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A la une / Enquête

Hachemi Ould Rouis, président de l’association des laboratoires d’analyses médicales, à propos de la

“C’est du bricolage”

C’est un constat accablant qu’établit le président de l’Association nationale des laboratoires d’analyses qui affirme qu’il n’existe aucune politique de gestion des déchets d’activités de soins à risque infectieux. Les lois obligent ceux qui génèrent les Daseri à les détruire, mais l’État ne met pas à leur disposition des structures chargées de le faire. Qui est responsable de quoi ? Les ministères de l’Environnement et de la Santé se rejettent la balle.

Liberté : Comment les laboratoires d’analyses privés gèrent-ils leurs déchets d’activités ?
Hachemi Ould Rouis : En Algérie, mis à part les décrets du Journal officiel, il n’y a aucune politique de gestion des déchets d’activités de soins à risque infectieux. C’est beaucoup de paroles et du bricolage. C’est exactement comme si l’on devait gérer la circulation en ville en mettant partout des sens interdits sans proposer un itinéraire, et si vous demandez par où passer, on vous répondra : débrouillez-vous, c’est votre problème. C’est une acrobatie à chaque instant. Chaque laboratoire a sa manière de gérer. Certains ont signé des conventions avec les hôpitaux qui ont bien voulu accepter de prendre en charge leurs déchets et d’autres collaborent avec des petites sociétés qui détruisent leurs déchets par des techniques autres que l’incinération. En l’occurrence, la technique de la banalisation. La banalisation est une méthode qui a fait ses preuves. Elle a été mise au point et testée dans de grands hôpitaux à Toulouse. L’appareil utilise le principe de la conjonction d’une action chimique, d’un broyage et “autoclavage” qui est stérilisation, à travers la chaleur humide. C'est-à-dire la vapeur d’eau. C’est une méthode pas polluante, contrairement à l’incinération. Ce qu’on obtient, ce sont deux sortes de déchets : les effluents. C’est-à-dire une eau qui a une parfaite innocuité et le produit solide qui est un broyat sans aucun danger et qui peut être rejeté au niveau d’une décharge publique. En fin de compte, l’État décide que les établissements d’analyses détruisent leurs déchets, mais ne met pas à leur disposition des structures chargées de le faire.

Il vous reste la possibilité du secteur privé...
Ce sont de petites sociétés dont la plupart ont fermé à cause de problèmes administratifs telle la non-délivrance d’agrément.
 
Si les autorités concernées ne souhaitent pas délivrer un agrément pour les entreprises privées qui se lancent dans l’incinération des Daseri, pourquoi ne proposent-elles pas des solutions de rechange ?
Ce qu’on revendique c’est que le plan national de gestion des déchets spéciaux, élaboré par le ministère de l’Environnent, soit communiqué dans les détails. Savoir qui est responsable de quoi ? Qui doit faire quoi  ? On est prêt à payer, encore faut-il qu’on nous dise où l’on peut incinérer nos déchets. De qui on doit dépendre ? C’est cela l’essentiel dans un plan.

Ce plan est, selon vous, complètement caduc, ne proposant aucune solution à votre problème. Que comptez-vous faire alors ?
Sa mise en application, nous la jugeons à travers les problèmes que nous vivons en tant que profession libérale de la santé. Notre problème est qu’il y a un plan national de gestion de déchets spéciaux que nous générons et qui fait obligation de ne pas les jeter dans la décharge publique. Nous n’avons pas le droit non plus de les stocker ou de les enfouir et même de les détruire nous-mêmes pas un procédé quel qu’il soit. Quand vous leur demandez comment faire, on ne vous propose pas de solution. On vous demande de vous adresser à un hôpital qui va, la plupart du temps, refuser, car il a des problèmes de gestion de ses propres déchets. Nombreux sont les laboratoires qui ne savent plus où donner de la tête, ils n’ont pas le droit de jeter, d’incinérer, de stocker, d’enfouir leurs déchets, les hôpitaux refusent de prendre en charge ces derniers, les Directions de la santé ne se sentent pas concernées et ne répondent pas aux sollicitations. Les Directions de l’environnement sont à des années lumière du problème et estiment que leur travail consiste à constater les infractions et à déposer une plainte chez le procureur de la République. Les solutions ne sont pas du “ressort” des Directions de l’environnement, selon les responsables de ces mêmes directions.

Cette cacophonie fait que certains jettent leurs déchets dans les ordures, avec tous les risques que cela représente sur la santé et l’environnement...
 Tous les établissements de santé, même les cabinets médicaux ou dentaires  génèrent des déchets, mais ils ne se font pas remarquer. Pendant ce temps, les établissements du secteur public se permettent de transgresser allègrement la loi en jetant pour certains d’entre eux leurs Daseri dans la décharge publique et même dans des décharges sauvages. Ceux qui possèdent des incinérateurs (pour la plupart non conformes : ce sont des brûleurs et non des incinérateurs) arrivent à peine à détruire leurs propres déchets pour accepter ceux du secteur privé.
C’est donc la débrouille à qui mieux-mieux, car quiconque est surpris en train de jeter ou d’incinérer ses détritus de laboratoire dans une décharge publique ou sauvage est immédiatement placé sous mandat de dépôt. Ce qui compte pour les pouvoirs publics, c’est que la maison semble propre, même si l’on doit cacher la poussière sous le tapis. Chaque wilaya gère ce problème comme elle peut et comme elle veut, il n’existe pas de directives ni de schéma national précis. Je reviens à ce fameux plan national. Si, aujourd’hui, nous n’arriverons pas à gérer, imaginez dans dix ans. Il est temps d’être clairvoyant et de réellement penser à une politique de prise en charge de manière très sérieuse de ces Daseri. Faire un plan très élaboré.
Les solutions existent.

Lesquelles ?
Oui, il existe des solutions si l’on se donne la peine de réfléchir un tant soit peu !
- D’abord, une politique d’élimination des déchets clairement élaborée et de manière multisectorielle (santé-intérieur environnement) en prévoyant une assiette et même plusieurs dédiées à cette activité dans chaque wilaya (ce problème est une bombe à retardement).
- Réaliser des usines d’incinération par l’État, mais, mieux encore, ouvrir ce créneau aux investisseurs privés (particulièrement les jeunes). Cela peut devenir une activité très rentable, créatrice d’emplois et d’utilité publique. Beaucoup de jeunes promoteurs rêvent de se lancer dans ce domaine, car ce qui est important de savoir, c’est que l’incinération (investissement lourd) n’est plus la meilleure solution dans les pays développés, on lui préfère nettement celle de l’“autoclavage”-broyage. Ce sont des appareils de différents formats (grand modèle et petit modèle), ils ne sont absolument pas polluants (par rapport aux incinérateurs qui doivent être installés loin des zones urbaines) et peuvent être placés n’importe où, même dans un laboratoire. Le broyat réalisé est stérile, sans danger aucun et peut être jeté dans une décharge publique.
Ces appareils sont homologués en Europe et aux États-Unis, leur coût n’est pas prohibitif (à portée d’un jeune investisseur). En Algérie, ce type d’appareils (du moins le grand modèle) est homologué par le ministère de la Santé, mais ne l’est pas par le ministère de l’Environnement, ce qui a posé d’énormes tracas aux jeunes investisseurs qui ont osé se lancer dans cette direction. Le témoignage de ces investisseurs, qu’on aurait dû féliciter pour leur contribution à la qualité de l’environnement et à la santé du citoyen, est édifiant quant à l’incurie, la stupidité et l’incompétence de certains responsables du secteur de l’environnement.

Qu’est-ce qui pousse les autorités à ne pas agir dans le bon sens en dépit de la gravité du problème ?
 En ce moment, chaque wilaya gère ce problème comme elle peut et comme elle veut, il n’existe pas de directives ni de schéma national précis. Certaines wilayas (elles ne sont pas nombreuses) ont fait part de beaucoup de sérieux en acceptant l’incinération des déchets de structures privées moyennant paiement (ce qui est tout à fait normal). D’autres comme la wilaya de Médéa a poussé la conscience professionnelle, à travers son directeur de la santé cela fait quelques années, à envoyer une correspondance à tous les établissements de santé privés (laboratoires, cabinets médicaux et dentaires, pharmacies, cliniques) les invitant à faire incinérer leurs résidus au niveau des structures hospitalières de la wilaya. D’autres encore ont commencé par coopérer avec les structures privées puis ont fait marche arrière. Mais la plupart des établissements pourvus d’incinérateurs refusent catégoriquement de prendre en charge les déchets des boîtes privées.

Ceci est-il dû à une incohérence dans la réglementation seulement ?
La réalisation d’un incinérateur est soumise à des critères très stricts et à un cahier des charges très rigoureux, particulièrement en ce qui concerne le lieu d’implantation. Par ailleurs, l’autorisation d’ouverture d’une clinique médicale ou chirurgicale (en zone urbaine bien entendu) est subordonnée à l’installation d’un incinérateur dans la clinique (et tant pis pour le voisinage). Notre association a saisi par courrier les trois ministères concernés Santé, Intérieur, Environnement, en mars 2008, en proposant des séances de travail au cours desquelles nous étions prêts à apporter notre contribution. Bien entendu, nous ne reçûmes aucune réponse. Ce domaine est extrêmement vaste, et ces quelques lignes n’ont été qu’une introduction à un sujet hautement épineux qui empoisonne l’existence de beaucoup de professionnels de la santé. Si rien n’est fait ni pensé aujourd’hui, demain ce sera dramatique, car si nous n’avons parlé que des déchets à risque infectieux, que dire des déchets chimiques (industriels surtout) s’ils sont gérés avec autant de désinvolture par le ministère de l’Environnement.