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Économie / Dossier economique

Mohamed Terkmani, spécialiste en énergie, ancien responsable à Sonatrach

“La stratégie en matière de renouvelable n’est pas réaliste”

L’expert dresse dans cet entretien les limites du programme de développement des énergies renouvelables.

Liberté : Quelles sont les limites du programme de développement des énergies renouvelables ?
Mohamed Terkmani : Les principales sont notamment :
1. Les délais de réalisation
Le programme a été lancé il y a plus de cinq ans, en 2011, mais force est de constater qu’environ 1% seulement a pu être réalisé à ce jour. La stratégie pour atteindre l’objectif fixé reste incertaine et a fait l’objet, en 2015, d’une révision qui sera probablement suivie par d’autres pouvant se répercuter sur l’avancement du projet.
2. La parité avec le KWh fossile
L’autre question qui se pose est de savoir quand le coût du KWh renouvelable rejoindra celui du KWh conventionnel. L’Energy Information Administration (EIA), organisme du département US de l’énergie, prévoit qu’en 2022 les seuils moyens de rentabilité (L COE) seront comme suit :
- kWh conventionnel : $0,00726
- kWh géothermique $0,00423
- kWh éolien : $0,00736
- kWh photovoltaïque : $0,01253
- kWh thermo-solaire CSP: $0,0239
Tant que la parité ne sera pas atteinte, le développement des EnR ne pourra être envisagé sans le recours à des subventions de l’État s’ajoutant à celles déjà consenties pour le conventionnel. Or, avec une rente pétro-gazière qui fond à vue d’œil, l’Algérie ne sera plus en mesure de subventionner grand-chose.
3. Le financement du projet
Une des contraintes majeures du programme réside dans la lourdeur des investissements qui pourraient atteindre $100 milliards, alors que l’Algérie ne disposera plus de recettes suffisantes pour financer un projet aussi coûteux. Elle compte donc beaucoup sur le partenariat. Or les investisseurs, locaux ou étrangers, ne s’engageront dans de tels projets que s’ils en tirent un profit, ce qui est loin d’être évident sans subventions comme cela est courant à l’étranger.
4. Le déséquilibre résultant de l’intermittence des EnR.
Les EnR sont représentées en Algérie essentiellement par les énergies solaires ne pouvant être produites que le jour. Les sources conventionnelles, quant à elles, produisent de l’électricité nuit et jour sans interruption.
La production d’électricité renouvelable, prévue s’élever à environ 27% du total quotidien, viendra donc s’ajouter à la production du jour qui accusera un surplus alors que celle de la nuit accusera un déficit. À titre d’exemple, si nous supposons que les turbines à gaz génèrent la moitié de leur électricité le jour et l’autre moitié la nuit, il en résultera que la production du jour (conventionnelle + renouvelable) représentera plus de 63% du total quotidien, alors que celle de la nuit n’en représentera que 36%.
Il est évident qu’un tel déséquilibre va entraîner des problèmes, notamment au plan de l’utilisation du surplus et de sa transmission à travers le réseau, ce qui pourrait limiter considérablement la dimension du projet. Toutes ces incertitudes ne manqueront pas d’affecter le bon déroulement du programme qui ne pourra probablement pas être réalisé à plus du tiers ou de la moitié des objectifs fixés d’ici 2030.

Pensez-vous que les objectifs de production en matière d’énergie éolienne soient réalistes ?
Suite à la révision du programme national en 2015, la part de l’énergie éolienne a été rehaussée de 2000 MW à 5010 MW et occupe désormais la seconde place derrière le photovoltaïque, loin devant les autres filières. L’importance accordée à l’éolien est certainement due à l’amélioration considérable des coûts moyens du kilowatt/heure (kWh) qui sont, après ceux de la géothermie, les plus bas du renouvelable d’après les coûts prévisionnels de l’EIA cités plus haut.
Ceci dit, il ne faut pas perdre de vue que ces coûts ont été obtenus à l’étranger dans des pays qui maîtrisent parfaitement la technologie et où les vents atteignent de grandes vitesses avec des moyennes annuelles dépassant de loin celles du Sud algérien. Le coût de l’éolien sera donc autrement plus élevé en Algérie où les vents sont plutôt modérés avec un maximum annuel moyen atteignant rarement les 6 m/s. Sans compter le manque d’expérience dans cette filière.
Pour bien comprendre l’importance de la vitesse des vents, il faut savoir que le rendement électrique des éoliennes varie en fonction du cube de la vitesse. Ainsi, lorsque la vitesse double, par exemple de 5 m/s à 10 m/s, la quantité d’électricité produite est multipliée par 8 et non pas par deux. Les coûts du kWh présentés plus haut correspondant à des vents d’environ 9 m/s, il faudrait les multiplier par environ 3,8 pour avoir une idée approximative de ce qu’ils pourraient devenir si les vitesses baissaient au niveau des 6 m/s prévalant dans certaines zones bien ventées du Sud. Il faut donc s’attendre, dans cette région, à des coûts du kWh éolien bien plus élevés que ceux du photovoltaïque.
Le potentiel éolien du grand Sud algérien est non seulement modéré, mais il se situe à l’intérieur d’un des plus importants gisements solaires de la planète. L’énergie solaire et l’énergie éolienne générant le même produit, en l’occurrence de l’électricité, elles vont se retrouver en compétition et l’une d’entre elles seulement pourra survivre : celle qui produira le kWh au moindre coût. Le Sud étant le domaine de prédilection du solaire et non pas de l’éolien, celui-ci ne pourra pas normalement s’y implanter. Le seul argument pouvant être avancé en faveur de l’éolien est que les vents peuvent souffler également la nuit, mais il s’agit là d’un phénomène trop aléatoire pour être pris en considération.
Bien sûr, d’aucuns émettront des objections en arguant que dans de nombreux pays l’éolien et le solaire coexistent en parfaite harmonie. Mais dans ces pays, en Allemagne par exemple, les domaines de prédilection de ces deux sources d’énergie sont séparés et ne se superposent pas. En Algérie, la situation est tout autre, car les deux domaines se superposent pratiquement partout, ce qui signifie que l’une des deux filières, l’éolien sans doute, y est de trop. Actuellement, il existe un pilote éolien de 10 MW dans la région d’Adrar et un pilote photovoltaïque de 1,1 MW à Ghardaïa ainsi que plusieurs centrales PV plus récentes dans la région d’Adrar et ailleurs. L’évaluation de leurs performances ne manquera pas d’apporter une confirmation définitive à ce sujet.

Que préconisez-vous pour que réussisse ce programme, en particulier dans son volet énergie éolienne ?
Il s’agit là d’un vaste sujet que l’espace réservé à cet entretien m’oblige à résumer en quelques phrases.
Le potentiel éolien de l’Algérie est très limité. D’après nos dernières estimations et en supposant que le programme des énergies renouvelables est réalisé à 100% d’ici 2030, il ne contribuera qu’à environ 20% de la consommation électrique du pays, ce qui correspondra à l’économie globale d’environ 210 milliards de m3 de gaz.
Comparés à la production totale d’énergie primaire produite actuellement, elle n’en représentera pas plus de 4% et pas plus de 2% si le projet n’est réalisé qu’à 50%.
Il serait donc plus correct de parler de transition électrique et non pas de transition énergétique. Le véritable défi qui attend l’Algérie est de réussir la transition économique basée sur la diversification et non pas la transition énergétique qui n’en représentera qu’une fraction minime.  

                            
K. R.


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