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A la une / Dossier

Elle a été brûlée vive par son agresseur

Hommage à Amira Merabet

Il est 14h45, nous sommes quatre femmes venues manifester la solidarité de l’association Avife/réseau Wassila aux parents d’Amira Merabet.

Nous sommes avec deux amies universitaires, une jeune militante de Sawt Ensa, une association féministe de Constantine. Ce sont d’ailleurs ces jeunes femmes qui ont permis la large mobilisation autour de l’assassinat d’Amira Merabet. Leur contact nous a été fourni par des membres de l’Association féministe algériennes. Ensemble, elles incarnent largement la nouvelle génération de féministes algériennes.
Il est 14h45 et nous arrivons à la cité des 900 à El-Khroub. Celle-ci se trouve dans une commune de la wilaya de Constantine, qui a enregistré le plus fort taux de croissance : 7,3% contre 1,5% pour l’ensemble de la wilaya sur la période 1998-2008. C’est ici que vivait la victime, Amira Merabet. Nous interrogeons des jeunes hommes qui sont présents à chaque coin de rue, par deux, en sentinelles ? “Que savez-vous de l’assassin ?” Ils répondent rapidement : “Nous n’aurions jamais fait cela, c’est un gars de la communale.” Plus tard, une jeune fille nous déclare : “Ma collègue a été harcelée, dans un autre quartier ; comme elle refusait de suivre son agresseur, il lui a dit: «Je vais te brûler, comme Amira».” On voit qu’une telle pratique est érigée en référence !
Le décor est planté : que signifie être des “900” ou de la “communale” dans cette ville d’El-Khroub ?
Durant la période coloniale, le Khroub était un petit village, une commune de plein exercice de 6000 habitants. Son marché à bestiaux était réputé sur le plan régional. Du fait des différents courants migratoires, la commune comprend aujourd’hui plus de 90 000 habitants de diverses origines (anciens citadins de la ville de Constantine et populations d’origine rurale récente). Et, comme partout en Algérie, la drogue, “les cachets” circulent.
Durant les années 1970, la famille de “l’assassin” vint s’installer à El-Khroub. Elle venait d’un village. D’un bourg de la même commune rurale que tous les autres habitants de la Communale. Le plus souvent, les références à ce lieu sont emplies de dédain. Je pensais que la Communale était un bidonville. Ce n’est pas du tout le cas, car lors de la visite du site, j’ai pu voir qu’il s’agissait d’un quartier qui ressemble à tous ces nouveaux quartiers : d’énormes bâtisses de 3 à 4 étages avec des ateliers ou des boutiques au rez-de-chaussée. Le dédain exprimé par les occupants des “900” correspond à un désir de distinction pour des populations citadines déplacées de Constantine. Mais “l’assassin” n’appartient pas à une famille de nouveaux riches. Dans ce quartier, ils incarnent l’échec : plusieurs séjours en prison, seul un frère a réussi dans le commerce de la dinde. Bien que nés après l’indépendance, tous les enfants sont “présumés” et donc non déclarés à l’état civil. Ils sont tous analphabètes ou très tôt déscolarisés. Le père n’est plus à la maison et la mère se débat, sans grande autorité, dans cette précarité. Mais l’argent est là, dans ce quartier, celui qui s’affiche. Mais “l’assassin”, lui, n’est que vendeur de légumes à la sauvette. Un jour, la police a voulu mettre fin à ce commerce informel, il lui fit face, blessa un policier et se retrouva en prison. Ce “meneur” embêtait les filles et, depuis quelque temps, sa charrette de légumes était stationnée aux “900”.
Les “900” où vivait Amira, ses jeunes sœurs, le frère policier et leurs parents est une cité où les bâtiments sont vétustes mais l’ensemble est propre.

Une “célibattante” appelée “debbara”
Il est 14h45, nous arrivons auprès d’une famille qui nous a profondément émues par l’amour et la solidarité qui réunissaient ses membres dans la douleur. L’appartement est celui d’une famille de la classe moyenne dans n’importe quel pays. Des tableaux au mur, un espace de réception, des chambres et une salle de bain. La famille d’Amira a déjà reçu la visite de la famille de l’assassin, elle ne souhaite pas inscrire son chagrin comme une dette de sang. Elle s’en remet à la loi et espère que le meurtrier, en fuite, sera rapidement appréhendé.
La mère arrive. Elle nous parle encore et encore d’Amira, la “debbara, celle qui trouve les solutions”, qui invitait son frère et sa sœur au restaurant, qui rapportait de la nourriture de l’extérieur afin que la mère se repose et ne cuisine pas à son retour du travail. Mon fils a dit, ajoute-t-elle, “je n’ai pas perdu une sœur mais un frère”. Être une femme comme être un homme change de contenu, les rôles se transforment rapidement. Amira, âgée de 34 ans, était ce que le sociologue Adel Fouzi avait appelé “une célibattante” : ces jeunes femmes célibataires, instruites, qui travaillent et se sentent investies d’une responsabilité familiale. La mère nous montre, avec des gestes empreints de tendresse, des photos d’Amira.La mère est infirmière à l’hôpital. “Dès que j’ai vu ma fille, j’ai compris que je l’avais perdue.” La sœur, comme Amira, est employée de mairie. La famille est fière de ses origines citadines. Le père, retraité, et les aînés, sont nés dans la vieille cité de Constantine. Après l’arrivée de sa femme, le père et le fils, policier, se sont rapprochés de nous. Ce dernier ne savait rien de ce qui se passait : c’était Amira qui avait porté plainte par deux fois contre celui qui devint son meurtrier, pour harcèlement. Mais auparavant, elle avait tenté de l’aider et était intervenue auprès du maire du Khroub, afin qu’il soit bénéficiaire d’un local commercial. Puis, elle avait compris qu’il ne pouvait pas prendre sa sœur pour épouse. Trop de choses les séparaient et elle en a convaincu sa cadette.
C’est donc cette jeune femme qui va se dresser contre la volonté du meurtrier. Celle-là même qui est jeune, instruite, aimée des siens, qui jouit d’un statut social. Les éléments du drame sont là : pour “l’assassin”, elle doit mourir parce qu’elle le renvoie à ses échecs successifs. Il se procure de l’acide, de l’essence et se rend dans sa vieille camionnette, ce 29 août 2016 à l’heure où Amira se rend à son travail, sur la route qui mène des “900” à la mairie. Il commet alors son crime, abandonne son véhicule et disparaît vers la voie rapide. Une vieille femme jette un voile sur la torche humaine qu’est devenue la jeune fille, un jeune homme se brûle les mains en tentant de la sauver. Il est trop tard et sa mère, qui est à l’hôpital, est avertie que sa “debbara” est admise en réanimation. Le maire du Khroub fait venir des spécialistes à son chevet, mais Amira décède le 6 septembre.
Amira est morte et son assassin est en fuite. Aujourd’hui, lorsqu’une jeune fille d’Algérie s’oppose aux désirs d’un harceleur, celui-ci menace de la brûler comme Amira. Aucun communiqué n’est venu des autorités pour condamner fortement cet acte. Amira est pleurée par les femmes d’Algérie et par sa famille. En pleurant sur elle, nous savons que nous pleurons aussi sur nous. Mais cette violence ne nous fera pas céder, la marche des
Algériennes vers l’égalité se nourrit, précisément, des sacrifices d’Amira, Razika, Katia et des autres.


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