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A la une / Enquête

Clinique Sbihi-Tassadit de Tizi Ouzou

Négligences meurtrières

La clinique Sbihi, spécialisée en gynéco-obstétrique, opéra-tionnelle depuis 1981, collectionne les négligences profes-sionnelles. On y perd sa fécondité, on se trompe sur le sexe des anges, pardon des bébés, une infirmière de garde accomplit sa mission… dans une structure sanitaire privée ! Virée dans un hôpital pas comme les autres.

Mine défaite, visage blême, yeux larmoyants, corps affaibli, Khadoudja, 29 ans, montre des signes d’une femme très malade. En cette nuit de la fin du mois de septembre, des douleurs soudaines mais surtout atroces au ventre l’éjectent brusquement de son lit. Elles l’empêchent de s’étirer. La jeune femme commence à paniquer. Le supplice qu’elle subit depuis de longues heures pèse de tout son poids. Il est 4h30mn, les vomissements surgissent. À quelques jours de son 9e mois de grossesse, elle songe déjà aux contractions qui signifient l’imminence de l’accouchement. Son mari l’évacue en urgence vers l’hôpital. Ils se dirigent aussitôt vers la clinique la plus proche, Sbihi-Tassadit. Arrivés sur les lieux, le service des urgences semble vide. Il n’y a pas de médecin de garde. Khadoudja est prise en charge par un interne. Devant la gravité et l’urgence du cas, ce denier prévient le médecin de garde. Au bout d’un moment, le généraliste apparaît. Il a du mal à cacher sa mauvaise humeur. Il a la réaction de quelqu’un qui vient d’être dérangé. Il donne instructions à l’interne sans ausculter la malade. Hormis la prise de tension artérielle qui a franchi le seuil des 17, la patiente n’a fait l’objet d’aucun autre examen. Le généraliste conclut son examen “visuel” en dédramatisant la situation par une “simple crise du colon”. Pour cela, il ordonne qu’on lui injecte du Spasfon, un médicament connu de tous pour son efficacité contre les douleurs abdominales. La jeune femme n’a pas eu droit à une échographie en dépit de l’atrocité interminable des maux à l’abdomen. Dans la clinique, aucun appareil n’est disponible pour effectuer cet examen, ô combien impératif dans pareil cas. Le service qui assure cet examen est fermé, la machine est tombée en panne… Peu importe  les raisons, le fait est là : la patiente n’est pas en mesure de subir une échographie ! Le médecin censé assurer la garde en bonne et due forme s’en excuse et oriente la malade vers le privé. Mais, quel est le cabinet privé qui pourrait ouvrir ses portes aux environs de 5 heures du matin ? Cette scène résume on ne peut mieux, la négligence qui règne en maître dans ce service. Le jeune couple reprend le chemin de la maison avec, toutefois, un brin d’espoir. Khadoudja préfère se rendre aussitôt chez ses parents auxquels elle semble demander secours et là où elle trouvera le refuge tant attendu. Une fois là-bas, elle espérait en finir avec ses peines.

Khadoudja n’enfantera plus
C’était sans compter sur la persistance des douleurs. Il est 6h30. La jeune femme pousse des cris infinis. Elle est criblée de douleurs atroces. La pâleur gagne son corps. Son cas devient inquiétant. Ni l’infusion de tisane, ni les quelques médicaments censés calmer ses douleurs n’ont pu réduire un tant soit peu sa souffrance. On fait appel à la voisine, gynécologue. Après une légère auscultation, elle constate sur place qu’il s’agit de contractions d’accouchement. Elle s’interroge d’ailleurs pourquoi la patiente n’a pas été hospitalisée ? Les spécialistes disent qu’avec une tension de 17, la patiente est obligatoirement hospitalisée et placée sous surveillance médicale avant son admission en urgence dans le bloc opératoire.
Malheureusement, ce n’est pas le cas de Khadoudja. La situation s’aggrave de plus en plus. Khadoudja commence à saigner. Son évacuation à l’hôpital devient une urgence absolue. Dès qu’elle a vu le sang couler, la pauvre Khadoudja perd connaissance. Son corps devient cadavérique. Il faut appeler le Samu pour l’évacuer immédiatement vers la même clinique. Ayant perdu beaucoup de sang, la jeune femme est aussitôt admise dans le bloc. Le médecin de garde, en voyant l’état de Khadoudja, n’en revient pas. Il est pris de panique. “Elle n’était pas dans cet état quand je l’ai reçue”, essaye-t-il de se justifier. Il a même menti sur le chiffre de la tension artérielle. Pour lui, le chrono du tensiomètre a affiché 12 et non pas 17. Curieux, puisque la malade s’est souvenue plus tard du chiffre exact : 17. Les saignements ne s’arrêtent pas. Les médecins veulent récupérer la future maman ainsi que son bébé en l’opérant illico presto par césarienne. Hélas, son triste sort en a voulu autrement. Elle perd son enfant, mort dans son ventre. Pis, elle est elle-même sur le point de perdre la vie. Les médecins craignent le pire. Il faut la réanimer. Le médecin réanimateur arrive avec son propre matériel. Le sang coule encore à flots. Les différents sachets de sang qu’on lui transfuse ne servent plus à rien. Le sang n’est pas retenu dans le corps. C’est une question de vie ou de mort. L’utérus est submergé de sang. Ce qui représente un danger gravissime pour la malade. Il faut par conséquent, le séparer du corps. En termes plus clairs, l’ablation de cet organe, où se développe le fœtus pour devenir au bout de quelques mois un petit enfant, est fatale. L’acte est effectué après une intervention qui a duré cinq longues heures. Les conséquences d’une telle opération sont certes amères mais cette amertume ne vaut rien devant la vie de Khadoudja. Le choix est donc vite fait. Doudja, comme l’appellent ses intimes, est ainsi revenue de loin. À quelques jours du mois de ramadhan, son premier et à la fois son dernier accouchement fut fatidique. La nouvelle tombe tel un couperet : désormais, Doudja ne pourra plus enfanter ! Elle n’est pas près d’oublier cette horrible nuit. Pourtant, elle a déjà acheté le trousseau du bébé, y compris les vêtements de la fête de l’Aïd. Hélas, son destin est tout autre. Ne pouvant plus supporter l’ambiance de la chambre de son bébé qu’elle ne pourra plus jamais avoir, elle opte pour l’ultime solution : l’adoption. Il a suffi d’une grosse négligence, d’une inconscience professionnelle pour que sa vie devienne un calvaire. La clinique n’est, semble-t-il, pas à son premier scandale.
Le tableau de cette structure sanitaire est également noirci par une autre “affaire”. Il s’agit d’une femme qui réclame le garçon qu’elle venait de mettre au monde dans cette même clinique. À sa sortie, on lui a remis une fille... La bonne femme soutient mordicus qu’à l’accouchement, elle a eu un garçon que sa belle-mère a même emmailloté. Touché dans son amour-propre, son mari crie à tue-tête du côté de l’administration réclamant son enfant. Devant son insistance et le brouhaha qui s’en est suivi, la direction a fait appel aux services de sécurité qui l’ont embarqué. Un mouvement de protestation déclenché récemment par les médecins n’a en outre pas été sans conséquences sur la qualité des accouchements. Un autre cas, et non des moindres, a défrayé la chronique ces derniers mois. Une employée censée assurer sa garde de nuit dans cette clinique abandonne son poste pour travailler dans une autre structure privée.

Salle de réanimation sans  le moindre appareil
Alertés à ce sujet, les services de sécurité ont pris l’affaire en main. Selon certaines indiscrétions, une autre femme a accouché dans une salle et non pas dans le bloc, à cause du manque de places dû à la surcharge de cet établissement. Son bébé était évidemment mort. Pourtant, elle n’a pas cessé de prévenir médecins et infirmiers sur l’imminence de son accouchement. Durant la journée, tout paraît calme et les choses suivent leur cours normal. La nuit, avouent les parents d’une malade, la clinique affiche un autre visage.
Au service gynécologie, dans la salle GHR, une image des plus incroyables mais aussi des plus abominables attire forcément le regard d’un étranger à la clinique et ne peut laisser ce dernier apathique : des femmes enceintes, des malades donc, occupent des lits de fortune à même le sol.
La salle qui devrait être celle de la réanimation n’en est pas une. Cinq lits dont trois occupés meublent ce lieu. Hormis les conduites d’oxygène, aucun appareil n’est disponible, pourtant indispensables dans ce genre de salles.

Des femmes hospitalisées  à même le sol !
Or, les “réas” des autres établissements sont ornées de matériels sophistiqués pour certains et d’appareils nécessaires pour d’autres. Le même verdict est à réserver aux salles d’hospitalisation. La mention “accès interdit”, affichée sur la porte de cette vaste salle, semble ne pas convaincre outre mesure un visiteur qui, à l’heure de la visite, a pu y accéder pour donner à manger à sa parente. Pis, c’est l’un des infirmiers qui l’a autorisé. Dans la salle de maternité, le jour ne s’est, semble-t-il, pas encore levé. C’est sombre au milieu de la journée, à 13 heures ! Dans le couloir, on ne voit rien. Il n’y a pas de lumière. S’agit-il d’une panne d’électricité ? Si c’est le cas, le groupe électrogène devrait fonctionner aussitôt. Une visite des lieux a révélé plusieurs anomalies auxquelles la direction gagnerait à y faire face dans l’immédiat. Il faut reconnaître que la clinique Sbihi jouit d’une renommée régionale. Outre toutes les localités de la wilaya de Tizi Ouzou, cette structure, opérationnelle depuis 1981, prend en charge les régions de Bouira et de Boumerdès. D’où la surcharge constatée. Sa capacité installée est de 72 lits. Or, ce seuil est dépassé de loin pour atteindre souvent les 140%. Ce n’est pas étonnant quand on sait que les communes de Boumerdès, Baghlia, Dellys, Naciria… en plus de celles de Tizi Ouzou qui, pour l’hospitalisation de leurs femmes, les hommes jettent leur dévolu sur cette clinique, la seule spécialisée en gynéco-obstétrique de la région.

La direction veut améliorer  la situation
L’établissement traite, en effet, les cas les plus difficiles, les grossesses à haut risque et ceux des femmes qui accouchent pour la première fois. Au début, la clinique relevait de la Casoral, puis du CHU et enfin du secteur sanitaire. Depuis son installation en juin dernier, la nouvelle directrice, Mme Terki, a tracé tout un programme pour améliorer les conditions d’accueil et d’hospitalisation des patientes. La première action a trait, estime-t-elle, à l’amélioration de l’hygiène. La seconde touche l’hôtellerie en révisant la méthode liée au cheminement des draps et couvertures vers la malade, pour éviter les pertes inestimables. Le même constat est relevé également pour les repas qui n’arrivent jamais aux malades. Quoique ceux-ci refusent de les prendre pour leur mauvaise qualité. La directrice avoue que la clinique dispose de tout le matériel nécessaire et des médicaments en quantités suffisantes. Mieux, une autre salle opératoire sera bientôt aménagée par les services de la wilaya. Interrogé sur le cas de la femme qui réclamait son garçon, elle a nié avec force. Pour elle, il est impossible qu’un tel fait se produise, car les médecins ne peuvent jamais se tromper sur le sexe du bébé.
Quant à la femme qui abandonne ses gardes de nuit dans cette clinique pour les assurer dans une autre, la directrice apporte un démenti formel et souligne qu’elle n’a, à aucun moment, fait appel à ce propos aux services de la police. La situation que vit actuellement cette structure hospitalière, quand bien même son premier responsable est armé d’une bonne volonté, nécessite l’intervention en urgence de la tutelle pour que cesse ce genre d’irrégularités et surtout de négligences, d’autant plus que c’est la vie des patientes qui est engagée.

B. K.