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A la une / Enquête

Dr Ameur Soltane, vice-président de la Société algérienne d’oncologie thoracique à Liberté

“L’idéal pour la lutte contre le cancer est la prévention”

Selon notre interlocuteur, il existe un hiatus énorme entre la prise en charge des cancéreux en Algérie et ce qui se fait dans les pays développés. Rattraper tous les retards liés à la situation historique du pays en quelques années relève de l’utopie.

Liberté : Le plan national de lutte contre le cancer est d’actualité. En quoi consiste-t-il exactement ?
Dr Ameur Soltane : Tout d’abord, il faut dire qu’il n’y a jamais eu d’approche méthodique, rationnelle et consensuelle afin de définir ce que doit être un plan cancer dans le cadre d’une formation socioéconomique et culturelle en (telle que) Algérie où chacun y va de sa propre interprétation. Cette situation est à l’origine d’un certain nombre de confusions, dont les conséquences sont dramatiques dans la mesure où beaucoup d’actions simples ne sont pas mises en œuvre.  Nous tenons à rappeler que depuis 2005, nous avons organisé plusieurs journées thématiques sur les programmes/plan de lutte contre le cancer, les médicaments génériques en oncologie, les plans de lutte contre le tabac, et enfin la place de la radiothérapie dans la prise en charge des cancers. Elles se terminaient toujours par des recommandations (évidemment non exhaustives), centrées sur la nécessité pour l’Algérie de se doter d’un plan cancer le plus rapidement possible.  C’est donc avec plaisir que nous apprenons que de nouveau le “plan cancer” est d’actualité, dans la mesure où il n’y a pas si longtemps, lors d’une réunion officielle, nous avons entendu dire que l’Algérie n’en avait pas besoin.

Quel serait son apport à court, moyen ou long terme, dans la réduction de la prévalence du cancer ?
L’objectif primordial de tout plan de lutte contre le cancer est la diminution, dans un pays donné et un espace temps défini, de la mortalité et la morbidité, liées aux cancers. Il concerne par définition tous les aspects de la prise en charge de cette maladie : dépistage (recherche de la maladie chez des personnes asymptomatiques (dans des populations ciblées), le diagnostic (en particulier le diagnostic précoce à un stade utile où les possibilités de traitement sont le plus efficaces et les plus efficientes), la thérapeutique sous toutes ses formes, et enfin les soins de support (ou soins palliatifs et accompagnement) pour les patients au-dessus de toutes thérapeutiques à visées curatives, de développer l’hospitalisation à domicile. à coté de ces aspects purement médicaux, il doit aussi identifier et s’attaquer aux facteurs de risques (tabac, amiante… cancers professionnels).
Comme vous pouvez le constater, il ne s’agit donc pas seulement de construire des hôpitaux et d’acheter des médicaments à l’étranger.  Par ailleurs, il est évident que la réflexion initiale et l’élaboration d’un plan cancer doivent être consensuelles, regroupant toutes les parties concernées par la question, et ce, dans la transparence la plus totale. La mise en place d’un plan cancer ne peut être le fait des personnels administratifs d’un seul ministère tant les arbitrages entre les différentes structures ministérielles et autres institutions touchant à l’élaboration des objectifs et la mise en œuvre d’un plan cancer seront nombreuses au quotidien.  Un des principes cardinaux sur lesquels repose un plan cancer est de ne prendre en considération que les ressources humaines et matérielles réelles. Il doit avoir alors pour objectif de les potentialiser afin de répondre à des objectifs épidémiologiques pertinents élaborés de manière consensuelle, tout en diminuant la charge financière sur le patient et la société. Pour des raisons faciles à comprendre — chaque année apportant son tribut de morts et de souffrances liées aux cancers —, il est fondamental que sa mise en œuvre débute le plus rapidement possible. Un plan cancer doit pouvoir compter sur ses propres sources de financement. Il est légitime de penser qu’une partie des taxes prélevées sur le tabac (9 dinars par paquet dans la loi de finances 2010) soit dédiée à la lutte contre cette maladie.

Selon les statistiques officielles, plus de 40 000 nouveaux cas sont diagnostiqués chaque année, en Algérie. Quelles sont les formes de cancers les plus fréquents et quelles en sont les causes ?
Une partie des difficultés qu’il y a, à appréhender  la question cancer dans sa globalité dans notre pays, découle du fait qu’il existe très peu de chiffres nationaux fiables concernant la prévalence et l’incidence de différents cancers, leur répartition géographique et leur évolution dans le temps. Depuis 2002, il n’y a plus eu d’enquête nationale dédiée à la question. Le chiffre que vous avancez est plausible pour 2010. Mais la question est de savoir sur quel travail scientifique il repose. En Algérie, le cancer du sein est le plus fréquent chez la femme. Chez l’homme, c’est celui du poumon qui l’est encore ou du moins celui qui tue le plus. Par contre, d’autres cancers comme celui de la prostate ou de la vessie semblent connaître une expansion importante. Dans ce domaine aussi, il faut être prudent car les chiffres doivent être validés par une institution nationale neutre. Il existe environ 200 cancers différents atteignant des organes différents (cerveau, sein, poumon, peau, rein, os….), des évolutions différentes parfois foudroyantes, parfois extrêmement lentes, pouvant être liées à des causes génétiques et environnementales.

Il semblerait que des milliers de cancéreux ne sont pas programmés pour des séances de radiothérapie par manque de places. Pouvez-vous nous faire un état même exhaustif de la situation ?
Le problème de la prise en charge des cancers en Algérie ne se résume malheureusement pas à un chiffre, aussi important soit-il. D’autres questions doivent être aussi posées comme par exemple : combien de milliers de cancéreux ne bénéficient-ils pas de traitement physique comme la radiothérapie ? Combien de milliers de cancéreux ne sont-ils pas opérés en temps utile ? Combien de milliers de cancéreux ne sont-ils pas diagnostiqués en période utile car il existe des déficits dans les domaines aussi divers que l’imagerie, les techniques de prélèvement et d’analyse des prélèvements, des bilans d’opérabilité ? Combien de cancéreux ne bénéficient-ils pas  d’actes chirurgicaux oncologiquement acceptables c'est-à-dire offrant une perspective acceptable en terme de guérison ? Combien de cancéreux n’ayant pas eu la chance de guérir de leur cancer meurent-ils dans des conditions ignobles, faute de soins, de supports (palliatifs) adaptés ? Et enfin, dernière question, à combien de cancéreux aurait-on pu éviter d’avoir un cancer, avec des politiques de préventions adaptées ? Il est clair que dans tous les domaines de la prise en charge des cancéreux, il existe un hiatus énorme entre ce qui se fait en Algérie et ce qui se fait dans les pays développés.
Rattraper tous les retards liés à la situation historique du pays en quelques années relève de l’utopie. Promettre la même qualité de soins curatifs que dans les pays avancés à tous les citoyens du pays, quelque soit la région qu’ils habitent et quelque soit leur niveau de richesse, sans discrimination et immédiatement relève de la démagogie. Cette situation objective est liée au fait que la dépense de santé per capita dans notre pays est 15 fois moindre que ce qui se rencontre dans les pays avancés. Ceci étant dit, il ne faut pas occulter le fait que dans beaucoup d’autres domaines, le système de santé national a fait la preuve de son efficacité comme le démontre clairement l’évolution de l’espérance de vie, de la mortalité infantile, de la mortalité périnatale, des maladies transmissibles… Résoudre tous les problèmes liés à la prise en charge du cancer aura un coût probablement très élevé, d’où la nécessité d’arbitrage éthique sur la meilleure façon de dépenser l’argent de la collectivité dans le domaine de la santé, de même qu’il faudra que le politique détermine et assume clairement l’enveloppe financière à mettre dans la prise en charge du cancer.
Nombreuses questions se sont posées et continueront probablement à se poser au cours des années à venir : médicaments essentiels et/ou génériques dont le prix est extrêmement différent, cobaltothérapie ou accélérateurs, quels soins et jusqu’à quelle hauteur de remboursement les médicaments seront pris en charge, quelle place pour le secteur privé et la médecine libérale dans la prise en charge des cancéreux. De même des décisions réellement applicables, en matière de protection sociale des cancéreux doivent être prises dans la mesure où il ne sert à rien de clamer que leur prise en charge soit totalement gratuite, si dans la réalité on laisse la pénurie arbitrer la distribution des traitements entre citoyens. Les cancéreux diagnostiqués en début d’exercice budgétaire ont de meilleures chances de trouver des médicaments que ceux qui se retrouvent malades en fin d’exercice budgétaire.

Les autorités sanitaires et les oncologues plaident pour le dépistage précoce du cancer du sein, de la prostate, du col de l'utérus... Pensez-vous que c’est réalisable ?
Encore une fois, il faut absolument sortir, à la fois, des couloirs ministériels et des visions réductrices qui parcellarisent la prise en charge des cancers dans notre pays. Toutes les personnes de bon sens vous diront que le dépistage des cancers est incontournable, même s’il a un prix. Cependant, ce n’est guère une panacée, facile à mettre en œuvre et réalisable pour tous les cancers. Par contre, il ne faut pas en exagérer la difficulté et le coût, pour l’occulter. Il serait important, pour mieux cerner la question, de faire le point sur ce qui a été déjà fait dans certaines localisations tels  le sein (palpation, mammographie) ou l’utérus (frottis) au cours de la dernière décennie.
Car les questions centrales sont les suivantes : pourquoi dans un système de santé comme le nôtre, le dépistage n’a jamais dépassé le stade des balbutiements ? Que faire pour dépasser les obstacles ? De même que le dépistage et peut-être plus encore la prévention primaire doit être mise en avant dans tout plan cancer : lutte contre le tabac, l’amiante… Ainsi, pour ce qui est de la lutte antitabac, malgré la ratification de la convention-cadre de lutte antitabac, l’on a l’impression de faire du surplace comme si elle avait été ratifiée par une baguette magique, et ce, sans que certains ministères ne soient dans le coup. De même, il serait dans ce domaine aussi intéressant de faire le point sur le nombre de consultations antitabac ayant une existence effective en Algérie, tout en fonctionnant selon des normes scientifiques et qui soient autre chose qu’une vitrine à ressortir le 31 mai, journée internationale de l’OMS dédiée à la lutte antitabac. Chaque fois que l’on peut faire un diagnostic de cancer à un stade utile c’est bien, chaque fois que le dépistage d’une lésion asymptomatique peut être réalisée, c’est encore mieux, mais l’idéal reste la prévention primaire. Le plan cancer doit être pour l’essentiel pensé en termes de challenge et de projection vers l’avenir, pour que les jeunes Algériens qui arrivent aujourd’hui ne vont pas revivre la situation actuelle. Il doit être un message d’espoir pour les générations à venir. En sommes-nous capables ?