Économie / Dossier economique

Gaz Naturel Liquéfié

Un marché stratégique pour Sonatrach

©D. R.

L’annonce de la nationalisation des hydrocarbures, un certain 24 février 1971, par le président défunt Houari Boumédiene et la découverte d’un des plus grands gisements gazier au monde, en l’occurrence Hassi R’mel, ont propulsé Sonatrach devant la scène internationale quelques années après sa création en 1963. Avec le développement des quatre usines de GNL à Arzew et à Skikda avec 21 trains de liquéfaction (1964-1981), l’Algérie est devenue le pionnier en matière de GNL pendant de longues années, malheureusement, cette place n’a pu être maintenue pour de multiples raisons, notamment, le manque de vision et de stratégie sur le long terme.

Le GNL, un marché prometteur sur le long terme

L’industrie du GNL offre une multitude d’opportunités et continuera de jouer un rôle significatif dans l’industrie mondiale de l’énergie, notamment pour la région asiatique qui concentre à elle seule 72% de la production mondiale de GNL, ce rôle déterminant permettra la diversification des approvisionnements des pays consommateurs et l’optimisation de la valorisation commerciale des pays producteurs. Actuellement, on dénombre 19 pays exportateurs de GNL et 34 pays importateurs contre 15 en 2005.

Ainsi , le GNL est l’une des sources d’énergie qui est appelée à croître le plus rapidement dans le monde, en effet, la demande globale en GNL devrait passer de 245 millions de tonnes par an (mpta) en 2015 à 375 mpta en 2020 et à 470 mpta d’ici 2030. En 2015, les capacités de regazéification ont été de l’ordre de 777 millions de tonnes (MT) pour une capacité de liquéfaction mondiale de 308 millions de tonnes (96 trains de liquéfaction), même avec une augmentation de la capacité de liquéfaction de plus de 140 millions de tonnes d’ici 2020 (+44% sur la période 2015-2020), le déséquilibre entre l‘offre et la demande en GNL persistera.

L’essentiel des ventes de GNL est régi par des contrats à long terme mais suite à la déréglementation du marché du gaz en Europe, au déséquilibre entre l‘offre et la demande en GNL, à la hausse inattendue de la production de gaz naturel aux USA, favorisée par de nouvelles techniques d'extraction des gaz non conventionnels, et de l’accroissement des capacités de production et de transport de GNL, son négoce s’appuie aussi sur le marché spot à court terme.

Depuis 2010, c’est l’Australie qui a investi le plus dans le domaine du GNL avec 60% du total des investissements (120 milliards de dollars) avec une projection de produire 100 millions de tonnes de GNL par an en 2018, elle deviendra l’épicentre de l’industrie du GNL dépassant de loin le Qatar (78 millions de tonnes), devenant ainsi le 1er exportateur de GNL à cette échéance. En 2025, la production totale en termes de capacité installée sera de près de 148 millions de tonnes.

Il faut dire que l’Australie est idéalement positionnée par rapport à la région Asie pacifique où les besoins en matière de GNL sont tout simplement énormes (72% de la production est absorbée par cette région), 80% du GNL australien est exporté vers le Japon, qui est considérée comme étant le premier importateur de GNL au niveau mondial avec 85 millions de tonnes (MT), suivi de la Corée du sud avec 33 MT, la chine avec 20 MT (44 MT par an d’ici 2020) et le Taiwan avec 14 MT, ces quatre pays de la région asiatique consomment à eux seuls 62% du total de la production mondiale de GNL.

Un nouveau concept : FLNG ‘’Floating LNG’’ 

Les FLNG’s (Floating LNG) offrent de nouvelles perspectives pour rentabiliser des gisements offshores, difficile à exploiter de façon permanente, ainsi, ce type d’usine GNL sur support flottant ouvre l’accès aux réserves gazières trop éloignées des côtes. La mise en service de la première usine flottante (Caribbean FLNG, Exmar’s, 0.5 mtpa) a été effectuée avec succès au mois de Septembre 2016. Actuellement, un autre projet est en cours de démarrage (Petronas FLNG.1 avec 1.2 mtpa), un autre est en cours de commisionning (Shell Prelude FLNG avec 3.6 mtpa) et un autre projet est en cours de construction (Petronas FLNG.2, 1.5 mtpa). D’autres projets sont en cours de FID (Final Investissement Decision) dont Coral FLNG au Mozambique (ENI, 3.4 mtpa), Fortuna FLNG en Guinée Equatoriale (Ophir, 2.5 mtpa), Delfin FLNG en Louisiane dans le Golfe du Mexique (13 mtpa). En 2020, la part du FLNG dans la satisfaction de la demande mondiale de GNL pourrait atteindre 3~4% (70 milliards de dollars en matière d’investissement) et dépasser les 10% à l’horizon 2030.

Le GNL comme carburant

L’utilisation du gaz comme carburant existe depuis plusieurs années, le GNL carburant commence à atteindre une certaine maturité technologique, notamment pour les poids lourd et les navires, les différents acteurs y compris les fournisseurs s’y préparent.

Pour le transport routier, le GNL est une solution intéressante et la filière est pour le moment portée par la chine avec 90% des stations de service de GNL de par le monde, les Etats-Unis et l’Europe commencent à mettre en place des infrastructures dédiées et une vraie dynamique a été lancée pour développer d’avantage cette filière notamment en réponse à la nouvelle norme Euro.6 qui oblige à ce que les moteurs diesel soient occupées de filtres lourds et couteux. L’Europe compte, à travers le projet ‘’Blue Corridors’’ de créer une station par tronçon de 400km. La filière pourrait représenter 40 millions de tonnes d’ici 2020, soit 2% de la consommation mondiale de carburant dans le secteur routier.

Bien que le gaz naturel sous forme de GNL soit utilisé depuis des années par les méthaniers, il ne représente qu’une part anecdotique dans les carburants utilisés par le transport maritime, l’Europe du nord est pionnière dans ce domaine, principalement du fait du renforcement des normes sur les émissions de soufre qui incitent les armateurs à changer leur mode de consommation de carburant, la part de marché du GNL carburant pour navires devrait croître significativement et pourrait atteindre 160 millions de tonnes d’ici 2030, soit 40% de la demande mondiale de carburants marins.

Ainsi, le développement du GNL routier et du GNL maritime s’annoncent très prometteur, les constructeurs et les exploitants de ces deux secteurs se positionnent d’ores et déjà pour ne pas manquer un marché pouvant représenter jusqu’à 10% de la demande mondiales de carburants en 2030.

Marché Spot, 28% du total des échanges GNL

Avant les années 2000, le marché ‘’Spot’’ a été très marginal, représentant uniquement 5% du total des échanges, en 2005, sa part est passée à 8% avant de connaitre une forte ascension, atteignant 20% en 2010. A partir de 2011, une série de facteur ont propulsé ce marché vers de nouveaux sommets, atteignant 68.4 millions de tonnes de GNL, soit 28% du total des échanges en 2015 dont 68% rien que pour la région Asie, le Japon en tête avec 21 millions de tonnes.

Les principaux facteurs, favorisant le marché spot actuellement se résument en six points : (1) la croissance dans les contrats GNL, notamment de la part du Qatar ; (2) l’augmentation du nombre des pays exportateurs (19) et d’importateurs (34), introduisant de nouvelles permutations des liens entre acheteurs et vendeurs ; (3) la baisse de la compétitivité du gaz en Europe ; (4) la baisse de la compétitivité du gaz en Europe ; (5) l’insuffisance en matière d’importation par pipeline et/ou manque de production en interne des deux principaux pays importateurs de GNL, à savoir le Japon et la Corée du Sud ; (6) la forte croissance de la flotte GNL en méthaniers (410 méthaniers, totalisant 4057 voyages en 2015).

Les prix restent néanmoins inférieurs aux prix des contrats long terme, qui sont indexés sur les cours du pétrole, ils suivent mécaniquement l'évolution haussière et/ou baissière de ce marché. Cette situation de déconnexion des prix spot a poussé les acheteurs à renégocier leurs contrats de long terme pour intégrer une part croissante de prix spot (10 à 25 %). 

L’Algérie, 7ème exportateur mondial

La production globale de GNL du Groupe Sonatrach est passée d’une moyenne de 23 mtpa durant la période 2000-2005, à 19 mtpa durant la période 2006-2014 et à 12.2 MT en 2015, ceci explique, en grande partie, le pourquoi de la baisse des exportations en termes de GNL, qui seraient passées de 12 à 5% du total des échanges mondiaux.

Ainsi, les exportations algériennes en termes de GNL, en 2015, ont été de 12.2 MT, dont 9.75 MT destinées au marché européen et 1.97 MT au marché asiatique, plaçant notre pays au 7ème rang du classement des pays exportateurs de GNL après le Qatar, qui vient de prendre la décision de fusionner RasGas et Qatargas afin de réduire les coûts des opérations et créer un géant mondial dans l’industrie du GNL (77.8 MT, 32% du total des échanges mondiaux), l’Australie (29.4 MT, 12%), la Malaisie (25 MT, 10.2%), le Nigéria (20.4 MT, 8.3%), l’Indonésie (16.1 MT, 6.6%) et le Trinidad (12.5 MT, 5.1%). La France, la Turquie et l’Espagne demeurent les principaux clients de l’Algérie (8.4 MT représentant 73% du total des exportations).

En ce qui concerne le marché Spot, il faut savoir que les ventes au niveau de ce marché doivent être considérées comme étant complémentaires aux contrats à long terme et non pas comme une alternative à celle-ci, actuellement, la part de notre pays n’est que de 5% où le Qatar et le Nigeria, à eux seuls, comptabilisent près de la moitié de la totalité du GNL échangé dans ce marché.

Sonatrach : Extension GL3Z / GL1K VS Revamping GL1Z / GL2Z

Actuellement, la capacité nominale de liquéfaction de l’Algérie est de 25.3 millions de tonnes, l’utilisation de cette capacité pour les exportations a été moins de 50% en 2014 et en 2015, les causes de cette sous-exploitation sont dues essentiellement aux capacités de production toujours aussi limitées des complexes GL1Z & GL2Z pour cause de non disponibilité des équipements stratégiques. Il est utile de rappeler que les deux complexes en question sont en exploitation depuis plus de 35 ans et qu’une rénovation a déjà été effectuée au milieu des années 90 et que les taux d’autoconsommation dépassent actuellement les 20%.

Les discussions sur le sujet concernant l’extension des deux méga trains GL3Z & GL1K ou la fiabilisation des deux complexes GL1Z & GL2Z, ont duré plus de cinq (05) années, une perte de temps pas du tout justifiable et montre une nouvelle fois les répercussions négatives en matière de prise de décisions suite aux différents scandales vécus entre 2010 et 2011, finalement, une décision vient d’être prise, celle de procéder à un nouveau ‘’revamping’’ des deux complexes GL1Z & GL2Z avec un délai de réalisation de 48 mois.

Cette décision n’est pas du tout dans l’intérêt du Groupe Sonatrach à long terme, je m’explique : les deux méga trains de GNL d’Arzew et de Skikda qui ont été développés avec une technologie de pointe et avec une maitrise des coûts d’investissements, prévoyaient déjà ces options d’extension, donc, moins de hommes/heures engineering, un procurement plus rapide car il s’agit en grande partie de dupliquer les équipements, ce qui aidera à optimiser les délais de réalisation, quant aux taux d’autoconsommation, ils seront nettement inférieurs (moins de 10%), enfin, l’aspect économique en matière de rentabilité financière sur le long terme est plus important avec les extensions qu’avec les réhabilitations d’autant plus qu’un groupe comme Sonatrach devrait travailler sur un horizon de 15 à 20 ans et la décision actuelle ne le reflète pas, une question reste posée : qu’en serait-t-il alors des deux complexes à cet horizon, certainement, à l’arrêt, car comment peut-on les maintenir à une production optimale pour encore 20 ans en toute sécurité?

Quelle stratégie à moyen/long termes pour Sonatrach ?

Actuellement, les marchés du gaz sont cloisonnés dans trois (03) zones distinctes, les États-Unis, l’Europe et l’Asie avec des prix très différents mais compte tenu des nouvelles productions de GNL à venir, notamment en provenance de l’Australie et des États-Unis, les différences de prix entre les trois grands marchés auront tendance à s’estomper à l’horizon 2020, aujourd’hui, ces prix sont encore éloignés, le gaz vaut 3,5$/mmbtu aux États-Unis, 4,3$/mmbtu en Europe et 8,1$/mmbtu en Asie. Il faut savoir que pour chaque augmentation de 1$ le baril, on a une augmentation entre 0.07$~ 0.15$ le mmbtu.

La dépendance de l’Europe vis-à-vis des producteurs externes va s’accroître progressivement et devrait atteindre environ 70% en 2030, c’est également le cas pour toutes les zones à forte croissance, la Chine et l’Inde en tête. L’Europe est en concurrence pour les ressources venant de l’Algérie, de la Russie, des États-Unis (qui a commencé à exporter son GNL vers l’Europe et l’Asie) et du Moyen Orient, notamment du Qatar, qui peut avec son GNL atteindre potentiellement tous les marchés d’Europe, d’Asie ou d’Amérique du Sud. En 2030, la part des importations de GNL en Europe s’élèvera à environ 30% des importations gazières européennes. En Asie, la croissance des marchés du gaz est portée essentiellement par trois facteurs, la croissance démographique, le développement de la production d’électricité et les préoccupations liées à l’environnement. Cette croissance, de l’ordre de plus de 500 milliards de mètres cubes d’ici à 2030, sera alimentée, en grande partie, par le GNL.

L’Algérie à travers le Groupe Sonatrach devrait non seulement baser sa stratégie sur le marché européen afin de conforter son rôle important dans l’approvisionnement du marché européen, qui représentera 27% de la consommation européenne de gaz naturel à l’horizon 2030, mais surtout sur le marché asiatique, qui ne peut être atteint par les gazoducs et qui reste un marché très prometteur en terme de GNL (72% de la demande totale, soit 177 millions de tonnes) d’autant plus qu’il y a une certaine instabilité dans le marché européen du gaz et qu’il faut diversifier ses marchés, actuellement, la part de marché de Sonatrach est très minime (1.97 millions de tonnes).

Enfin, il faut que Sonatrach adapte sa stratégie en matière de politique gazière vis-à-vis de l’Europe de l’Asie car les contrats à long terme évoluent dans un environnement politique et économique en mutation constante, par conséquent, il y’a lieu de s’adapter en permanence aux conditions et à la réalité du marché, devenu de plus en plus concurrentiel, ainsi, deux paramètres sont à prendre en considération, le premier est d’ordre juridique, il faut inclure des clauses relatives aux changements des conditions et circonstances du marché, notamment la clause de sauvegarde dite ‘’hardship’’, qui doit être distinguée de celle de force majeure, cette clause devra être rédigée minutieusement en précisant les différents événements imprévisibles aux parties contractantes et les énumérer afin de prévenir toute difficulté lors de sa mise en œuvre. Le deuxième paramètre est lié aux formules de calculs utilisées, il faut absolument introduire la part des prix du marché spot dans ce type de contrat.

Par : Abdelwahid Henni
Email : a.henni.consulting@gmail.com
Consultant Oil&Gas