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A la une / Enquête

5% des algériens sont concernés

Couffin du ramadhan : l’autre visage de la pauvreté

Trois milliards trente millions et cent mille dinars. Telle est la cagnotte réservée, cette année, au financement des actions de solidarité, en direction des “familles démunies et des personnes en difficulté”, durant le mois de Ramadhan.

Ces actions, chapeautées par le ministère de la Solidarité nationale, de la Famille et de la Communauté nationale à l’étranger, devraient concerner 4 à 5% de la population algérienne (voir encadré). Elles comprennent à la fois la distribution d’environ 1,5 million de couffins du Ramadhan au niveau de 1 500 points de stockage, l’ouverture de 500 restaurants et l’attribution de 7 millions de repas chauds, servis à table ou à emporter. Selon le ministre de la Solidarité, la distribution des couffins a commencé le 30 août dernier, soit deux jours avant le début du mois de jeûne, et se poursuivra jusqu'à la fête de l'Aïd, mobilisant quelque 15 000 bénévoles du Croissant-Rouge algérien (C-RA), de l’ex-organisation de masse des Scouts musulmans algériens (SMA) et de certaines associations caritatives. Étrangement, le nombre de ces associations est inconnu. “Je ne saurais vous donner le nombre des associations impliquées dans l’opération Ramadhan”, nous a déclaré M. Lekhlef, directeur du mouvement associatif au ministère de la Solidarité nationale. Ce dernier, chargé de l’opération “Solidarité Ramadhan 2008”, a laissé entendre que sa structure “travaille avec 12 000 associations à caractère humanitaire et sociale durant l’année”. Seulement, a ajouté notre interlocuteur, “les associations ne s’impliquent pas toutes durant le mois de Ramadhan”. Dans un document que nous a remis le directeur du mouvement associatif, il est clairement souligné que le ministère de la Solidarité “favorise l’implication renforcée du C-RA et des SMA”, dans la mise en œuvre de l’opération de solidarité. Quant aux autres associations “désireuses” d’y participer, elles doivent “nécessairement travailler de concert avec le C-RA, la DAS (Direction de wilaya de l’action sociale) et les collectivités locales”. Le même document insiste, par ailleurs, sur l’implication “de manière effective (de) la société civile” et l’encouragement des “initiatives privées”, sans donner de détails, en recommandant, dans le même temps, “la mobilisation de 25 000 personnes bénévoles”.  Pour ce qui est de la cagnotte des 3 milliards de DA, Djamel Ould-Abbès a précisé très récemment qu’elle se compose de la somme débloquée par son département (130 500 000 DA), d’un budget spécial des collectivités locales (2 473 000 000 DA) et des contributions des donateurs (304 450 000 DA) et du Croissant-Rouge algérien (128 150 000 DA). Le ministre a en outre informé que parmi les premiers sponsors, qu’il a d’ailleurs tenu à qualifier de “bienfaiteurs”, se trouvent Mobilis, Nedjma, la banque El-Baraka, le groupe Cevital, la compagnie Sonatrach, l’entreprise Soummam et celle de Hamoud Boualem. “Il nous faut impliquer plus de citoyens, de donateurs et de bienfaiteurs dans l’opération Solidarité Ramadhan 2008, conformément aux instructions du président de la République”, a-t-il soutenu, en s’élevant plus loin contre “toute manipulation politicienne” de l’aide aux nécessiteux. Cela n’a pas empêché notre ministre de s’enorgueillir de toute action qu’il a pilotée pendant les mois de Ramadhan, sous les deux mandats du président Bouteflika, et de mener campagne pour ce dernier, en prévision des prochaines élections, estimant, entre autres, que les chiffres “donnent une idée de ce qu’a fait l’État entre 1999 et 2007”.

Impuissance chez Ould-Abbès devant le double emploi
Le Ramadhan 2008 se distingue par une augmentation de la recette consacrée aux actions de “bienfaisance” des pouvoirs publics. Les chiffres figurant dans le guide d’orientation sur le déroulement de l’opération Ramadhan 2008 du département de Ould-Abbès montrent que l’enveloppe financière allouée par ce ministère était seulement de 51,5 millions de DA en 1999, année de lancement, par l’État, du “couffin du Ramadhan” et des “restaurants de la Rahma”. Cette enveloppe a presque triplé en 2004, atteignant les 114,2 millions de DA, puis s’est stabilisée autour de 100 millions de DA en 2007, avant de grimper jusqu’à la barre des 130 millions de DA en 2008. Les autres aides publiques, provenant des collectivités locales (APW et APC) et destinées aux franges les plus fragilisées de la société, sont tout aussi éloquentes : entre 2001 et 2007, les communes et les wilayas ont mobilisé une somme totale de près de 7 milliards de DA, dont plus de 1,2 milliard de DA en 2006 et plus de 1,5 milliard de DA l’année suivante. Sur un autre plan, le ministère de la Solidarité admet, certes indirectement, l’idée de l’érosion dramatique du pouvoir d’achat des Algériens et celle de la montée de la pauvreté dans notre pays. Son guide révèle, en effet, que pour la seule période 2004-2007, le nombre de familles démunies est passé de 1 million à plus de 1,2 million. Selon la même source, cette période a aussi enregistré une hausse des paniers du Ramadhan, dont le nombre est passé de 1,2 million en 2004 à 1,4 million de couffins en 2007. La même tendance ascendante est observée pour les repas servis (6 989 351 repas en 2007 contre 6 618 399 repas en 2004) et les apports financiers, publics et privés (plus de 2,9 milliards de DA en 2007 contre 1,4 milliard de DA en 2004), ainsi que pour la cohorte des bénévoles chargés du déroulement de l’opération Ramadhan (10 911 bénévoles en 2007 contre 8 723 bénévoles en 2005). Même le coût du couffin, qui comprend notamment 20 kg de semoule, 20 kg de farine, du café, du sucre et de l’huile, a été relevé, d’après les représentants du ministère de la Solidarité nationale, qui avancent la somme de 4 900 DA. Ce montant est contesté par des mairies qui, comme la ville de Batna, ont supprimé certains produits pour s’en tenir “uniquement à l’essentiel”. L’information faisant défaut dès qu’il s’agit de demander le nombre de personnes démunies recensées pour ce Ramadhan et la répartition des aides (couffins et restaurants) par wilaya et commune, pour se faire une idée des régions les plus demandeuses. “Plus la population est grande, plus l’aide est importante”, s’est limité à dire M. Lekhlef, en promettant de livrer l’information “après évaluation”. “Dans l’ensemble, la distribution des couffins a été réalisée dès le 30 août, excepté dans 5 ou 6 wilayas qui n’ont pas encore transmis leur bulletin quotidien de renseignements. Bien sûr, il y aura des réclamations émanant des citoyens… On complètera, car il y a toujours des mécontents”, a-t-il ajouté. Interrogé sur les cas du double emploi, il finira par admettre son impuissance, en affirmant : “Il y a des gens qui prennent le couffin et qui se font servir en même temps dans les restaurants. Allah ghaleb ! C’est vrai qu’on contrôle, mais ce n’est pas une science exacte.”

Où va l’argent du Trésor public ?
La chargée de la communication au ministère de la Solidarité a, de son côté, signalé que la seule information fiable, pour le moment, se rapporte au budget des 3 milliards de DA. Tout le reste est, selon elle, du ressort du “prévisionnel”, en attendant l’élaboration du bilan à la fin du mois de septembre. Pour donner plus de crédit à ses déclarations, Mme Belbal a signalé les imprévus, rappelant que durant le mois de Ramadhan, “il y a des gens qui peuvent se retrouver dans le dénuement du jour au lendemain, et viennent demander de l’aide. D’autres peuvent refuser de récupérer le couffin alors qu’ils sont dans le besoin”. À la question relative aux critères d’accession à l’aide de solidarité et de distribution des couffins en particulier, M. Lekhlef et Mme Belbal nous ont renvoyés à “la définition des personnes démunies”, arrêtée par le département de Ould-Abbès. Ainsi, les catégories sociales concernées sont celles dont le revenu est inférieur au Salaire national minimum garanti (SNMG), qui est de 12 000 DA. Plus concrètement, il s’agit des non-assurées sans revenu, des personnes âgées ou handicapées sans revenu qui perçoivent une allocation forfaitaire de solidarité (AFS), actuellement de l’ordre de 3 000 DA/mois, ainsi que des personnes occupant un emploi temporaire qui touchent une indemnité d’activité d’intérêt général (IAIG). Ces critères de l’octroi du couffin du Ramadhan, devant servir à établir les listes des bénéficiaires des aides de solidarité, ne sont pas suivis par tous, puisque des wilayas, à l’exemple de Batna, tablent sur d’autres priorités comme la famille composée de 6 personnes et plus.
La problématique de la solidarité, institutionnalisée en 1999, relève de l’événementiel ou du secourisme, tendant à s’assimiler de plus en plus à une opération de charité et aguichant la logique d’assistanat, qui sont loin de se connecter aux règles de rationalité d’un État moderne ni à celles de la citoyenneté. Par ailleurs, la mobilisation annuelle de sommes colossales pour venir en aide aux personnes nécessiteuses, le temps d’un mois, suscite maintes interrogations. Celles-ci renvoient au problème de gestion des grands budgets et de l’argent du Trésor public, d’autant que le terrain est miné d’anomalies où la corruption, la démagogie, l’opportunisme, les spéculations et les complicités, renforcées par les carences de l’outil statistique, les défaillances en matière de coordination entre les différents partenaires et la défection de la fonction contrôle font bon ménage, pour pénaliser avant tout les pauvres. En termes plus clairs, l’enveloppe des 3 milliards de DA ira-t-elle entièrement aux franges de la population les plus vulnérables socialement ou sera-elle, pour une grande partie, déviée vers d’autres destinations, comme le laissent déjà entendre certains confrères ? À défaut d’une politique sociale lisible et conséquente, d’une carte sociale nationale crédible et d’un mouvement associatif puissant, les détournements des couffins et des repas servis dans les restaurants risquent bel et bien de se reproduire.

H. A.

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