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A la une / Enquête

Longues files avant El-Adhan

Les restaurants de la rahma affichent complet !

Il semble que le nombre de nécessiteux dépasse, largement, celui des repas distribués. Arracher une place, en ce début de Ramadhan, dans les restaurants du cœur, n’est pas une mince affaire, car ils affichent complet trois à quatre heures avant la rupture du jeûne.

19h.La porte d’entrée du restaurant, connu sous le nom de Restaurant des cheminots, rue Hassiba-Ben-Bouali est déjà fermée. Quelques retardataires essayent vainement d’y entrer, mais le gérant leur explique que c’est déjà complet ! “Nous ne pouvons plus recevoir, patientez un peu !”, tentera-t-il de convaincre  gentiment ces derniers. En se présentant au responsable du restaurant, après avoir décliné notre identité, on nous ouvre la porte, mais sans laisser les autres rentrer. Ce qui n’a pas manqué de soulever des clameurs de désapprobation. “Nous ne voulons pas travailler dans l’anarchie. Nous sommes connus pour notre service et notre sérieux. Nous avons un nombre limité à respecter. Mais après que ces gens eurent fini de manger, nous ferons rentrer ceux qui attendent dehors”, nous expliquera
M.  Lezzam Hocine, adjoint du gérant.
À l’intérieur du restaurant, une grande salle est réservée aux hommes (ils sont plus nombreux) et une deuxième aux femmes. Avant el-Adhan, aucune place de libre ! Toutes les personnes sont assises dans le calme et une bonne organisation y règne. À quelques instants de la rupture du jeûne, les gestes des cuisiniers deviennent plus rapides et les responsables sont debout à observer, histoire de voir s’il ne manque rien. Parmi les personnes attablées, des jeunes et moins jeunes, des fonctionnaires, des maçons, des retraités, des SDF et même des malades mentaux ! Un large échantillon de la société algérienne dans toute la “splendeur” de sa misère. “Nous ne pouvons sélectionner les personnes, tout le monde peut venir manger, même ces malades, nous les gérons à notre façon”, nous expliquera M. Mechkour, gérant du “resto”.
Concentrés sur leur plateau, ils avalent à grands coups de cuillère : menu du jour (chorba vermicelle, chtitha l’ham et pois chiches (ragoût), salade, une poire, un yaourt, des dattes et une bouteille d’eau. “Le menu est varié tous les jours, nous avons un programme et nous le suivons. Nous essayons de varier les plats et je pense que les gens sont satisfaits vu le nombre qui se présente chaque jour. En plus, nous avons des habitués des lieux qui viennent toute l’année manger chez nous. Ce sont des fonctionnaires, des cadres et même des étudiants, des sans-abri, des gens de passage, des retraités, des familles démunies et sans ressources financières, des jeunes chômeurs et même des petits jeunes qui habitent le quartier, ainsi que des malades mentaux”, confie le gérant qui ne donne pas l’impression d’être surpris
par la qualité de la clientèle. Même des
fonctionnaires !
À notre question relative à la diminution du nombre de nécessiteux, cette année,
M. Mechkour nous répondra qu’au contraire, “le nombre augmente. Nous servons entre 310 et 340 repas par jour. On est convaincu que si on laisse la porte ouverte, on sera débordé”. “Comme vous le constatez, il n’y a pas d’anarchie. Chacun est à sa place et ils mangent à l’aise. Il n’y a pas de bousculade et le plus important pour nous, c’est de sauvegarder la dignité de ces personnes ; nous leur devons le respect”, nous expliquera M. Lezzam. Il nous informera également que “c’est un menu varié qui change tous les jours”. Et d’ajouter : “Nous mangeons dans une organisation minutieuse et remarquable. On partage le même menu avec ces gens tout le long du mois. Même si le service est bouclé, on fait attendre quelques minutes, celui qui se rapproche de notre maison mais on le fait entrer ; il ne repartira jamais déçu.” M. Mechkour, sourire aux lèvres, salue les nouveaux venus d’une manière aussi sympathique, tout en causant pour détendre l’atmosphère et, en même temps, coordonner le service entre ses différents employés. Si les responsables du restaurant se sont montrés diserts, ce n’est pas le cas pour ceux qui viennent à la soupe. Quand on a voulu leur poser quelques questions, ils ont refusé au début, ils croyaient qu’on allait les photographier. En les rassurant que nous n’allons pas mentionner leur nom, les langues ont commencé à se délier. “Je suis de l’intérieur du pays et je travaille à Alger, donc je viens manger ici toute l’année. L’accueil est agréable et on se sent chez soi parce que maintenant on se connaît presque tous, c’est comme une grande famille”, nous racontera un jeune homme. “C’est la misère et la situation économique et financière qui nous obligent à venir ici. Nous n’avons nulle part où aller, heureusement qu’il y a ces endroits”, enchaînera un homme d’une cinquantaine d’années. “Nous voulons que l’État trouve des solutions à la crise du logement, au chômage. Il faut construire des institutions permanentes pour personnes malades et âgées. Parce que nous souffrons toute l’année et non seulement au mois de Ramadhan”, soulignera un autre qui a refusé de décliner son identité. “Pourquoi le centre de Birkhadem refuse de nous accueillir ? On nous jette à la rue, il paraîtrait même qu’il est fermé”, selon un SDF.

“On aurait aimé avoir un chez-soi”
Dans la salle réservée aux femmes, il était difficile également de les aborder. Après quelques hésitations, quelques-unes ont accepté de témoigner. “Trouvez-moi un travail, s’il vous plaît, si vous voulez vraiment nous aider. Je suis logée dans une cage d’escalier et je suis sans ressources”, nous sollicitera Houria, une femme d’une trentaine d’années sans abri. “Si nous sommes là, c’est parce qu’il y a un malaise dans notre société. J’étais employée comme agent d’entretien chez El Khalifa Bank ; après sa dissolution, je me suis retrouvée sans travail. Je vis chez mes parents à La Casbah, mais ces derniers sont dans une situation critique qui ne leur permet pas de me prendre en charge. Je préfère venir manger au restaurant Errahma pour laisser ma place à mes frères et sœurs à la maison.” Avant de quitter leur table, toutes ces femmes veulent raconter leur mal-vie et leurs souffrances. “Nous aurions aimé avoir un chez-soi et ressembler à toutes les autres femmes qui font la cuisine pour leurs enfants et mari pendant ce mois sacré”, se lamente une jeune femme divorcée. Meriem est venue avec son mari. “Nous sommes mariés, nous n’avons pas encore d’enfants parce que nous n’avons rien : ni logement, ni travail. Où est-ce que vous voulez qu’on aille ?”, s’interroge son mari. Il est à rappeler que depuis 1963,  le Restaurant des cheminots assure des repas chauds aux nécessiteux de la commune et aux passagers. Une louable initiative de l’UGTA. “Il est ouvert toute l’année pour toutes les personnes, le repas est à
100 DA. Mais pendant le mois de Ramadhan, il se transforme en restaurant Errahma”, conclut
M. Mechkour.

Entre 200 et 280 repas par jour
Notre deuxième escale était Bab-Ezzouar. Une virée à l’école Ben Naâmane. Elle est transformée en ce mois béni en restaurant Errahma. C’est une une initiative de l’APC de Bab-Ezzouar qui a ouvert un autre resto au centre de formation professionnelle, sur la grande artère, pour permettre aux personnes nécessiteuses de le repérer facilement. Arrivés un peu en retard, nous n’avons trouvé que les responsables de l’APC qui font du bénévolat après les heures de travail. “Nous recevons quotidiennement un nombre important d’hommes, de femmes, des jeunes, des enfants, qui viennent de partout pour manger. Nous avons beaucoup d’espace. Donc, nous recevons environ jusqu’à 280 personnes et, des fois, nous sommes obligés d’ouvrir des classes pour faire installer tout le monde. Nous avons une salle réservée aux femmes”, déclare l’un des agents administratifs de l’APC qui paraît exténué. À propos du nombre de démunis par rapport à l’année passée, on nous fera savoir qu’au contraire, “il a augmenté. Le 1er jour du Ramadhan, nous avons reçu 120 personnes et aujourd’hui, nous sommes à 280 repas, et des fois plus”. Témoignage d’un autre employé de l’APC : “Nous essayons de faire de notre mieux pour que ces gens mangent à leur faim et se sentent comme chez eux.” Dans ce resto, on rencontre aussi des SDF, des mendiants, des malades mentaux, des maçons, des fonctionnaires, des retraités et autant d’autres catégories sociales.
“Nous avons même reçu une famille syrienne qui s’est retrouvée bloquée à l’aéroport d’Alger en attendant son vol”, nous informera l’un des agents de l’administration de l’APC. Selon nos interlocuteurs, l’État doit augmenter le budget pour la restauration de ces démunis. “Le seul souhait est que les pouvoirs publics donnent plus de financements pour l’achat des denrées alimentaires. Ces restaurants de la rahma sont ouverts pour permettre à tous les démunis et aux personnes de passage de rompre le jeûne dans de bonnes conditions.” Et d’ajouter que le bénévolat “se fait par les étudiantes et étudiants de l’université de Bab-Ezzouar et quelques femmes qui viennent après le f’tour faire le nettoyage”. Cette virée à travers la capitale nous a fait redécouvrir le commun de cette frange de la société qui passe tout ce mois avec le même rythme, en allant d’un resto Errahma à un autre, en quête d’une chorba qui, pour remplir l’estomac, n’en dégage pas moins l’odeur de la précarité sociale, voire de la déréliction.