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Économie / Actualités

Ali Harbi, Expert en stratégies de développement durable et en gouvernance

“Il y a un problème de transparence…”

© D.R

Liberté : L'État a décidé de “nationaliser” l’ETRHB après que la Cour suprême a confirmé le verdict du tribunal d'Alger portant saisie des biens du groupe et de ses filiales. Comment interprétez-vous cette décision ?

Ali Harbi : Je ne vais pas répondre sur l’aspect juridique car ce n'est pas mon domaine. En revanche, sur l'approche politique et stratégique des questions d'entreprise, je voudrais apporter une réserve sur le terme utilisé et dont je ne connais pas l'origine, à savoir celui de “nationalisation”. S'agissant d'entreprises privées nationales, il n'y a pas lieu de parler de nationalisation ; c'est comme si on considérait les entreprises comme étrangères. La deuxième remarque est liée à un problème de transparence car il s'agit d'une décision pas assez claire, communiquée par l'administrateur judiciaire alors que l'entité qui a procédé à la saisie ne s'est pas exprimée. Sans avoir à discuter d'une décision judiciaire, je pense que l'opinion publique a le droit de savoir sur quelles bases on a procédé à la saisie et quelles sont les parties ayant subi un préjudice ? S'agit-il du fisc ? Des banques ? Comment vont-elles récupérer leurs créances ? A-t-on examiné la possibilité d'un plan de continuité d'activité dans le cadre d'un redressement judiciaire en gardant les mêmes propriétaires, étant donné qu’il s'agit quand même d'une SPA ? À l'échelle du groupe, il a des partenariats avec des sociétés étrangères, qu'en sera-t-il ? D'un point de vue strict de politique économique, le plus important étant de préserver l'activité de l'entreprise, le savoir-faire constitué et les emplois. Si la continuité de l'activité avec les anciens propriétaires dans le cadre d'un redressement judiciaire adossé à un plan de continuité s'est avérée impossible, il est normal que l'État prenne le contrôle de l'entreprise, mais, encore une fois, je le répète, l'opinion publique n'a pas les éléments d'appréciation. Pour éclairer mon propos, si, par exemple, l’essentiel de la dette est du côté bancaire, l'entreprise devrait passer sous le contrôle de la banque et non pas du Trésor. Je pense donc qu'il y a risque de confusion dans les rôles des uns et des autres.   

Dans la lettre de l'administrateur, il est indiqué que des actions urgentes interviendront dans les prochains jours, se rapportant essentiellement à l'impératif de restructurer le groupe et d’apurer son passif comptable. Cette “nationalisation” ne risque-t-elle pas d'être trop coûteuse pour un simple objectif de préserver les emplois ?

Encore une fois, on ne sait pas si toutes les options ont été examinées que ce soit en termes de continuité de l'activité, de structure de la dette et de situation de plan de charge, sachant que le groupe dispose aussi d'activités industrielles porteuses et ne dépendant pas forcément du plan de charge BTPH de l'ETRHB. La question qui va se poser est celle de savoir si l'État va, à chaque fois, prendre le contrôle des entreprises privées en difficulté au détriment des solutions disponibles en droit des affaires ? Ensuite, il y a une inquiétude sérieuse qui porte sur la manière dont le Trésor va intervenir pour traiter le passif, car il s'agit quand même de l'argent du contribuable et un minimum de transparence devrait être exigé. On ne sait pas non plus si l'État va reprivatiser le groupe et ses entités ou bien envisage-t-il de les rattacher à un des groupes publics. Je crois que les jours prochains devraient apporter des clarifications. 

Cette “nationalisation” suppose une recapitalisation du groupe ETRHB compte tenu de l'état de faillite dans lequel il se débat depuis plusieurs mois. Cette recapitalisation ne risque-t-elle pas d'être sans issue si le plan de commandes du groupe n'est pas (re)garni étant donné qu'il se nourrissait jusqu'ici essentiellement de la commande publique ?

Encore une fois, ces questions s'adressent au gouvernement, seule autorité en mesure jusqu’ici d’apporter des clarifications. S'agit-il de créer une nouvelle EPE ? Ou bien de rattacher les actifs à une EPE existante ? Ou encore s'agit-il d'une période transitoire d'assainissement et d'élaboration d'un plan de redressement technico-économique qui traitera aussi du repositionnement de l'entreprise et de son plan de charge avant de la reprivatiser ? De mon point de vue, il faudrait consulter les créanciers principaux car ce sont des parties prenantes incontournables.

Faut-il craindre un remake du cas Tonic Emballage, une entreprise reprise par l'État sans pouvoir la sortir des difficultés dans lesquelles elle est embourbée ?

D'un point de vue fondamental de doctrine économique, il n'appartient pas à l'État d'être propriétaire à 100% des entreprises économiques du domaine concurrentiel, à l'exception des monopoles publics et des entreprises de souveraineté. Du reste, il s’agit d’une question d'opportunité économique. La situation actuelle du secteur public économique doit amener les pouvoirs publics à regarder les choses en face et procéder à une approche stratégique de la question. Il est important que nous puissions avoir une vision partagée de cette question entre les différents acteurs économiques et l'État car, à ce jour, et depuis l'indépendance, la question du secteur économique étatique a consommé beaucoup de ressources sans efficience ni effet de levier véritable. La démarche des réformes doit s’intéresser inévitablement à cette question.

 

 

Propos recueillis par : A. Titouche

 


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