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A la une / Enquête

1 000 chiffonniers squattent la décharge d’Oued-Smar

Le business des ordures

Décharge d’Oued-Smar, l’enfer sur terre. Un millier de chiffonniers, dont beaucoup d’enfants, s’échinent jour et nuit à ramasser du plastique, de l’acier, du verre, du carton, du liège, déversés par d’incessants ballets de camions poubelles. Certains d’entre eux ont érigé des abris en zinc au milieu de la décharge qu’ils déplacent quand les agents de Netcom les avertissent qu’ils doivent opérer dans le secteur. En dépit de conditions insupportables du travail clandestin, nombreux sont ceux prêts à n’importe quoi pour que ce lieu ne soit pas fermé.

Ce qui se passe au niveau de cette décharge sauvage dépasse tout entendement. C’est un  monde à part avec ses lois et ses règles. Personne ne peut prétendre travailler dans cet endroit s’il n’est pas parrainé par un ancien de la décharge. C’est un métier qui se transmet de père en fils. L’étranger est conspué. 2 200 tonnes de déchets ménagers et entre 400 et 1 000 tonnes de déchets encombrants (branches d’arbre, terre, gravats... ) y sont déversées chaque jour par les 700 camions bennes.
Dès que les engins amorcent le virage menant à la décharge, ils sont pris d’assaut par des adolescents et des enfants dont l’âge ne dépasse pas, parfois, 6 ans. Ils scrutent du haut d’un talus l’autoroute pour repérer les camions d’ordures et sautent à l’intérieur dès qu’ils sont à leur hauteur. La concurrence est féroce.
Le plastique est le plus prisé, car vendu à 80 dinars le kilo, puis vient le bois, le fer, le liège, l’aluminium… Quant à l’acier, qu’on extrait durement du béton, il est cédé entre 5 et 7 dinars le kilo. Tout dépend du cours de la demande. Les plus chanceux peuvent gagner  jusqu'à 3 000 dinars/jour. "Faut pas se fier aux  apparences, je vis mieux que vous", lance un jeune adolescent qui tente de monnayer son  témoignage. "Quand je parle aux journalistes, je fais tourner le compteur. Si vous ne payez pas, je ne dirai plus un mot." Il refuse de donner son nom, son âge, mais avertit quand même que les chiffonniers deviennent agressifs quand les journalistes les qualifient, dans leurs articles, de "vagabonds".
Un autre chiffonnier, la trentaine, se présente à nous sous l’identité d’un agent de sécurité de Netcom. Il cherche à savoir quel sera le thème de notre article. "Vous voulez gagner votre vie en racontant des mensonges sur nous. Allez voir ailleurs et ne prenez surtout pas de photos sinon vous aurez affaire à eux", nous lance-t-il en désignant un groupe d’enfants prêt à nous bombarder de pierres. Nous sentons que  les chiffonniers risquent de nous prendre en grippe. Nous quittons alors les lieux en envisageant d’y retourner, cette fois-ci accompagnés par le responsable des décharges au niveau de Netcom.
Le silence est également de rigueur dès qu’il s’agit d’en savoir plus sur les réseaux qui leur achètent ces produits de récupération et sur les sociétés qui se proposent pour les recycler. Même les responsables de Netcom déclarent ne rien savoir sur la question.
Ce qui est sûr, c’est que ce lieu est une véritable mine d’or pour les chiffonniers et les personnes pour qui ils travaillent. La fermeture programmée de cette décharge par les autorités est vécue comme une agression pour des centaines de travailleurs clandestins.
En cette matinée du mois de mars, nous trouvons les chiffonniers en pleine activité. Chacun  est intégré dans un groupe spécialisé dans la récupération de tel ou tel déchet. Les lots sont stockés au sein même de la décharge en vue de leur acheminement, en fin de journée, dans des camions conduits par les chiffonniers eux-mêmes. Fait frappant. Chacun connaît sa tâche avec précision. C’est un véritable travail à la chaîne, comme dans une usine. Ils n’ont pas besoin de quitter le lieu pour manger. À l’intérieur de la décharge déambulent des vendeurs de beignets, de makrouts et se dressent des gargotes qui proposent des casse-croûte et des boissons de qualité douteuse.

Qui se cachent derrière l’activité  des chiffonniers ?
Ces gens sont très discrets sur les revenus qu’ils tirent de cette activité. Pour éviter qu’ils deviennent agressifs, il ne faut, en effet, pas leur demander combien ils gagnent ou les prendre en photo. Sur leur quotidien, ils vous rappellent très vite qu’ils ne sont pas assurés et n’ont pas droit à la retraite. Parmi eux, il y a  même un licencié. Comme la plupart de ses pairs, il n’a pas souhaité témoigner sur son vécu. La plupart vient de l’intérieur du pays.  De Médéa particulièrement. Certains des communes environnantes. Il y en a qui ont passé  toute leur vie dans une décharge. Peu d’accrochages sont signalés entre agents de Netcom et chiffonniers. Ces derniers gèrent leur présence sur le site avec beaucoup de prudence. Les rixes à l’intérieur de la décharge entre chiffonniers surtout la nuit sont en revanche très  fréquentes. "La sécurité à l’intérieur de la décharge nous échappe", affirme le directeur des décharges au niveau de Netcom. La gendarmerie est appelée, à chaque fois, à la rescousse pour éviter le pire. Plusieurs hauts responsables en charge de l’environnement ont tenté ces dix dernières années de fermer ce lieu, en vain. Au-delà de la difficulté de dénicher d’autres sites de déversement, de trouver une solution aux mille personnes qui l’occupent, se profile une grosse affaire de sous. Derrière les chiffonniers se cachent les barons du recyclage dont les noms sont tus. Exposés à toutes sortes de maladies, ils ne consultent pas de médecin. Le crochet en fer qu’ils utilisent pour ouvrir les sacs ne les protège pas toujours des blessures par objet tranchant, bout de verre ou seringue qui s’enfonce dans les mains et les pieds. Car, contrairement à ce qu’affirment les responsables d’hôpitaux et différents centres sanitaires, des tonnes de déchets des hôpitaux, composés notamment de poches de sang vides, seringues et équipements d’oxygène, sont jetées à la décharge.

La fermentation des déchets et le biogaz, une épée de Damoclès
Bien des fois, affirme un agent de Netcom, des chiffonniers tombent raides morts au sein   même de la décharge. Ceux qui ont choisi d’y habiter vivent également dans des conditions d’insalubrité totale. Au milieu d’amas d’ordures, respirant un air extrêmement pollué. Au niveau de la wilaya d’Alger, rappelle l’ingénieur en environnement de Netcom, "nous avons deux  décharges : Oued-Smar et Oulad Fayet. La décharge d’Oued-Smar reçoit les deux tiers des déchets. Il y a le problème de tri qui se pose, car la plupart des déchets peuvent être récupérés. Nous avons 75% de déchets organiques, 10% de plastique, jusqu'à 10% de papier carton. Si cela se fait, cela aurait prolongé la durée de vie d’une décharge".
La fermentation des déchets en général et son  contact avec l’eau provoquent des maladies dermatologiques et respiratoires comme l’asthme, affirme l’ingénieur en environnement de Netcom. Ce qui inquiète également les responsables à ce niveau, c’est l’accumulation d’eau  qui peut provoquer des affaissements soudains.
Pour être conforme aux normes, toute décharge doit avoir une barrière de sécurité perméable dont le rôle est d’assurer à long terme la prévention de la pollution des sols et des  eaux par les déchets et les lixiviats, en l’occurrence le jus des ordures. Les lixiviats contiennent de la matière organique, des hydrocarbures, des composés minéraux lourds… des métaux. En l’absence d’une formation géologique naturelle solide, il faut des mesures de compensation. C’est-à-dire mettre de l’argile pour renforcer l’étanchéité du sous-sol. Car si la couche argileuse arrive à saturation, les lixiviats pourront atteindre l’aquifère, qui est un terrain poreux et perméable, et à terme contaminer les nappes d’eaux souterraines qui se dégradent chimiquement et bactériologiquement. Une véritable catastrophe pour les occupants de la décharge, mais également pour toute la population algéroise.
Afin d’éviter cette  contamination, un système de drainage peut également être mis en place sous la géomenbrane pour recueillir les lixiviats. Or, ni l’une ni l’autre méthode ne sont utilisées dans le cas de la décharge d’Oued-Smar. Une étude sur la pollution des eaux, réalisée en 2002 par un groupe  de chercheurs spécialisés dans l’environnement, révèle que des composés détectés dans le lixiviat de la décharge d’Oued-Smar ont été retrouvés également dans les eaux du puits d’un agriculteur situé à plus d’un kilomètre de la décharge.
À cela s’ajoute le problème du biogaz qui est un mélange gazeux hétérogène et évolutif qui résulte de la dégradation de la matière organique. Il est malodorant, combustible, explosif et contribue à l’effet de serre. La production du biogaz s’étend sur une très longue durée, pouvant aller jusqu'à 50 ans. Une explosion imminente est redoutée à Oued-Smar du fait que le captage et le traitement du biogaz n’ont jamais été effectués. Un projet visant à transformer le site de la décharge d’Oued-Smar en un parc public est annoncé depuis 2006. L’opération de reconversion devait durer 8 mois. À ce jour, le projet n’a pas connu une avancée palpable.

N. H.

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