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Contribution

Arguments pour l’intégration de la langue amazighe dans la sphère publique et dans la Constitution

©D. R.

Près de trois quarts de siècle après les premiers balbutiements du mouvement national, la langue amazighe a déjà fait ses premiers pas dans le système éducatif national et son enseignement conditionné vit encore dans l’incertitude.

Il y a près d’un siècle et demi, un grand amussnaw de chez nous, ou ce sophos des Grecs, disait : “Ayen nesselmad, wa yettu-t, wa yettazu-t.” Cette citation met le tempo sur l’importance de la langue, de ce qu’elle produit et de ce que produisent et reproduisent la société et les espaces institutionnels. Elle se réfère également à la production sociale prise dans ses acceptions diverses : il s’agit de la tamussni, qui intègre à la fois la sagesse et la science, nourrie par la puissance du verbe, l’expérience des agents sociaux et les cercles dans lesquels ils évoluent. La tamussni s’adresse à tous les hommes ; elle s’exprime en langue amazighe, puise ses exemples, ses procédés et peut être plus subtilement certaines de ses valeurs dans le contexte de la culture qui l’a secrétée. Il n’en reste pas moins que l’amussnaw, c’est l’homme qui tente d’accéder à la vérité la plus générale, en quoi tout se fonde et qui peut se proposer à tous. Elle est une totalité sans frontières dans l’espace et dans le temps, et n’est point un cadre clos.
Ouverture sur la vie, elle l’humanise et intègre à mesure les cas inusités, écrivait Mouloud Mammeri. La citation incarne l’art de produire et de reproduire la tamussni, cette substance qui, à son tour, nourrit, développe et promeut la langue, la culture et la société, car elle relève d’un génome socioculturel au centre de l’être même de cette société et de ses individus doté d’un pouvoir de distinction, d’un pouvoir de création et d’innovation, d’un pouvoir de consécration et d’un pouvoir de transmission. Intrinsèques à notre société et fondements d’un système de gouvernance assez original, ces formes de pouvoir sont aujourd’hui occultées, laissant place à d’autres formes empruntées d’ailleurs qui, reconfigurées et institutionnalisées, sont utilisées en tant qu’instruments de censure contre nos propres valeurs.  
Dans cette citation, il est justement question de la langue amazighe, de ce qu’elle incarne et de ce qu’elle a de plus percutant, le verbe, et de toute sa charge dans une société à tradition essentiellement orale, continuellement en situation d’agressions de tout ordre (physique, moral, spirituel, politique, etc.).
L’importance de l’enseignement, dans toutes ses dimensions, et pas uniquement l’institutionnel, est largement exprimée dans la sentence de Cheikh Mohand qui rappelle à la fois les facteurs et paramètres qui le conditionnent, son importance et l’intégrité de la chaîne de transmission. Ceci doit être compris sous l’angle qu’il ne peut y avoir d’enseignement sans maître, sans disciples et élèves, mais bien plus, sans langue et matière, et surtout sans méthodes et outils. Il est textuellement signifié dans cette sentence : “Des enseignements que nous prodiguons, il en est qui les ont oubliés, il en est qui les écorchent.”  Mais, le maître et les disciples doivent être animés d’une même volonté dans un cadre en perpétuelle évolution où l’on n’a pas le droit à l’erreur, à l’oubli et à la négligence. Dès que l’un d’eux vient à dévier de sa mission qui, du reste, concerne l’intérêt général au premier plan, il y a rupture dans la chaîne, il y a perte dans ces pouvoirs évoqués, à plus forte raison quand l’environnement est hostile.
Ici, on peut se poser la question du rapport qui peut exister entre le dit du Cheikh et l’enseignement de la langue amazighe et, d’une manière générale, son intégration dans la sphère publique, autrement dit, son institution et sa consécration en tant que langue officielle ? Tout simplement, l’expérience vécue depuis au moins quatre décennies pour le processus global de l’enseignement de la langue amazighe et plus de deux décennies pour son introduction dans le système éducatif national constitue un excellent outil d’évaluation du traitement politique qui lui est réservé, en plus du fait qu’elle épouse quelque part le contenu de ce dit, sorti droit de la pensée d’un acteur majeur d’une société meurtrie par la colonisation, en proie à la spoliation et à l’acculturation. Ce qui est encore plus pertinent, c’est que sa charge sémantique et sociopolitique est, malheureusement, transposable en l’état à la situation actuelle ! En effet, arrachée au forceps, la consécration de ces deux processus a mis du temps à se dessiner et est le fruit d’une construction endogène à la société ! Par ailleurs, la prise en charge, parfois dans la hâte et avec les moyens de bord de cet enseignement, s’est accompagnée d’insuffisances patentes et de dégâts collatéraux aux conséquences inattendues, brisant parfois et par endroits même l’enthousiasme des uns et des autres, ce qui est rendu de manière allégorique dans les deux segments du dit.
En premier lieu, les tenants des premières expériences des cours de langue amazighe étaient ballottés entre deux idéologies antinomiques, coloniale et postcoloniale, mais convergentes quant à leur finalité : celle d’occulter et de dénier le droit à toute forme de promotion de cette langue et de lui accorder une place dans l’espace éducatif de son propre pays, excepté quand elle peut servir d’assise ou d’instruments à ces deux idéologies. Mouloud Mammeri résume cette image d’objet coincé entre le marteau et l’enclume dans l’une de ses interviews où il dit notamment : “Durant l’époque coloniale, j’ai sollicité les autorités universitaires d’alors pour dispenser un cours de langue berbère, on m’a dit que tu étais trop jeune ; l’Indépendance acquise, j’ai sollicité les autorités universitaires algériennes pour dispenser un cours de langue amazighe à l’université d’Alger, on m’a dit que j’étais trop vieux ! Je ne sais pas quand est-ce que je pourrai enseigner ma langue maternelle dans mon pays !” Et, de son propre engagement, Mouloud Mammeri investit toute son énergie dans un cours informel en marge de l’université d’Alger, bien abreuvé à la source de la tamussni et conscient de l’importance et de la valeur atemporelle de cet élément structurant, moteur et régénérant de la société ! Indésirable, le maître était ainsi mis en marge de l’institutionnel, mais bien au-devant de la société, palliant ainsi tout seul aux déficiences des politiques et des institutions publiques ! Son acte est à la fois fondateur et déterminant, parce qu’il allait ouvrir les portes et donner ses véritables marques à l’enseignement de la langue amazighe dans l’Algérie indépendante. Et mieux encore, il engageait d’énormes chantiers concourant à la réappropriation de cette donnée millénaire dans des champs aussi divers que la sociologie, l’anthropologie culturelle, l’histoire, la littérature et, bien sûr, la linguistique.
Bizarrement, cette situation, pour le moins kafkaïenne, est on ne peut plus d’actualité et semble aisément transposable aujourd’hui à la question de l’officialisation de la langue amazighe et la révision de la Constitution ! Dans les premières décennies de l’Indépendance, il était dit qu’il était trop tôt pour débattre de la question, la primauté était accordée à des questions majeures et aux révolutions comme on se plaisait à le clamer, tandis qu’aujourd’hui, il semble que ce soit un peu trop tard et tamazight ne serait pas prête à s’insinuer dans les méandres mêmes de la Constitution, d’autant plus que la spectroscopie idéologique actuelle la renvoie dans la partie du spectre des langues techniquement et académiquement non matures pour intégrer les espaces institutionnels. Bien qu’elle ait constitué un ingrédient de choix dans les dernières joutes électorales, y compris dans les discours de ses ex-détracteurs, l’officialisation de tamazight s’estompa rapidement des ordres du jour politiques tant la question de la réconciliation stabilisatrice semble tout écraser à jamais ! Et de s’interroger alors : quoi de mieux et de plus normal que de se réconcilier avec soi-même ; qu’une nation, et partant un peuple, se réconcilie avec sa propre identité et sa véritable personnalité ?   
En second lieu, la question de l’enseignement de la langue amazighe a maintenant une histoire assez longue. Elle est pratiquement enracinée dans la revendication identitaire et constitue une donnée indissociable du cheminement du mouvement amazigh. Les pionniers de cette revendication qui a, dans son essence même, accompagné la genèse et le cheminement du mouvement national, ont eu à cœur la promotion de la langue amazighe et, partant, de son enseignement, comme variable incontournable dans le recouvrement des libertés tout à fait intégrable dans le processus de l’émancipation de l’Algérien une fois l’Indépendance acquise, c’est-à-dire l’intégration de tamazight dans la sphère publique. Cette question s’inscrivait donc dans le respect de la diversité culturelle algérienne et des droits fondamentaux des citoyens. Pour ces pionniers du combat identitaire, le respect de la liberté linguistique paraît comme une évidence patente que nul ne peut contester au regard de son importance dans la construction d’un processus de développement fondé sur des principes de réalité. Malheureusement, les options idéologiques ont eu non seulement raison de ces idées nobles, mais aussi de leurs concepteurs, ruinant ainsi toute velléité de reconnaissance de la donnée linguistique amazighe au mépris de ses millions de locuteurs qui n’ont d’autre moyen de communication, voire de lutte, que leur langue qui incarne la profondeur de notre Histoire et notre place indéniable dans le bassin méditerranéen.
Mais voilà que 50 années plus tard, soit en juin 1993, au Palais de la culture à Alger, les débats au sein du mouvement culturel amazigh posaient la question de l’introduction de la langue amazighe dans le système éducatif algérien et envisageaient déjà la nécessité de la formation de formateurs pour son enseignement malgré toutes les vicissitudes et un environnement hostile, surtout que notre pays versait dans une situation d’instabilité politique caractérisée par un climat de terreur incontrôlée. Les années qui suivirent ont vu la formation, au cours de sessions estivales et dans des cadres associatifs, informels et bénévoles, de plus de 300 enseignants de langue amazighe puisés dans les domaines connexes de l’enseignement général.
Près de trois quarts de siècle après les premiers balbutiements du mouvement national, la langue amazighe a déjà fait ses premiers pas dans le système éducatif national et son enseignement conditionné vit encore dans l’incertitude, subordonné qu’il est au caractère facultatif, si ce n’est pas, à l’autorisation des parents d’élèves, après des décennies de sacrifices ayant atteint plus d’une centaine de vies humaines. Ce statut, quelque part un peu spécial et ambigu que l’on assigne à une langue nationale, reconnue en tant que telle depuis 2002 dans la Constitution, dessert moins qu’il ne sert la consolidation de son enseignement et sa place dans la société, affectant fortement sa valeur ajoutée et son importance dans le développement humain et la cohésion sociale.
Cela étant, et comme on doit le comprendre, la langue amazighe a fait l’objet d’un processus de revitalisation endogène, en tant que fait et volonté de ses propres locuteurs et acteurs, avec la réintroduction de l’alphabet tifinagh, fait des militants de l’Académie berbère, dans les années soixante, puis par la mise en place d’un important métalangage, d’un dictionnaire de berbère moderne par Mouloud Mammeri et son groupe, pour s’engager par la suite dans un processus de passage à l’écriture par les contributions de nombreux acteurs. Ce dernier processus a permis de doter la langue amazighe d’un système de notation adapté, d’initier la production d’éléments de littérature écrite, de revues, d’une néologie de plus en plus renforcée, de l’adapter aux exigences de l’informatique et  d’élaborer une somme de terminologies spécialisées dans divers domaines, etc., en dehors du champ des politiques publiques. Ces actions ont galvanisé l’attractivité de la langue amazighe et de son enseignement et déclenché un processus incitatif fort chez ses locuteurs qui a démonté, au moins en partie, le statut de non-être et d’objet innommable dans lequel on a voulu la confiner, dans des contextes foncièrement hostiles. En bref, c’est un véritable processus de renaissance et de réappropriation de la langue amazighe et de ce qu’elle a généré des millénaires durant, qui a émergé autour des décennies 60, 70, 80 et 90, le plus souvent, dans le champ informel et avec les seuls moyens du bord.
Dès lors, l’intérêt pour la langue et son enseignement franchissent le cap de la représentation symbolique pour s’inscrire progressivement dans la représentation académique et scientifique, avec notamment le Groupe de Vincennes boosté par la dynamique impulsée par feu Mouloud Mammeri et de nombreux autres universitaires.

I. A. Z.
Université Mouloud-Mammeri, Tizi Ouzou (Lire la suite dans notre édition de demain)

 


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