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A la une / Enquête

Un phénoméne qui prend de l’ampleur

Une médecine miracle des désespérés

Notre curiosité pour en savoir plus nous pousse à suivre ces deux femmes. Après une longue marche sous les arcades, nous avons emprunté des marches menant vers les hauteurs de la Casbah. Arrivées à destination, les deux femmes s’arrêtent soudain devant une petite boutique. À l’entrée, des sacs de tous genres de plantes séchées sont étalées. Dès que le vendeur les a vues, il leur demanda : “Alors ça y était ?” “Oui, mais, elle nous a demandé certains produits. Nous espérons que tu vas nous faire un prix”, répliquera l’une d’elles. “Pas de problème, vous êtes mes clientes”, rassure le marchand. Remarquant  notre présence, le jeune homme interroge : “Que puis-je pour vous ?” “Justement, une personne m’a orientée vers vous pour me donner une adresse d’un raki. Je souffre d’angoisse et de manque de sommeil”, lui explique-t-on sans révéler notre identité.  “Ah, vous êtes atteinte du mauvais œil (el ayne). Je vais vous orienter chez deux femmes et si vous avez de la chance vous pouvez accrocher l’une d’elles. Il faut aller très tôt. Vous avez Khalti Aïcha dans les environs de Bainem et Rokia dans la région de Bordj El-Kiffan. (Bateau cassé)”, indique-t-il. Il nous conseille la dernière. “Ma fille avait de gros problèmes avec son mari qui l’a répudiée, ce n’est que grâce à elle et à un raki qu’elle a pu réintégré son domicile conjugal”, nous convie indirectement une femme d’une soixantaine d’années. Tout en nous donnant les adresses et les numéros de téléphone des personnes à contacter, Zinou ne chômait pas ce jour-là, de nombreuses femmes entraient avec des listes de produits “magiques” et sortaient toute contentes, convaincues des miracles que pouvaient produire ces plantes, concassées et peaux séchées de reptiles et insectes.
Le lendemain, direction Bateau cassé. Arrivée sur les lieux, question à la première femme rencontrée sur notre chemin : “Où est-ce que je peux trouver khalti Rokia ? ” “Avancez un peu plus loin, sur votre gauche, vous trouverez un grand portail vert. Mais ça m’étonnerait qu’elle vous reçoive. Depuis qu’elle est revenue de La Mecque, elle ne pratique plus la rokia”, expliquera la bonne dame. Rien n’ y fait, on se dirige vers la bâtisse (une villa de quatre étages). Une fois devant le portail et après plusieurs coups, une femme ouvre une petite porte à l’intérieur de la cour: “Je cherche une certaine khalti Rokia” . “Désolée, elle ne reçoit et ne consulte plus. Elle est devenue Hadja et en plus, elle est très malade”, rétorque-t-elle. Notre insistance à voir la vieille dame sera vaine  Direction Bainem. Devant la station de bus, une jeune femme nous donne la bonne adresse de Khalti Aïcha.”Vous voyez cet immeuble en face ? C’est au dernier étage”, indique-t-elle du doigt. Arrivée devant l’appartement, je me trouve nez à nez avec un jeune homme qui m’ouvre la porte. “Vous allez attendre longtemps, elle a un monde fou aujourd’hui. Enlevez vos chaussures et trouvez vous une place pour vous asseoir” ordonna-t-il. En effet, un monde fou ! Des jeunes filles (entre 19 et 24ans ) élégamment habillées, des femmes d’une quarantaine d’années et des veilles. “C’est tous les jours comme ça, il faut venir très tôt. Parce qu’elle ne reçoit plus à partir de la prière d’El Assr ”, renseigna, une femme. Médecins, agents administratifs, enseignantes et même journalistes sont venus de partout voir cette femme aux miracles. “Quand je suis venue la première fois, j’étais très désorientée et je ne savais plus à qui m’adresser. Après quelques séances chez le raki, je me sens mieux”, confesse l’une des femmes. À notre question de savoir de quoi elle souffrait : “C’est dans le milieu professionnel.” “Toutes mes collègues sont jalouses de moi et toutes les personnes recrutées récemment sont promues à des postes supérieurs, sauf moi”. “Elle m’a dit que quelqu’un m’a jeté un mauvais sort ”.
“Silence, vous me dérangez, sinon je vous chasse d’ici ”, criera d’une voix autoritaire la “rakia”. Prétextant que nous sommes venus de loin, elle accepte finalement de nous donner la priorité. “Je souffre d’anxiété et de stress et tout me fait peur ”. “Avant tout, tu dois acheter certaines choses que je vais te dicter, ensuite, tu iras voir un raki qui habite les environs de Ouled Fayet, c’est chez lui que j’envoie souvent mes malades”. “Le jeune homme que tu as vu à l’entrée te donnera son adresse et son numéro de téléphone et pour la peur, tu dois aller dans un cimetière, chercher une tombe où est posé un pot plein d’eau sans que personne ne te voit, bois cette eau. Allez dégagez, ne revenez qu’après la Rokia et les produits que je t’ai demandés”, ordonna-t-elle. Sortie de l’appartement avec la chair de poule, retour à la place des Martyrs. Arrivée chez notre vendeur “Zinou”, je lui remets la liste. “El Habla, echandgoura, el fidjla, el malh (sel), el Halba, el henné, ech-chebb, essanoudj…”, sont autant d’ingrédients achetés à un prix de 1 200DA ! “C’est mille fois rien par rapport à ce qu’ achètent les femmes chez moi. Quand tu reviendras la prochaine fois je te ferai un prix. Si tu veux quelque chose pour le mauvais œil, je te propose cet objet (sous forme de porte-clefs) où je mettrai à l’intérieur habet el mhaba (le grain d’amour), aussi, ce bout de “zawaq” qui te portera chance et fera fuir les mauvais esprits. Tu dois les porter constamment sur toi”, proposera ce dernier à 1 000DA”. Le lendemain à 8 heures du matin, retour chez khalti Aïcha avec les ingrédients. Plusieurs femmes étaient déjà là. “Elle nous demande de venir tôt, mais, elle n’est jamais au rendez vous. Elle arrive toujours vers les 9h30”, dira l’une d’elles. “Parce qu’elle habite loin. Ici c’est son lieu de travail seulement”, répliquera une autre.
10 heures, le nombre de femmes augmente de plus en plus. Dès que ces dernières ont entendu la voix de Aïcha, elles essayèrent de prendre les premières places. 11 heures, c’est notre tour. “Alors tu as tout ramené”? demandera-t-elle. En signe de réponse, on étale sur le tapis les ingrédients achetés la veille. “Bon, je vais réciter quelques sourates et je ne veux pas entendre de bruit”. Elle a pris une “sebha” (Chapelet) et a commencé à réciter le Coran. Après quelques minutes, elle jette le chapelet sur le tapis et annonçant que nous sommes victimes de mauvais œil. “Voilà, je vais te réciter des versets sur ces ingrédients, ensuite, je te donne les formules qu’il faudra lire avant de les utiliser. Les plantes séchées doivent être prises comme tisane, le henné doit être appliqué sur les pieds et la paume des mains et tu dois te doucher avec cette plante très tôt le matin avant la prière d’El Fadjr et jeter l’eau dans les pots de roses” ; expliquera-t-elle soigneusement sans oublier de me rappeler avec insistance et d’aller chez le Raki de Ouled Fayet. “Il est excellent nous sommes toutes parties le voir et nous nous sentons mieux” approuvera la majorité des femmes présentes.
13 heures 30. Retour pour la troisième fois vers Zinou (à la place des Martyrs. Notre vendeur n’est jamais seul et sa boutique qui ne désemplie pas comme d’habitude. “Aujourd’hui, vous allez attendre dehors, je dois appliquer un remède sur une cliente”, l’avertira-t-il. Après quelques minutes d’attente, la femme sort de l’arrière boutique l’air choquée. “C’est une amie qui me l’a recommandé. La première fois, il m’a posé des questions sur ma vie privée et j’ai trouvé cela normal, alors, il m’a demandé de revenir pour appliquer sur moi un soi-disant remède miracle qui rendra les hommes fous de moi. Il m’a expliqué qu’il a un don de guérisseur hérité de ses ancêtres. Quand je suis revenue aujourd’hui, il est allé plus loin dans ses gestes. Il a passé sa main directement sur mon dos et entre mon cou et ma poitrine. Je ne peux rien”, révélera la patiente scandalisée.
Zinou n’a pas entendu la discussion bien sur. Il était occupé avec d’autres femmes auxquelles ils proposaient ses formules magiques. “Alors que puis-je pour toi aujourd’hui”, demandera-t-il “d’autres adresses de rakis”, faute d’avoir rencontré ceux qu’ils nous avait préceddement indiqués . “Il y en a un excellent du coté de climat de France, cheikh Amar”, recommande une dame. “Non, il vaut mieux aller chez cheikh Nadir”, enchaîne un autre. Plusieurs autres noms de rakis nous ont également été proposés du côté de Sidi Moussa et Khemis El Khechna. Notre choix se porta sur la région de Larbaa (Blida), exactement à Ouled Allal. Le raki recherché est Cheikh Hanafi. “Il n’est pas là. Il est parti à Hammam Righa. Si vous voulez l’attendre, il ne va pas tarder à revenir. Sinon, revenez demain”, dira son fils sorti d’un grand portail d’une grande propriété. En sortant de chez ce raki, un groupe de vieux venait vanter ses miracles. “Il soigne tous les maux. Mon fils était très malade, c’est grâce à lui et à Dieu bien sûr, qu’il est guérit”, témoignera l’un d’eux. Faisant semblant d’être déçue de ne pouvoir rencontrer cheik Hanafi, un autre vieux nous donnera l’adresse d’un raki dans la commune de Rais à Sidi Ali “Il faut demander à voir le père et non le fils. C’est une famille qui a le don de Rokia depuis des générations”, précisera t il.
Direction Larbaa, un petit coin perdu dans la nature et dépourvu de tout. Je rentre dans la maison du raki. Dans la salle d’attente réservée aux femmes, rencontre avec Nadia, une ancienne patiente du cheikh qui vient de Bab El Oued. “Pourquoi vous venez voir ce cheikh?” avous-nous demandé. “Depuis que je me suis marié, j’ai “etabaâ” (un mauvais sort qui vous suit ). Ma belle mère m’a dit que c’est héréditaire, donc, c’est mon mari qui a hérité ce mauvais sort et c’est moi qui suis touchée directement. Tout a commencé quand je suis tombée enceinte la première fois. Je voyais constamment une femme qui me voulait du mal”, racontera t-elle. “Résultat, le bébé était mort dans mon ventre. La deuxième grossesse s’est déroulée dans les mêmes conditions de stress et de peur. Je voyais toujours cette femme invisible qui essayait de m’arracher mon bébé. Après avoir raconté à ma belle mère, elle m’a expliqué que c’est “etabaâ” et qu’il fallait voir un raki. Les gens m’ont orienté vers cet homme qui m’a beaucoup aidé. Après des séances de Rokia, j’ai pu avoir mon premier enfant et mon deuxième. Avec cette troisième grossesse, les visions sont revenues. Regardez, vous n’allez pas le croire mais ce matin, elle m’a griffée”. Elle me montra des traces de griffes sur ses bras, son dos et son cou. À la ville de Sidi Ali, certains gens savent que ce genre de pratiques n’apporte pas beaucoup de soulagement aux malades. “Il est difficile de convaincre les gens que la rokia peut être appliquée par un Imam ou par eux-mêmes en récitant du Coran. Il y a certaines maladies chroniques qui ne peuvent être soignées que par un médecin. Malheureusement, il y a beaucoup de dépassements dans ce genre de pratiques et personne ne peut dénoncer ou intervenir pour l’arrêter. Les pseudos rakis sont en train de se faire de l’argent aux dépens de ces malheureux citoyens, généralement illettrés”, nous avouera, un jeune homme.