Si Zenina m’était contée…

La ville de Djelfa, un chef-lieu de wilaya depuis 1974, est considérée comme  une ancienne ville coloniale, car elle fut créée un 10 janvier 1861 par un décret de Napoléon III. La ville de Zenina, plus connue actuellement sous le nom d’El-Idrissia, est la plus ancienne ville dans la région, son histoire remonte à des siècles…

Située à 97 km au sud-ouest de Djelfa, elle a été édifiée sur le pied du Djebel Serdoun (1329), il y a plus de 15 siècles, bien avant la naissance du Prophète (qssl). Selon l’œuvre du père François Devillaret, intitulée Siècle de steppe, il y avait une femme appelée Zenina qui vivait dans la région. Elle était riche et de grande famille. Privée de son époux et trop fière pour en prendre un autre, elle ne vivait que pour son fils unique qu’elle adorait. En ces temps lointains, les batailles étaient fréquentes et Zenina ne répugnait pas à partager les périls de son fils.
C’est ainsi qu’elle le vit tomber au cours d’un combat où tous les siens furent écrasés sous le nombre de leurs adversaires. Zenina se jeta alors au milieu des vainqueurs pour les supplier de ne pas achever son fils et, chose inouïe pour l’époque, des guerriers furent touchés par son courage et par ses larmes. elle porta son fils à demi-mort  sur ses épaules. Elle marcha longtemps, bien longtemps et arriva près d’une belle source, l’endroit était si retiré que personne ne pouvait la gêner. Zenina s’établit au haut d’une butte rocheuse et s’y construisit un abri pour y soigner son fils blessé. Peu à peu, des fugitifs, échappés du massacre et d’autres pauvres hères viennent s’installer près d’elle, tant et si bien que le petit sommet se couvrit d’un embryon de village qui continua à se développer. Ses habitants l’entourèrent de remparts et proclamèrent Zenina leur reine.
Depuis, Zenina est devenue un important village où l’agriculture et le commerce n’ont pas cessé de croître et où on trouve tout ce qui fait le confort de la vie.
En visitant, aujourd’hui, cette ville, des réminiscences de l’histoire se font sentir dans toutes ses petites ruelles, son ancienne mosquée, sa synagogue son mausolée, son cimetière juif et sa “hara”. Zenina, en ce mois sacré de ramadan, offre l’image d’une ville de paix et d’hospitalité, une ville où jadis régnait la convivialité au sein d’une société où cohabitaient en harmonie Arabes, Berbères et Juifs.
Ces derniers composaient une bonne partie de la population. “autrefois nous vivions comme une seule famille. Les juifs étaient souvent des amis, des voisins, des commerçants surtout chez qui nous approvisionnions. Les autochtones de la région se souviennent tous des Azar, Daoud, Attia et Sellam qui étaient de grands commerçants ici…”, se souvient El-Hadj Lakhdari, qui comme beaucoup d’anciens de cette ville évoque souvent ce qu’a été sa cité dans le passé. C’est aussi le cas d’El-Hadja Rokia, 80 ans passés, qui nous a parlé avec beaucoup d’émotion et de nostalgie de ce qu’était le ramadan d’antan à Zenina. Dans le passé, nous nous préparions deux à trois mois avant le carême.  Couscous, pruneaux, raisins secs, dehan (beurre), f’rik (blé vert, grillé et concassé), mermez (orge fait de la même façon que le blé)… tout se conservait à  l’avance… le ramadan venu, c’est la joie qui règne dans toutes les maisons, même celles des juifs qui avaient toujours le plaisir de nous offrir leur plat favori chaque samedi (d’fina), qui est composé d’haricots blancs et de pieds de veau, sans oublier la torta (tourte) et la m’hencha avec de la viande hachée…
Les soirées de ramadan à Zenina avaient une couleur particulière. Les hommes se regroupaient souvent dans les cafés maures après la prière des “taraouih”. Ils s’amusaient aux différents jeux de hasard et de cartes, alors que d’autres préféraient les jeux traditionnels. Les femmes, quant à elles, se réunissaient entre elles pour passer les soirées de ramadan au son de la ghayta et du bendir, qui accompagnaient des danses traditionnelles. À quelques jours de l’Aïd El-Fitr, les hommes se rendaient chez Daoud Lalou, leur couturier préféré. “seroual”, “gilet”, tout y était disponible pour satisfaire une clientèle exigeante pour cette fête. Les magasins de tissu ne manquaient pas d’ailleurs à Zenina. Pour les femmes, Zaza, une couturière juive très connue au village confectionnait de très belles robes pour ses clientes.
En fait, l’Aïd El-Fitr n’était pas seulement une fête pour les musulmans, les juifs y adhéraient avec beaucoup de plaisir. “le jour de l’Aïd, musulmans et juifs s’échangeait les visites. Ils mangeaient et s’habillaient de la même façon et communiquaient avec la même langue et le même accent”, nous dira El-Hadja Rokia qui, comme beaucoup d’anciens habitants de Zenina, se remémore le passé de sa ville, qui malgré l’oubli conserve les parfums d’autrefois.

L. G.