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Économie / Actualités

Slim Othmani, président du Cercle d’action et de réflexion autour de l’entreprise

“Aligner le temps administratif sur celui des affaires”

© Archives Liberté

Le Cercle d’action et de réflexion autour de l’entreprise (Care) est l’un des rares espaces de débat qui se penche sur les problématiques d’entrepreneuriat en Algérie. Son président, Slim Othmani, évoque les réformes à mettre en œuvre pour permettre aux entreprises de tenir pleinement leur rôle dans la création de la croissance.

Liberté : Le secteur privé algérien peut-il constituer un relais pour tirer la croissance économique dans le contexte actuel de crise majeure que traverse le pays ?
Slim Othmani : Quand le pays disposait de ressources abondantes, il les a consacrées à la dépense publique improductive sous prétexte de moderniser l’infrastructure, sinon en financement d’investissements en grande partie inefficaces dans des entreprises publiques qu’il faut renflouer en permanence. Pour la poignée d’entrepreneurs privés qui ont pu profiter de la manne extraordinaire qui s’était déversée sur le pays, on sait maintenant au grand jour qu’ils étaient choisis non pour leur savoir-faire ou pour leur esprit d’entreprise mais pour leur proximité avec le régime en place. 

Et donc, maintenant que les déficits s’accumulent, on se tourne vers le secteur privé, juste pour constater qu’il est trop faible, pour montrer ainsi qu’il ne peut pas constituer une alternative crédible et in fine pour le disqualifier. Aux yeux du Care, c’est ce logiciel rouillé qu’il s’agit d’abandonner, si notre pays veut regarder sereinement vers l’avenir.  De manière plus prosaïque, on ne peut manquer de souligner que la dernière loi de finances complémentaire n’a rien prévu comme mesure concrète de soutien budgétaire en direction des entreprises privées qui ont été lourdement affectées par les mesures de confinement sanitaire. A contrario, chacun sait que les entreprises publiques bénéficient, pour leur part, d’une garantie d’État implicite qui fera que leurs déficits potentiels seront automatiquement couverts par le Trésor. Cette forme manifeste de discrimination ne devrait pas être tolérable en 2020. 

La confusion va jusqu’à estimer que le salut du déficit budgétaire de l’État et des finances publiques viendrait du secteur privé pour sa capacité à générer des revenus informels et non pour son travail et sa productivité. Cette idée persistante constitue une grave erreur d’appréciation, un fâcheux malentendu qui dénote un manque flagrant de confiance et de connaissance du secteur privé algérien, que nous ne pouvons que déplorer. À ce stade, le Care ne peut que rappeler les termes du plaidoyer qu’il a adressé aux autorités économiques compétentes voilà deux mois déjà.

Le choc de la crise qui était déjà là en 2019, conjugué à celui de cette crise sanitaire inédite qui frappe le monde entier, commandent un programme de soutien de grande ampleur en direction des entreprises, faute de quoi, ce sont des défaillances en cascade auxquelles notre pays devra faire face au cours des prochains mois. Nous savons tous que les comptes publics sont fortement tendus, mais la situation est aujourd’hui telle qu’en l’absence de mesures de sauvegarde salutaires, ce sont des pans entiers de notre économie qui risquent de s’effondrer. Chaque jour de perdu plongera des entreprises et des familles entières dans le désarroi.

Quelles sont, selon vous, les actions à engager pour réinsérer le secteur privé au cœur de la gouvernance économique ?
Au niveau du Care, nous pouvons nous prévaloir sans fausse modestie d’une quantité impressionnante de propositions en ce sens, et cela depuis près d’une vingtaine d’années. Notre think tank, par sa dénomination même, est dédié à l’action et à la réflexion autour de l’entreprise. Et quand nous parlons d’entreprise, nous ne faisons pour notre part aucune distinction entre la nature publique ou privée de leur actionnariat.

À nos yeux, si les entrepreneurs privés sont stigmatisés, tenus à l’écart et regardés globalement comme une catégorie de profiteurs, les gestionnaires du secteur public ne sont pas gâtés pour autant, ils sont soumis à des pressions constantes de tutelles bureaucratiques sans imagination et sans vision d’avenir, leur rémunération et leur profil de carrière ne sont jamais indexés sur leur performance ou leur savoir-faire. Et on ne parle pas ici des simples erreurs de gestion qui peuvent à tout moment les exposer à l’infamie des prisons.

Le temps est donc venu de tirer les véritables leçons pour faire en sorte que toutes les énergies, privées et publiques confondues, puissent être mobilisées et mises au service de la construction d’une économie solide et résiliente, et cela passe par mettre l’entreprise algérienne au cœur de la politique économique de notre pays. Dans cet esprit, les associations professionnelles et organisations patronales (AP/OP)  doivent elles-mêmes commencer par promouvoir les bonnes pratiques des affaires, une déontologie porteuse de hautes valeurs morales, une gouvernance irréprochable, et plébisciter l'honnêteté et le mérite des meilleurs leaders, managers et entrepreneurs.

Et dans le cas particulier des entreprises publiques, cela passe par une autonomie complète d’action à leur restituer et donc par la nette séparation à consacrer dans la loi et dans les actes, entre les missions dévolues à l’État actionnaire et celles de l’État puissance régalienne et régulateur de l’ensemble de l’économie nationale.  Ajoutons pour terminer qu’il s’agit très concrètement de créer un environnement des affaires en adéquation avec la vision d’une nation performante économiquement, juridiquement stabilisée et en adéquation avec les pratiques contemporaines des affaires.

Tout cela suppose plus en amont une administration économique qui rompt avec les comportements bureaucratiques et hégémoniques, qui mette à niveau ses méthodes de travail et les adapte au contexte d’un monde de plus en plus digitalisé, et qui réponde concrètement aux attentes des chefs d’entreprise en temps réel, alignant ainsi le temps administratif et le temps des affaires.  Enfin, il faudra faire en sorte que le coût de l’activité économique formelle soit très en deçà du coût de l’activité informelle, afin d’attirer naturellement les entreprises et acteurs du secteur informel à formaliser leurs activités tout en contribuant au budget de la nation dans des proportions raisonnables et acceptables par tous. 

Quelles conditions doivent être réunies pour favoriser la compétitivité des entreprises à l’exportation ? 
Il est évident que la transformation de l’économie algérienne est intimement liée à la diversification de nos exportations, pour ne plus avoir à dépendre de la cotation sur les marchés mondiaux d’une ressource non renouvelable de notre sous-sol. Toutefois, il convient de procéder avec méthode. Le premier problème qui est devant nous, c’est celui de créer des conditions optimales pour les producteurs algériens, tant il est évident que seuls des producteurs solides et performants sur leur marché interne peuvent être performants et compétitifs sur les marchés internationaux.

Cela tombe bien, puisque notre propre marché est aujourd’hui dominé par l’offre de produits importés. Notre priorité première, c’est avant tout celle de reconquérir notre marché interne. Cela dit, voilà près de cinq années déjà que le gouvernement s’est attaché à mettre au point un document de stratégie nationale à l’exportation. A ce titre, force est de dire que des obstacles bureaucratiques de toutes sortes ont été identifiés par les entreprises et consignées dûment dans ce document, avec au tout premier chef celui d’un régime fiscal et d’un régime de change des années de plomb, totalement décalés par rapport aux exigences du commerce moderne. 

Tous les analystes, y compris ceux du secteur bancaire et ceux de l’administration économique algérienne, conviennent que cette gangue bureaucratique qui emmaillote l’exportateur algérien est inacceptable et doit être réformée. Malgré cela, rien ne bouge. Et pendant ce temps-là, on continue de parler d’avenir de l’exportation et de faire des plans sur la comète. Les responsables qui se succèdent d’année en année font toujours les mêmes professions de foi et continuent de regarder ailleurs.     

Quelles réformes de politique économique sont nécessaires pour redonner confiance aux entrepreneurs algériens ?
Notre pays a besoin de réorganiser de toute urgence le système de financement de son économie, et faire en sorte que les ressources soient dirigées prioritairement vers les investissements productifs de biens et services, vers les activités créatrices de valeur ajoutée et clairement orientées dans le sens de la diversification du tissu productif national. Il s’agit là d’une orientation majeure à imprimer à la politique économique nationale.

On ne peut pas continuer à détourner les ressources rares du pays vers des dépenses publiques improductives, et se plaindre en bout de course que la production hors hydrocarbures soit toujours réduite à sa portion congrue et qu’elle ne soit pas en mesure de générer une fiscalité suffisante pour couvrir le fonctionnement des services publics essentiels. Une telle réorientation devrait contribuer à élargir le champ des financements accessibles aux entreprises du secteur privé national. Et, dans le même temps, cela devrait se traduire par une attractivité plus grande de l’économie nationale aux capitaux étrangers, un domaine dans lequel notre pays connaît des retards immenses par rapport aux autres économies de la région.

Plus globalement, il est patent que les réformes économiques structurelles que notre pays n’a pas su, ou pas voulu,  conduire à bien au cours des quinze dernières années vont devoir s’imposer à nous de manière impérative et dans des conditions qui vont sans doute éprouver durement notre économie, nos entreprises et les couches les plus modestes de la population algérienne. En effet, la croissance économique qui n’a pas cessé de décliner au cours des cinq dernières années en dépit des injections massives d’argent public, devrait continuer de s’effondrer au cours des prochaines années.

Le déficit des comptes publics qui a atteint aujourd’hui près de 15% du PIB, outre qu’il ne pourra pas être soutenu au-delà de cette année 2020, fait se rétrécir de jour en jour les capacités de la dépense publique, avec les conséquences inévitables que l’extinction de ce dernier moteur de croissance ne manquera pas d’avoir sur l’état de notre économie dans son ensemble. Le temps est maintenant venu de regarder la réalité en face et d’établir le constat de faillite du système économique qui a eu cours jusque-là. 

Que  suggère  le  Care  pour  remettre  concrètement  ce  système économique sur les rails ? 
Il ne s’agit plus, aux yeux du Care, d’apporter des changements cosmétiques à la marge comme l’on a fait jusque-là, mais d’entreprendre des changements profonds de l’ensemble du cadre organisationnel qui a régi notre économie depuis une longue période. Le rôle de l’État devrait se conformer aux tâches strictes que lui assigne la loi, les entreprises devant toutes être soumises aux mêmes traitements, indépendamment de leur statut public ou privé.

Quant à l’argent public, il devrait être utilisé de manière beaucoup plus transparente et beaucoup plus rationnelle et viser à stimuler la performance et l’efficacité économique, à relever la qualité des services publics essentiels et notamment celui des systèmes de santé publique, d’éducation-formation, de protection de l’environnement et de bien-être collectif pour tous les citoyens algériens.

Le projet Algérie devrait être porté par une véritable vision d’avenir porteuse de libertés politiques qu’économiques assumées sur le terrain, de prospérité partagée et d’ouverture sur le monde, une vision qui, pour rassembler autour d’elle l’ensemble des citoyens algériens, devra cesser d’être dictée d’en haut par les bureaucraties qui ont jusqu’ici mis la main sur les structures de l’État.

L'Algérie se doit de mobiliser l’intelligence, la créativité, les talents et compétences en mesure de produire, par des réflexions collectives organisées, un travail rigoureux et méthodique, les solutions innovantes en mesure de soutenir le développement serein du pays. Le temps n’est plus aux atermoiements. Il y va de la sécurité nationale.

 

 


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