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A la une / Enquête

Les oncopédiatres tirent la sonnette d’alarme

Les enfants cancéreux continuent de mourir faute de place

L’augmentation des cas de cancer chez les enfants inquiète les professionnels de la santé. © D.R.

L’épidémiologie des pathologies des enfants a changé. Les maladies infectieuses ou le rhumatisme articulaire aigu, qui étaient prédominants par le passé, ont cédé le terrain au cancer.

Wissam, Nadjet, Abderraouf, Wissal, Kawthar, Manel, Moncif, Maroua... Leur âge oscille entre 2 et 13 ans. Ce sont des enfants qui ont séjourné durant de longues périodes à l’hôpital. Ils font partie des cancéreux juniors qu’on a croisés lors de notre tournée à travers les pavillons dédiés à l’oncologie pédiatrique. Malgré le mal qui les ronge, ces petits esquissent, tout de même, un sourire courtois à la rencontre du moindre visiteur. Ils paraissent faibles et fatigués, notamment après de lourdes séances de chimiothérapie. Leurs mamans rencontrées ont des choses à raconter. Elles vivent la pathologie de leur progéniture à plein temps. Les larmes aux yeux, elles caressent, néanmoins, l’espoir de voir leurs enfants rétablis. Les images sont émouvantes. L’épidémiologie des pathologies des enfants a changé. Les maladies infectieuses ou le rhumatisme articulaire aigu qui étaient prédominants par le passé ont cédé le terrain au cancer. C’est l’infection qui inquiète les professionnels de la santé, de par sa fréquence ces dernières années. Combien sont-ils ? Quelles sont les tumeurs les plus fréquentes chez l’enfant ? Comment sont-ils pris en charge ? Ce sont autant de questions qu’on a tenté d’aborder avec des responsables des services oncopédiatriques et les proches des malades. Dans le milieu hospitalier oncopédiatrique, les spécialistes expliquent que les facteurs favorisant traditionnellement les cancers chez l’adulte ne s’appliquent pas aux petits. L’on parle plutôt de guérison pour les enfants que du taux de survie. Il y a deux sortes de tumeurs. Les tumeurs solides comme le cancer du cerveau et les tumeurs liquides qui sont principalement les leucémies et les lymphomes. Les hématopathies malignes sont les plus fréquentes chez les enfants. Celles-ci représentent les deux tiers des cas diagnostiqués. “Chez l’adulte, il est question de carcinomes, c’est-à-dire des tumeurs d’organe : cancer du poumon, du sein,… alors que chez l’enfant, il est question, outre des hématopathies malignes, de cancers spécifiques formés à partir des tissus dits embryonnaires. Des tissus qui permettent la construction des organes du corps humain dans le ventre de la mère. Des tissus vestiges qui même après la naissance favorisent la survenue de cancers, notamment de la rétine (rétinoblastome), des reins (néphroblastome) ou du foie (hépatoblastome)”, expliquera le
Pr Fatiha Gachi Bey, responsable de l’unité oncopédiatrique au CPMC. Les pavillons hospitaliers sillonnés semblent être tous sous haute pression. Les deux services de pédiatrie au CHU de Beni Messous, la clinique médicale infantile du CHU Mustapha-Pacha, l’unité d’oncopédiatrie du CPMC et celle de l’hôpital Nefissa-Hamoud, ex-Parnet, ne désemplissent pas tout au long de l’année.
Les chefs de service d’oncopédiatrie et autres spécialistes rencontrés lancent un énième
cri de détresse : “Des enfants cancéreux risquent de mourir faute de lits.” Les petits ne meurent pas aujourd’hui pour des raisons liées à l’absence de plateaux techniques ou de moyens de réanimation, ou encore à la rupture des traitements anticancéreux comme c’était le cas dans les années 1990. Les décès enregistrés ces dernières années sont dus à un déficit criant en places. Contrairement à l’exploration des cancers des adultes, il n’est pas toléré, dit-on, de faire attendre un petit cancéreux. Un RDV d’admission d’une semaine pour un enfant s’apparente à une condamnation à mort. Combien sont-ils ? Selon le Pr Doudja Hammouda, responsable du Registre national du cancer région Centre, “environ 1 500 nouveaux cas sont attendus chaque année, si l’on tient compte de la moyenne des naissances enregistrées chaque année, qui est de 1 million. La population âgée entre 0 et 14 ans augmentera nécessairement d’année en année, on aura donc beaucoup plus d’enfants qui vont faire un cancer”.
Pour le Pr Houda Boudiaf, chef du service d’oncopédiatrie au CHU Mustapha, la situation est intenable. “Le cancer progresse sans répit. Il touche toutes les tranches d'âge chez l'enfant, de 0 à 19 ans. Le nombre de malades augmente de semaine en semaine, alors que le nombre de places reste toujours le même”, se désolera le Pr Boudiaf, avant de faire remarquer : “Nous disposons de 32 lits d’hospitalisation, de 4 fauteuils et d’un lit pour la chimiothérapie ambulatoire. Alors que la demande va crescendo. Nous sommes aujourd’hui dans une impasse.” Un tour à travers les deux niveaux de l’ex-Clinique maternelle infantile (CMI) suffit pour constater que les salles sont surbookées. Cependant, le décor planté renseigne bien sur le dévouement du personnel médical et paramédical affecté. Les chambres qui viennent d’opérer leur mue sont “bien soignées”. Au seuil de l’entrée de la salle n°6, un enfant âgé de 3 ans à peine, assis sur une chaise, paraît très fatigué. Il est en période post-chimiothérapie. Tête coiffée d’un bonnet, Abderraouf tente, tant bien que mal, de se mettre en position debout, sous le regard attentif de sa mère. “Dieu merci, Abderraouf est en train de guérir progressivement. Il avait une leucémie sévère qui a failli l’emporter. Mais depuis qu’on a pu lui trouver une place à Mustapha, les choses s’améliorent”, témoignera la maman d’Abderraouf. Et d’être relayée par le Pr Boudiaf : “Cet enfant guérira bientôt, du moment que sa maladie a été diagnostiquée à temps.” À la question de savoir pourquoi on ne met pas deux malades dans une même salle, notre interlocutrice n’y est pas allée par quatre chemins pour opposer son refus catégorique d’entasser les malades : “On ne peut pas installer deux ou trois malades dans une même salle, il y a le risque infectieux. Je refuse de mettre un enfant par terre, parce qu’il risque d’attraper une autre affection. Voilà où on est la prise en charge des cancéreux.” Entre-temps, la chef de service nous prend à témoin pour annoncer qu’elle vient de recevoir deux demandes d’hospitalisation. La première émane de Jijel et la seconde de Biskra : “On est en surbooking, mais ma réponse a été positive. Refuser un malade s’apparente à une deuxième bombe qui explose sur la tête du malade et après celle de la pathologie elle-même.” Les conditions d’hospitalisation du service d’oncopédiatrie du CMPC ne diffèrent pas beaucoup. La pression se fait sentir déjà au niveau du hall du premier étage où de nombreux enfants accompagnés de leurs tuteurs attendent leur tour pour passer en consultation.
Sa tête couverte d’un foulard, une fillette âgée de 11 ans, qui avait une tumeur cérébrale, s’est montrée disponible à répondre à nos questions. “Je m’appelle Maroua, je viens de Laghouat. Je suis venue aujourd’hui avec mon père pour rencontrer le médecin qui a soigné ma maladie dans la tête. J’ai passé une longue période dans cet hôpital. Il m’a demandé de revenir juste pour prendre de mes nouvelles”, témoignera candidement Maroua. Sans trop tarder, son père la relaye pour remercier toute l’équipe du Pr Gachi Bey : “Toute l’équipe médicale du CPMC a fait un excellent travail. Cette équipe n’a ménagé aucun effort pour sauver Maroua. Elle avait une tumeur au cerveau.” La salle des tumeurs solides s’avère être trop exiguë, pour soigner 180 à 200 nouveaux cas par an. Aménagée dans l’enceinte même du service d’oncologie médicale, cette unité, dont la superficie ne dépasse pas les 150 m2, est la seule, à l’échelle nationale, qui prend en charge les tumeurs cérébrales. “Nous disposons uniquement de sept lits d’hospitalisation et de cinq autres pour la chimio ambulatoire. Nos capacités sont dépassées depuis fort longtemps. On vit une pression psychologique terrible mais on ne renvoie jamais les malades. Le Plan national du cancer n’a rien apporté pour les enfants. Lorsqu’il s’agit des petits cancéreux, il n’y a ni rendez-vous ni dépistage. La prise en charge doit être immédiate. La tumeur maligne d’un enfant donne des métastases en une semaine seulement”, se révoltera le Pr Gachi Bey. Au moment même où le personnel médical et paramédical se démène inlassablement pour soigner des cancéreux, tout un service dédié à l’oncologie infantile au CHU de Beni Messous se trouve fermé, depuis son inauguration en 2015. Aucun malade n’y a été traité. Situé à l’étage supérieur de la clinique de chirurgie pédiatrique, le service en question, placé sous l’autorité du Pr Tabzi, et inauguré il y a quatre ans, est à l’abandon.
En attendant, la pression de la surcharge des malades se fait sentir au quotidien à Beni Messous, au service de pédiatrie que dirige le
Pr Benhalla où une petite unité d’oncopédiatrie a été aménagée et placée sous la responsabilité du Pr Bouterfas. “Rien qu’aujourd’hui (mardi 11 décembre, ndlr), j’ai reçu cinq demandes d’hospitalisation pour urgence vitale. Et je dois impérativement leur trouver une solution. Alors que les 12 lits du service sont déjà pris. Les trois fauteuils de l’hôpital de jour sont également occupés pour chimiothérapie ambulatoire. Nous sommes toute l’année complets. Le cancer infantile progresse en Algérie”, déplorera le Pr Bouterfas. Du côté du CHU Nefissa-Hamoud, ex-Parnet, l’on a assisté à des scènes symptomatiques qui renseignent sur la pression que subit, au quotidien, le personnel médical de l’unité d’oncopédiatrie, et ce, pour éviter aux enfants le “nomadisme” médical. L’équipe du Pr Noria Benmouffok traite un nombre important de cancéreux. “Le problème de l’hospitalisation a toujours été posé au niveau de notre unité qui compte seulement 24 lits et 6 autres pour la chimiothérapie ambulatoire. Du mois janvier au 30 octobre dernier, nous avons traité 84 nouveaux cas”, regrettera le Pr Benmouffok.


H. H.

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