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A la une / Enquête

“Liberté” débusque le trafic

Du blé tendre pour nourrir les bêtes

Pour démontrer l’existence de ce marché parallèle où les blés sont illégalement revendus en l’état, Liberté a entrepris de s’en procurer. Après avoir récolté des renseignements auprès de minotiers qui ont tenu à garder l’anonymat, il est apparu qu’une partie du trafic se déroule dans les marchés à bestiaux. Pour une première tentative, le choix s’est porté sur le marché de Khemis Miliana. Ainsi, un mardi, jour de marché, aux aurores car les maquignons sont des “lève-tôt”, le marché est en train d’être installé. Les maquignons, enturbannés, vêtus de kachabïa et bâton à la main, affluent avec bêtes et chargements. Il règne une drôle d’anarchie car ils conduisent leurs fourgons et 404 bâchées comme ils mènent leurs bêtes au pré. Sens giratoire et de la circulation sont oubliés le temps du marché. Deux véhicules de police sont postés à l’entrée. Après observation, il paraît évident que les services de sécurité ne sont pas là pour le trafic, mais pour tenter de réguler la circulation des voitures car, très vite, le rond-point qui jouxte le terrain dédié au marché est bloqué par une cinquantaine de véhicules, klaxons hurlants. Nous abordons les fermiers incognito, prétextant posséder une brebis qui aurait mis bas deux agneaux, fait rare dans le monde des bêtes, et qui aurait donc des difficultés à les allaiter. Le blé tendre ayant pour vertu, lorsqu’il est ingéré par les bêtes, de favoriser leur production de lait, nous prétendons vouloir en acheter une cinquantaine de kilos pour alimenter la brebis. Méfiants à la vue de deux citadins à la requête farfelue, les maquignons questionnés jaugent du regard et préfèrent rester évasifs. Ils tentent de vendre du son, mais face à l’insistance, ils demandent de repasser une demi-heure après. D’autres fermiers sont questionnés, mais les refus se succèdent. L’un d’entre eux se moque même : “Donnez-lui le biberon”, proposera-t-il. De retour vers le fermier qui avait demandé du temps, il dit avoir trouvé quelqu’un qui vend du blé tendre. Installé plus en profondeur dans le marché, il questionne sur la quantité recherchée. Lorsqu’il apprend qu’il s’agit de seulement cinquante kilos, il répond qu’il ne peut pas vendre aussi peu. “Ça se négocie à plusieurs quintaux”, dit-il.
Il se passe un peu plus d’une heure avant que le gardien de parking, également questionné, ne revienne pour désigner un lieu de vente. Il s’agit d’un minotier ! À seulement 150 mètres du marché, le moulin indiqué est en réalité une simple maison de deux étages. La façade est à peine cimentée et aucune enseigne n’indique la présence d’un minotier derrière le rideau de garage. Le bâtiment ne comprend aucune installation qui laisserait penser qu’il s’agit bien là d’un moulin : un silo à grain, une machine sophistiquée ou même des employés. L’unique équipement, dont celui qui se dit être le propriétaire du moulin dispose, est une vieille machine à moudre qui ressemble davantage à celle utilisée pour le café. L’homme écoute l’histoire de la brebis, et après quelques questions, il refuse de vendre seulement 50 kg. Il propose plutôt le sac entier.
Un quintal de blé tendre au prix de 1 800 DA. Ce minotier l’a acquis auprès de l’État à 1 280 DA. Le bénéfice de sa revente en dit long sur les gains potentiels d’un tel trafic. Pour récupérer la cargaison, il faut le suivre à l’intérieur du garage. Le blé est stocké à l’abri des regards, tout au fond de la bâtisse, derrière trois portes métalliques, chacune bouclée à double ou triple tour. Après avoir chargé le quintal de blé dans le coffre de la voiture, il prévient que cette transaction est interdite et conseille la prudence sur le chemin du retour vers Alger. Il refuse de donner son numéro de téléphone, mais assure qu’il peut fournir davantage de blé si besoin est…
Au final, il aura fallu moins de deux heures pour qu’un opérateur du secteur commette le délit de vendre un quintal de blé tendre à de parfaits inconnus, destiné, de surcroît, à de l’alimentation de bétail. L’Algérie ne produisant que très peu de blé tendre, il était déjà presque sûr que l’échantillon de Liberté provenait bien d’une cargaison importée. En effet, le blé acheté a été soumis à analyses. Seul un test ADN permet de définir l’origine du blé. Mais pour les tests ADN, il faut l’ouverture d’une enquête policière. Pourtant, ils seraient bien utiles à l’OAIC. Cet organisme ne classe pas les blés. C’est ainsi que les agriculteurs peuvent parfois tricher en revendant du blé importé comme nouvelle récolte.
Mais il y a un autre moyen de distinguer un blé d’importation d’un blé local. Il suffit de faire une analyse microbiologique comparant deux échantillons. L’OAIC comme les CCLS et les meuniers disposent tous de laboratoires. Un minotier qui a souhaité garder l’anonymat a accepté d’analyser les échantillons. Ce test détermine les caractéristiques des blés. L’élément qui permet de différencier avec certitude le blé importé du local est “la force boulangère”. En des termes plus simples, c’est la mesure de la capacité du blé à donner une farine qui gonfle. Le W est l’unité de mesure de la force boulangère (sachant que 1 W/seconde = 1 joule). Cette valeur est, d’ordinaire, très faible dans les blés cultivés localement. L’échantillon de Khemis Miliana a obtenu une force boulangère de 172 W. Ce qui est un très bon score, et confirme ainsi que ce blé a bien été importé et subventionné par l’État.


A. H.


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