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Frédéric Lasserre, enseignant-chercheur à l’université de Laval (Québec)

“Tout geste unilatéral serait diplomatiquement malheureux”

© D.R

Frédéric Lasserre, auteur de plusieurs ouvrages sur les questions liées à l’eau, son partage et sa protection, est directeur du Conseil québécois d’études géopolitiques (CQEG) et enseigne au département de géographie, à l’Université Laval (Québec), au Canada.

Liberté : Malgré les négociations toujours en cours avec l’Égypte et le Soudan, l’Éthiopie maintient son calendrier de remplissage de son barrage de la Renaissance. Addis-Abeba ira-t-elle jusqu’au bout ou s’agit-il seulement de simples menaces pour influer sur les discussions ?
Frédéric Lasserre :
Il est toujours très délicat de parier sur l’avenir, la boule de cristal n’étant pas un outil fiable. En l’absence d’accord, il est possible que l’Éthiopie aille de l’avant avec son calendrier de remplissage, mais il est certain que tout geste unilatéral (une pratique courante malheureusement sur le bassin, que ce soit du fait de l’Éthiopie, du Soudan ou de l’Égypte) serait diplomatiquement malheureux. L’Éthiopie s’est retirée du processus de négociation tenu sous la médiation des États-Unis du fait de soupçons (fondés ou pas), de sa part, d’un favoritisme américain envers l’Égypte. 

À ce titre, la déclaration des négociateurs américains selon laquelle l’accord était juste n’a pu que renforcer cette perception éthiopienne, alors que le médiateur doit s’abstenir de commenter et de chercher à aplanir les différends. Comme il y a déjà eu des accords de principe dans le passé (accord de principe tripartite 2015) et que l’Éthiopie vient d’annoncer la conclusion proche d’un accord en marge du sommet africain, il n’est pas impossible que la fermeté affichée de l’Éthiopie soit une carte diplomatique. Mais l’Éthiopie, à mon sens, n’acceptera de compromis que sur certains points du calendrier de remplissage.

Le Soudan a affirmé cette semaine à Khartoum que le dossier du Nil est “purement technique et non politique”. Cela signifie-t-il que l’Égypte en use pour des raisons politiques internes et des considérations géopolitiques ? 
Pour le Soudan, le barrage du GERD est une occasion d’avoir un débit du Nil régularisé et de l’électricité bon marché : le projet est donc favorisé. Les préoccupations de Khartoum sont dans la gestion des lâchers d’eau, car la frontière est proche, ce qui fait dire au Soudan que ses préoccupations sont techniques. Le pays veut aussi essayer de minimiser les différends en ne donnant pas trop de poids aux enjeux politiques. Enjeux politiques : les deux principaux protagonistes, l’Égypte et l’Éthiopie, ont fait de leur accès au Nil un enjeu de sécurité nationale auprès de leur opinion publique : à des fins d’appui populaire, ils se sont donc lié les mains sur une position radicale qui rend la conclusion d’un accord difficile à obtenir.  Ce n’est pas impossible toutefois, puisque l’essentiel des points à discuter est réglé. Tout est fondamentalement une question de volonté politique.

La question de la médiation africaine et internationale est sujette à des tensions dans la résolution du conflit opposant l’Éthiopie à l’Égypte et au Soudan autour des eaux du Nil. Quelles en sont les véritables raisons ?
La médiation sous les auspices de l’Union africaine paraît moins biaisée que celle proposée par Washington. De plus, aux yeux de l’Éthiopie, un tel exercice souligne que les pays africains n’ont pas besoin de la médiation des Occidentaux. Ce n’est pas un point essentiel, mais c’est un avantage politique parallèle.

Pourquoi Addis-Abeba refuse-t-elle la médiation américaine ?
Comme je le disais, parce que l’Éthiopie estime que les efforts de médiation des États-Unis sont biaisés en faveur de l’Égypte.

Quelles sont les capacités de l’Union africaine à résoudre ce conflit ?
Très bonne question ! Cela dépendra du talent des médiateurs et de la volonté politique des parties prenantes.

Existe-t-il une solution capable de mettre fin à ce conflit ?
Sûrement, la question est de savoir quelle solution les trois parties sont prêtes à envisager. Le Soudan est partisan du projet, dont il réalise qu’il peut lui fournir des avantages économiques ; mais il veut obtenir des garanties que la gestion des retenues et des lâchers d’eau se fera de manière concertée avec l’Éthiopie. L’Égypte craint de même que des retenues trop importantes nuisent au volume de la crue et des eaux disponibles en période d’étiage. Normalement, on n’en est plus à une dispute sur les questions de principe : Le Caire a – du moins dans ses discours – entériné le fait que le barrage était acquis et allait se faire. La question est sa gestion et de s’assurer qu’il laisse passer suffisamment d’eau pour ne pas trop nuire aux intérêts égyptiens. Comment mesurer ces intérêts et quelle marge de manœuvre Le Caire laisse-t-il à l’Éthiopie, telle est la question. Si l’Égypte refuse toute diminution de disponibilité, il y a peu de chances qu’un accord soit trouvé.

Quelles conséquences a et pourrait avoir ce dossier sur le plan géopolitique ?
Pas d’accord signifierait que l’Éthiopie agirait de manière unilatérale, ce qui provoquerait de vives tensions. Je ne crois pas trop à une guerre – l’Éthiopie est loin de l’Égypte, un raid aérien n’aurait que peu d’impact, et l’Égypte se trouve déjà aux prises avec un imbroglio militaire en Libye. Mais de fortes tensions sont possibles, et cela nuit à la confiance des investisseurs et au développement économique des parties.

On parle aujourd’hui d’hydro-diplomatie. Mais les experts regrettent qu’il n’y ait pas encore d’accord transnational sur les eaux souterraines. Quelles en sont les raisons et comment peut-on combler ce vide ? 
La convention de New York de 1997 porte essentiellement sur les eaux de surface, en effet. Les négociations n’ont apparemment pas permis d’aboutir à un accord qui aurait englobé les eaux souterraines, sans doute du fait de l’opposition de nombreux États. Gérer les aquifères est encore plus délicat que les eaux de surface, car ces eaux sont sous le sol, donc dans des zones de souveraineté, et les gérer en commun suppose d’en avoir une bonne connaissance, ce qui est difficile faute de moyens pour en faire un inventaire complet et crédible. Des discussions entre juristes existent pour des conventions internationales sur les eaux souterraines, voir par exemple le projet de traité de Bellagio, mais cela n’a jamais abouti à ce jour. 

En évoquant les enjeux de l’eau, on oublie souvent de parler de la préservation de cette ressource d’un point de vue environnemental. Pourquoi ?
Les traités parlent souvent, mais pas toujours, de la qualité de l’eau. Il faut dire que dans nombre de pays en développement le principal utilisateur de l’eau, c’est l’agriculture, secteur pour lequel (à tort à mon avis) on pense que la qualité n’est pas un enjeu. 
La pollution industrielle est moindre aussi dans nombre de pays en développement (même si cela change rapidement), ce qui donne l’illusion aux États que l’eau n’est pas menacée sur le plan environnemental.

 

 

Entretien réalisé par : L. Menacer

 


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