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Dr dris Sadki, psychiatre libéral, se confie à “LIBERTÉ”

“En Algérie, les toxicomanes sont livrés à eux-mêmes”

Le Dr Dris Sadki, psychiatre. ©D. R.

Dans cet entretien, Dr Sadki livre un diagnostic sans complaisance de la situation des toxicomanes en Algérie en déplorant l'absence de structures d'accueil et de cure. Au-delà, le problème de la drogue doit concerner tout le monde à commencer par la famille et l'environnement social.

Liberté : En Algérie, le nombre des toxicomanes augmente d’année en année et touche toutes les couches sociales et tous les âges. Quelle lecture en faites-vous ?
Dr Dris Sadki :
Il faut savoir qu’à l’heure actuelle nous ne parlons plus de toxicomanie mais de pharmacodépendance. Et il faut quand même définir ce qu’est une drogue. La drogue est une substance naturelle ou synthétique licite ou illicite qui modifie la conception de la réalité en agissant sur le système nerveux central. Pour qu’il y ait une addiction ou pharmacodépendance, il faut que trois éléments soient réunis. Un produit, un environnement social et une personnalité. Il faut savoir qu’un abus occasionnel n’entraîne pas forcément une addiction, car les addictions s’observent dans des structures de personnalités diverses. Le plus souvent, les personnes addictes à la drogue sont des personnalités antisociales, border line (état limite), narcissiques, anxieuses, voire psychotiques.

Qu’est-ce qui pousse un jeune à consommer de la drogue ?
Il y a d’abord la curiosité. Expérimenter un produit dont il a entendu parler à plus forte raison si c’est interdit, un peu comme la 1re cigarette. Vient ensuite la pression du groupe et l’effet de mode pour ne pas être exclu et marginalisé. Il y a aussi les conduites à risque, le plaisir, car la drogue procure du plaisir qui est malheureusement éphémère. D’autres aspects entrent en considération, tels que la convivialité, notamment le cannabis consommé lors de fêtes et soirées privées. Et pour finir, les conditions socio-environnementales. Il faut savoir que la drogue touche tous les milieux. Elle ne fait pas de différence sociale, mais quand on survit dans la misère, la précarité, sans emploi et parfois même sans logement, on peut facilement fuir dans la drogue. Ajouter à cela la pauvreté du paysage culturel, la malvie, l’absence de relation sexuelle et l’injustice sociale, la drogue reste le seul échappatoire. On consomme pour fuir une réalité insupportable et mettre à distance tout ce qui pose problème.
 
Le comportement du drogué a-t-il changé ?
Dans l’absolu de la chose non. Il faut savoir que par le passé dans notre pays, on consommait à la recherche de plaisir, d’inspiration ou de spiritualité. C’est le cannabis qui était le plus utilisé. Il était fumé ou mangé.
De nos jours, il y a plusieurs variétés de substances utilisées. Il y a les stimulantes telles que les antiparkinsoniens de synthèse, l’artane, parkidol. Il y a également la cocaïne, amphétamines, ecstasy, solvants, diluants. Il y a les excitants, comme la caféine, la nicotine, l’alcool à faible dose. Il y a aussi la famille des sédatifs comme les hypnotiques, tranquillisants essentiellement les benzodiazépines, comme le rivotril, diazépam et maintenant bromozépam (kiétyl). Il y a les opiacées et dérivés d’opium, la codéine, la morphine, tramgésic et l’héroïne.
Il y a également des drogues de synthèse comme le subitex sans oublier une association tramadol et erica qui font leur apparition et qui font des ravages parmi les jeunes. Depuis les années 1990, il y a une extension hallucinante de la consommation de cannabis et des tranquillisants souvent mélangés à de l’alcool. L’apparition de ces nouvelles drogues de synthèse comme la méthamphétamine ou le crystal, qui sont très souvent destructrices, font qu’aujourd’hui, nous voyons que le toxicomane adopte de nouveaux comportements.

Vers quelle structure de santé peut se tourner le toxicomane pour être pris en charge ?
La première condition et non des moindres pour qu’un toxicomane ait des chances de réussir réside dans le degré de motivation du patient. Si le toxicomane est emmené par sa famille ou de force, c’est peine perdue. Mais même quand il a de la volonté et la motivation nécessaire, la prise en charge reste difficile et aléatoire en Algérie. Le pays compte deux centres de cure. Un à Blida et l’autre à Oran pour une population de près de 40 millions d’habitants. Il est prévu la construction de 13 centres de cure, à ce jour rien n’est fait. Il devait également y avoir 53 centres intermédiaires de soins en addictologie (CISA), mais seulement une trentaine de centres sont opérationnels.
En attendant, les toxicomanes sont livrés à eux-mêmes et souvent c’est par eux que le scandale arrive faute de soins. La prise en charge passe aussi par le dialogue dans lequel participent la famille, l’école, l’université, les associations, les lieux de culte, les pouvoirs publics et le corps médical. La lutte contre la drogue est l’affaire de tous. Comme il est nécessaire de la mise en place de centres de cure dans chaque CHU du pays. Au-delà du manque flagrant d’infrastructures, la formation du personnel médical reste insuffisante. L’Association algérienne des psychiatres privés (AAPEP) a formé 30 psychiatres en addictologie, cela reste insuffisant. De plus, la spécialité est boudée par le corps médical, du fait qu’elle demande un très grand investissement personnel. Il faut beaucoup de soutien, et le psychiatre seul ne peut rien faire.
Le milieu de la toxicomanie est un milieu de grande violence et stress et les résultats sont vraiment décevants. En plus de la pression à l’intérieur des établissements, le praticien fait face aux problèmes de la vie courante, et à un moment donné il baisse les bras. Pour exemple, il y a eu deux maîtres assistants fraîchement promus, à Oran, qui ont préféré rejoindre le service psychiatrie pour adultes à l’hôpital de la ville.

Propos recueillis par : D. S.



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