La deuxième mort de Ben M’hidi

La censure officielle sévit de nouveau. Elle vient de frapper du sceau de l’interdit la sortie en salle du film historique sur Larbi Ben M’hidi, héros de la guerre de Libération nationale, mort exécuté par un commando du général Bigeard en mars 1957. Les bureaucrates du Centre de recherche et d’études sur le mouvement national et la Révolution, organisme qui assume cette censure décidée sûrement ailleurs, pour ne pas dire plus haut, disent trouver le biopic à la fois par trop politique à leur goût et ne contenant pas “assez de violence et de torture”.
On sait, depuis le film L’opium et le bâton déjà, voire depuis l’Indépendance, que l’histoire officielle n’admet pas que la Révolution algérienne soit perçue dans son authenticité, c’est-à-dire aussi comme une guerre qui a ses hauts faits d’armes et ses bravoures, mais seulement comme une épopée où tous les héros se congratulaient en frères. Mais de là à réclamer des cris et du sang, c’est tout de même un peu trop demander s’agissant d’un récit qui se propose de retracer le parcours d’un homme qui a marqué une séquence importante de notre histoire contemporaine. Manque de scènes de violence et de torture, a reproché à Bachir Derraïs la commission de censure.
Terrible que ce prétexte pour interdire une œuvre cinématographique. Heureux que les censeurs n’aient pas recommandé un western. Ils en seraient capables, au regard de ce que la censure officielle a fait du film L’opium et le bâton d’Ahmed Rachedi. Mouloud Mammeri n’avait-il pas dit à ce dernier : “Je t’ai donné un livre d’amour, tu en  as fait un western.”  Et, comme si dénaturer  l’œuvre romanesque ne leur suffisait pas, les maîtres-censeurs ont veillé également à ce que dans le film, le colonel Amirouche s’appelle Abas et non Amirouche comme écrit par le romancier.
De même que dans le film Krim Belkacem, le parcours du négociateur d’Évian s’arrête à l’Indépendance. La censure officielle a veillé à ce que Krim n’ait pas d’activité politique après 1962 ni ne meurt assassiné en Allemagne quelques années plus tard.   Aujourd’hui, cette même censure refuse de laisser raconter Ben M’hidi autrement que comme le héros qui a subi d’atroces tortures et qui en est mort. C’est comme si Ben M’hidi se confondait avec son martyre. Pour nos censeurs, Ben M’hidi l’homme, le politique, le visionnaire, le dirigeant… le référent ne devrait pas exister. Honteux !