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Culture / Culture

MOTS DE SYMPATHIE ET D’INQUIÉTUDE APRÈS L’ANNULATION DU SILA

SAUVONS L’ÉCOSYSTÈME DU LIVRE !

© D.R

Le Sila de cette année n’aura pas lieu. Pour garder le lien entre écrivains, éditeurs et lecteurs, Liberté ouvre ses colonnes et leur donne la parole…

Par : MUSTAPHA BENFODIL
        ROMANCIER-DRAMATURGE

”J’ai beau chercher, fouiner sur Google en tapant ‘aide aux acteurs du livre’, chercher sur le site du ministère de la Culture… je n’ai pas trouvé trace d’un quelconque dispositif d’aide pour remettre en selle les métiers du livre menacés de disparition.”

C’est donc officiel : pas de Sila cette année. La 25e édition aura été victime, à son tour, de la Covid. À la place, on parle d’une édition “virtuelle”. J’avais espoir que la vie reprendrait à peu près son cours normal à l’automne après ces longs et éprouvants mois de combat contre le monstre invisible et que notre “Mecque du livre” serait prête à recevoir comme chaque année, à la veille de Novembre, ses cohortes de pèlerins bibliovores. Il n’en sera rien. Ainsi, cette année, il n’y aura pas de polémique sur les livres interdits et les stands fliqués. 

On ne verra pas les flux interminables de visiteurs déversés par le tramway à la station Pins-Maritimes et convergeant massivement vers les pavillons de la Safex. On ne verra pas les cohues de fans se bousculant pour arracher une dédicace et un selfie avec Yasmina Khadra. On ne pourra pas rencontrer l’un ou l’autre de nos écrivains fétiches : Maïssa Bey, Rachid Boudjedra, Habib Tengour, Kamel Daoud, Ryad Girod, Sarah Haïdar, Samir Kacimi, Salah Badis ou Kaouther Adimi. On ne pourra pas saluer le prodigieux Abdelouahab Aïssaoui, lauréat du Booker Prize pour son excellent Al Diwan Al Isbarti (La Cour de Sparte).

On ne pourra pas voir Hadjar Bali nous parler de son somptueux roman Écorces. On n’aura pas l’opportunité d’écouter Saïd Sadi venant présenter ses Mémoires devant un auditoire conquis. On ne pourra pas fêter au stand des éditions Barzakh les 20 ans de cette formidable maison au catalogue faste. Ni de faire une prière silencieuse à la mémoire de Mohammed Dib pour le centenaire de sa naissance en se prosternant religieusement devant son œuvre singulière… 

La Safex sera drôlement calme cet automne
Non, il n’y aura rien de tout cela, et la Safex aura l’air drôlement calme cet automne. Calme et triste comme une île désertée par ses habitants. Je dois vous avouer une chose : j’ai toujours eu des sentiments mitigés à l’égard du Sila. Je ne le boude pas, mais disons que c’est un problème d’échelle. Je me sens un peu perdu au milieu de cette gigantesque faune de cellulose. Ces immenses hangars bondés de papier imprimé, c’est vertigineux. Ça donne le tournis. Ma préférence va plutôt pour les petites rencontres intimistes et les formats modestes, en petit comité, quitte à se confiner dans une forme de confidentialité.

Mais, d’un autre côté, je dois dire aussi que je suis impressionné par la vitalité et l’extrême popularité du Salon qui se confirme saison après saison. C’est quand même impressionnant, ces foules bigarrées grouillant autour des rayonnages de livres et se répandant joyeusement sur la grande esplanade. On se fait même une fierté d’annoncer à la fin de chaque édition que le Sila a fait un carton à coups de tant de centaines de milliers, voire de millions, de visiteurs. Des visiteurs de toutes les classes sociales, cosmopolites, mélangés. Et ça vient des 48 wilayas. Je pense que le Sila, un peu à l’image de sa voisine la Promenade des Sablettes, est l’un des rares espaces algérois à drainer autant de monde.

Cela tranche avec “l’entre-soi” du milieu littéraire et l’élitisme de l’événementiel “cultureux”. Le Sila, c’est aussi l’endroit idéal pour rencontrer tous les acteurs de la chaîne du livre : écrivains, éditeurs, libraires, imprimeurs, distributeurs, universitaires, critiques, journalistes, étudiants, sans oublier bien sûr nos amis lecteurs. J’en ai fait l’expérience l’an dernier : j’ai fait le guide pour un groupe de collégiens, et en l’espace d’une matinée, au gré de nos déambulations, nous avons eu la chance de rencontrer au moins un représentant pour chacun des métiers du livre. Et ce fut très enrichissant.  
 
Communion 
Le Sila, c’est également l’occasion de belles retrouvailles avec tous ceux qu’on a perdus de vue parmi nos “cousins littéraires” et autres membres de cette confrérie improbable des faiseurs de livres. La dernière fois que j’ai eu le bonheur de revoir notre très cher Aziz Chouaki – Allah yerahmou –, c’était là-bas, au Sila (édition 2013). Ce qui m’enchante aussi, ce sont les rencontres, formelles ou informelles, avec les lecteurs. À chaque fois, c’est un vrai moment de communion. Pour moi, les séances rituelles de “signatures” sont avant tout un espace, une chance, pour échanger de vive voix avec celles et ceux qui se donnent la peine de nous lire.

Qui nous élisent parmi ces millions de bouquins pour honorer nos humbles opus d’un aparté mystique à l’abri du boucan urbain et des réseaux sociaux. Je voudrais profiter d’ailleurs de cette tribune pour m’excuser pour le temps que je prends à discuter avec chaque lecteur pendant que les autres piaffent d’impatience en se demandant : “Mais qu’est-ce qu’ils sont en train de se raconter ?” Certains, exaspérés, me disent gentiment : “Mettez juste une petite signature.” Ces moments d’échange, de partage, même hachés, même décousus, arrachés au milieu du brouhaha cacophonique de ce grand bazar, sont ce qu’il y a de plus important, de plus précieux, à mes yeux.

Et à l’heure de la toute-puissance du numérique, de l’emprise effarante de facebook, de l’Internet, sur nos esprits, et de toute cette pieuvre digitale qui étend ses tentacules à tous les compartiments de notre vie, entretenir ce lien avec le livre de façon aussi étroite, aussi charnelle, fait éminemment sens pour moi. Le Sila, in fine, c’est un démenti géant à cette “fake news”, cette pseudo-vérité qui assure avec aplomb, comme un mauvais commentaire d’un reportage de M6, que “les Algériens ne lisent pas”, que c’est la fin du livre, que les jeunes, les mômes, n’ont d’yeux, de cerveau disponible, que pour Instagram et les jeux vidéo. Alors que dans les faits, la sociologie de la lecture est plus nuancée. 

Où que se porte mon regard, dans les travées de la Safex, je croise partout des gens curieux, des jeunes scrutant les stands en parcourant fiévreusement les nouveaux titres sortis tout frais des presses des imprimeries comme des petits pains tout chauds ; je me pâme devant ces bibliophiles furetant dans les masses de volumes chamarrés à la recherche d’un ouvrage en particulier ou se “rinçant” juste les yeux devant un Beau-livre, une encyclopédie ou un best-seller hors de prix. Et il m’a été à chaque fois donné de constater que même les ménages qui sont dans la précarité, criblés de dépenses, saignés par la rentrée, se débrouillent pour dégager malgré tout un “budget Sila”, pour offrir un roman, une BD, un dico, un conte, un bouquin d’anglais ou d’histoire à leur enfant, et pour cela, je leur dis RESPECT ! 

Un plan d’urgence pour les métiers du livre
La transition est toute trouvée pour parler d’un sujet préoccupant : l’importance économique que revêt le Sila et les conséquences désastreuses de son annulation. Au-delà de son côté festif, populaire, de ces processions défilant autour des tréteaux jonchés d’ouvrages, le Sila est aussi (surtout ?) synonyme de survie pour tout l’écosystème du livre. Tous les éditeurs vous le diront : le Salon leur permet d’équilibrer (pour ne pas dire sauver) leur trésorerie et de continuer à accompagner l’imaginaire national.

Dès lors, il tombe sous le sens que l’annulation de cette 25e édition pour cause de la Covid est une très mauvaise nouvelle. Beaucoup d’éditeurs, j’en ai bien peur, ne s’en relèveront pas. Et l’État n’a visiblement aucun plan pour sauver cette filière profondément sinistrée. J’ai beau chercher, fouiner sur Google en tapant “aide aux acteurs du livre”, chercher sur le site du ministère de la Culture… je n’ai pas trouvé trace d’un quelconque dispositif d’aide pour remettre en selle les métiers du livre menacés de disparition.

Pourtant, tout au long de la crise sociosanitaire, on a vu le gouvernement multiplier les annonces à propos des mesures de soutien aux entreprises et aux professions impactées par la pandémie. Mais rien à ma connaissance n’a été entrepris pour porter secours aux professionnels du livre. En revanche, j’ai lu et entendu des SOS, des cris de détresse, des bouteilles à la mer, lancés par différents intervenants de la filière en alertant sur les retombées calamiteuses de la catastrophe sanitaire sur leur activité. J’ai suivi avec effroi la fermeture de la librairie Yasmine El-Gharb à Mostaganem, une belle enseigne qui a sombré dans l’indifférence générale.

Et je me demande combien de libraires, d’éditeurs, d’imprimeurs, de distributeurs… vont pouvoir tenir le choc ; combien de temps vont-ils pouvoir résister encore ; combien de travailleurs du secteur vont pouvoir garder leur emploi, percevoir leur salaire à la fin du mois… Le risque est on ne peut plus réel : si rien n’est fait pour amortir le choc, l’annulation du Sila pourrait carrément porter le coup de grâce à l’industrie du livre, mettant au chômage des milliers de travailleurs. Le Sila n’aurait peut-être pas tout sauvé mais au moins aurait-il permis de soulager financièrement les entreprises éditoriales et, par ricochet, les autres chaînons de la filière ; d’éponger une partie des dettes accumulées et de les aider à supporter les charges qui pèsent sur leurs épaules. Le dilemme est cornélien tant il est difficile, par ailleurs, de prémunir un événement de cette dimension contre une contamination de masse. Mais peut-être qu’un report aurait été possible, quitte à l’imaginer à un format plus modeste. En vérité, je n’ai pas d’idée arrêtée, je n’ai pas de plan B. Peut-être qu’eux, les professionnels du livre, en ont un. Je ne sais pas si on leur a demandé leur avis, si le débat a été clairement posé… 

“Harga culturelle”
Quoi qu’il en soit, et à défaut de rattraper le Sila, il est crucial d’envisager un plan d’urgence assorti de mesures concrètes comme celles qui ont été concédées aux autres opérateurs économiques pénalisés par la crise (indemnisations, allégement des charges fiscales et parafiscales, rééchelonnement ou suppression des charges sociales, crédits bonifiés…). Je voudrais terminer ce plaidoyer en exprimant une pensée solidaire et un mot de gratitude à tous ces artisans et militants du livre.

Sans ces éditeurs passionnés, dévoués, courageux, sans ces libraires, ces imprimeurs, ces animateurs de cafés littéraires, ces combattants de la culture, sans toutes ces petites mains de l’ombre, ces travailleurs invisibles qui veillent au grain, nous aurions été nombreux, très nombreux, à être réduits au silence ou bien obligés de nous exiler littérairement. Ne pas soutenir ces métiers, ces fabricants, ces artisans, c’est laisser disparaître des savoir-faire précieux, irremplaçables. C’est saborder notre capital symbolique et pousser à la “harga culturelle” nos talents du cru et notre génie créatif. Une industrie du livre, tout comme une industrie du cinéma, de la musique, de l’audiovisuel, du spectacle vivant, bref, de la culture, c’est le meilleur moyen d’être visibles et audibles à l’échelle du monde ; c’est ce qui nous permet de faire entendre notre voix, notre récit, imprégné de notre regard, de notre histoire, de l’humus de nos terroirs… 

Sans “jdanovisme” aucun, il me plaît de croire que tous ces bouquins publiés ici, diffusés ici, critiqués ici, partagés ici, montés ici, étudiés ici, décortiqués ici, célébrés ici ou descendus en flammes ici, c’est cela aussi l’âme d’un peuple. On peut trouver floue la notion de “roman national”, on peut la trouver totalitaire ou bureaucratique, on peut s’en méfier, s’en moquer, mais je pense qu’il n’y a que la littérature algérienne, la sociologie algérienne, l’historiographie algérienne, l’anthropologie algérienne, la psychanalyse algérienne, la poésie algérienne, la dramaturgie algérienne… pour poser les mots justes sur nos paysages sociaux, nos traumas, nos blessures, nos contentieux houleux avec l’histoire, notre espérance tenace et nos rêves insoumis.

Et c’est précisément tout cela qui participe à la fabrication de ce “récit national”. C’est cela qui va faire trace, qui va faire sillon, dans nos manuels et nos feuilletons et nos opéras et nos écoles et nos chansons. Alors, Sila ou pas Sila, soutenons les métiers du livre, ces artisans discrets sans qui la culture algérienne, la littérature algérienne ne seraient qu’une “fiction”…


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