticket pour les salles de cinéma, les théâtres... Nous avons des projets, mais nous sommes liés à ce qui se fait dans d’autres secteurs. 

Vous évoquiez des réformes dans le théâtre, en quoi consistent-elles ? Allez-vous accompagner les associations et les coopératives ?
Chaque théâtre a ses besoins et ses objectifs. Nous avons préparé des contrats de performance pour chaque établissement et chaque directeur qui devrait s’engager sur ce contrat. L’ancienne méthode de mettre des directeurs et de les laisser faire, de gérer comme ils l’entendent, c’est fini. On pense les accompagner selon des objectifs précis et des critères de chaque théâtre, selon le besoin et selon aussi la région où se trouve le théâtre. Il faut que le directeur soit vraiment conscient des défis à relever dans son établissement. 

Pour les associations et coopératives, pour l’instant cela continue. En ce moment, on prépare le théâtre de poche, un théâtre plus indépendant, plus libre qui donnera plus de chance aux jeunes. Nous pensons notamment travailler avec les start-up, les aider, les encadrer pour créer leurs petits théâtres. Nous ne sommes plus au temps des grands théâtres qui demandent beaucoup d’investissement. Nous cherchons la proximité pour avoir plus de théâtres proches des lieux défavorisés, et puis nous laissons les jeunes travailler et faire leur propre investissement. 

La crise du cinéma est chronique : absence de production, de formation, de scénaristes, salles fermées... Peut-on parler, aujourd’hui, d’industrie cinématographique ?
Aujourd’hui,  nous avons un secrétariat d’état dédié à  l’Industrie cinématographique. Nous avons des films, de bons réalisateurs, des acteurs ; créer une industrie cinématographique demande une grande réforme. Il y a des réformes surtout sur le plan financier et construction de salles.  Il y a le besoin de cinéma ; le citoyen algérien a perdu ces dernières années l’envie, voire le besoin d’aller voir un film en salle.

Les nouvelles technologies n’ont pas aidé vraiment dans ce sens, donc pour en créer le besoin, il faut travailler sur l’éducation des enfants, des élèves, et nous sommes en train de le préparer, et ce, en partenariat avec le secteur de l’éducation qui est très coopératif. Pour créer une vraie industrie, cela demande d’ouvrir l’investissement sur l’étranger. Maintenant, il faut juste certaines réformes financières qui permettent de ramener le matériel et les investisseurs. Je suis vraiment confiante, la réforme sera bientôt mise en place. La volonté politique est là.

Allez-vous revoir la loi de la cinématographie de 2011 qui verrouille le 7e art ?
Nous sommes en train de la revoir. D’ailleurs, le secrétaire de l’Industrie cinématographique, M. Sehaïri, travaille sur toutes ces questions. Ce n’est pas encore visible, car c’est un travail de longue haleine ; des experts y travaillent. 

En plus du cinéma, plusieurs autres secteurs sont en souffrance, à l’exemple du patrimoine. De nombreux chantiers ont été lancés, comme celui de La Casbah et d’Imedghassen, depuis des années. Des équipes défilent, mais rien n’a été fait à nos jours…
La Casbah fait partie de l’héritage et est dans une situation défavorisée. Cela fait mal au cœur, car avec tout l’argent qu’on a pu dépenser autour de ce problème, la question n’est toujours pas résolue. Elle est aujourd’hui gérée par la wilaya, et le ministère accompagne cette restauration. Mon idée pour La Casbah est de voir ce qui a été fait dans les pays qui ont des casbahs, comme l’Espagne et la Grèce où c’est l’État qui doit tout prendre en main et réaliser un projet de restauration complet.

Cela demande un travail intersectoriel avec les ministères de l’Habitat, de la Culture, de l’Intérieur, des Finances. On prépare un conseil interministériel sur La Casbah pour prendre une décision radicale. Le patrimoine est mon “chouchou” ; j’y tiens beaucoup. 43% du territoire algérien appartiennent à la culture, car nous avons cinq parcs culturels. Il y a la réforme de la loi 98-04 qui est prête ; elle va rendre le patrimoine beaucoup plus commerciable où l’investissement peut se faire beaucoup plus facilement.

Nous voulons que les musées soient plus attractifs, donc nous avons travaillé sur cette loi pour faire certains changements qui bloquaient cet aspect. Le grand enjeu, la carte archéologique qui n’a pas été modifiée depuis 1925, alors que pas mal de fouilles et de découvertes très importantes ont été faites, mais il n’y a pas eu de mise à jour. Nous avons constitué un groupe de travail composé d’experts avec comme point focal l’historien M. Abderrahmane Khelifa. Dans deux mois, nous aurons notre carte archéologique algérienne. 

Concernant les festivals nationaux et internationaux, allez-vous revoir l’agenda, les maintenir ? Pour les commissaires, pensez-vous intégrer des artistes ? 
L’agenda a déjà été revu mais tout a été bloqué à cause de la pandémie. Le plus proche est celui du livre, mais cela m’étonnerait qu’il puisse avoir lieu, car cela dépend aussi des membres de  la commission scientifique. Nous ne pouvons pas prendre la décision seuls, nous devons attendre leur avis, mais en attendant il y a des décisions à prendre. Car on ne peut pas faire du jour au lendemain un festival. 

Nous n’avons pas encore tranché sur le repport ou l’annulation. Pour les commissaires, il va y avoir réellement du changement. Nous ne ferons pas les choses dans la précipitation, nous cherchons de vrais connaisseurs, des gens qui ont envie de travailler. Rien n’a été décidé, nous sommes en train de l’étudier pour chaque festival.

Les festivals sont plus budgétivores et ne participent pas réellement au développement économique. D’ailleurs, ceux organisés dans les autres villes ne font pas appel aux acteurs culturels de la région, mais à ceux d’Alger. Allez-vous revoir cette centralisation ?
Nous avons eu des événements culturels éphémères qui ont consommé un budget, mais qui n’ont rien laissé comme trace, à part des dettes, comme celui du festival du film arabe d’Oran. Ce sont des investissements qui n’ont rien apporté à la culture, qui n’ont laissé aucune trace culturelle.

Le festival du film arabe n’a pas rapporté grand-chose, d’où la réflexion de tout revoir, les cahiers de charges et les commissaires. Un festival doit être une source de richesse pour la ville, d’où l’intérêt de faire un festival dans une autre ville. Nous sommes conscients de cet aspect, nous allons revoir toute la politique des festivals. 

Ces derniers jours vous avez accordé une aide financière à des artistes. Qu’en est-il du long terme ?
Après la  Covid-19, ils  doivent travailler. Comme  nous  le  ferons  avec  les éditeurs, nous  aiderons  les artistes  de  tous  les  secteurs à travailler pour rattraper le retard. Nous avons un plan déconfinement, nous essayerons de préparer une programmation plus intensifiée, par exemple dans la durée, afin de créer de vrais chantiers de travail. L’artiste préfère produire et gagner, que d’avoir de l’aide d’une manière charitable. 

Dans le nouveau gouvernement, on a institué le secrétariat d’état chargé de la Production culturelle. Ce département ne risque-t-il pas de constituer un frein à la liberté de création et d’expression ?  
Le secrétariat d’État est fait pour aider le ministère à valoriser la production culturelle. Ce n’est pas une entreprise qui produit de la culture mais qui se charge des problèmes de la culture. Les actions du ministère vont montrer qu’on est vraiment dans une politique d’accompagnement, surtout des jeunes. 

Nous travaillons sur des projets pour faire en sorte que le jeune écrivain arrive à être encadré pour écrire et pour produire.  Je veux que le ministère aille vers cette politique d’être une couveuse des jeunes talents dans tous les domaines (écriture, musique, art, cinéma), si je peux résumer ma vision, toute ma philosophie.
 

Entretien réalisé par : Hana MENASRIA


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